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Lettre du Xinjiang

Menaces sur Kashgar

jeudi 23 juillet 2009, par Martine Bulard

Cet article complète un reportage au Xinjiang à paraître dans Le Monde diplomatique d’août 2009 (en kiosques le 28 juillet) sous le titre « Quand la fièvre montait dans le Far West chinois ».

Des commerces, des commerces, encore des commerces rue après rue, quartier après quartier. Une monotonie régulièrement interrompue par de longs rubans de tôle délimitant un chantier, vestige d’un pâté de maison ou d’un quartier entièrement détruit, d’où émergeront bientôt des centres commerciaux à ciel ouvert, des hôtels et des immeubles. Il y a deux mille ans, Kashgar (Kashi, selon le nom officiel) était l’un des lieux de rencontre des nomades, des pèlerins et des commerçants, au terme de longs périples sur les fameuses routes de la Soie. Aujourd’hui, la ville se modernise à coups de tours, d’immeubles en verre et en béton plus ou moins esthétiques et, pis encore, d’ensembles imitant l’architecture islamique avec des minarets qui n’en sont pas, et des murs en alvéoles.

Même la célèbre mosquée Idkah, avec sa magnifique façade jaune et blanc, l’une des plus anciennes et des plus grandes de Chine, semble recroquevillée sur elle-même, au fond de la grande place de Kashgar. En face a été érigé un immense centre commercial à l’américaine, « plus haut que la mosquée », fait remarquer une jeune Ouïgoure récemment exilée en France. Un temple de la consommation en concurrence avec celui d’Allah !

Sans doute est-ce prêter beaucoup de subtilité aux autorités de la ville de penser qu’elles ont délibérément joué la compétition. Ou qu’elles ont volontairement implanté un écran géant (comme dans la plupart des grandes villes) sur lequel sont diffusés les informations locales, des slogans ou des spectacles, afin de cacher la mosquée aux visiteurs arrivant de la gare… Ce qui est indéniable, c’est que la ville moderne avance en empiétant sur les vieux quartiers, sans égard pour l’histoire ou les sensibilités religieuses. Le grand bazar, un peu à l’écart, et l’énorme statue de Mao Zedong, le doigt pointé vers un horizon forcément prometteur, sont les rares vestiges à avoir échappé au massacre moderniste.

Il n’est pas sûr que cette fièvre bâtisseuse témoigne d’une volonté de domination des Hans (la nationalité majoritaire dans le pays et minoritaire dans la province du Xinjiang) ou d’un mépris à l’égard des Ouïgours, communauté musulmane turcophone, comme on l’entend parfois. Un ami sinologue me cite volontiers les endroits, fort nombreux en Chine, où les constructions neuves ont remplacé des bâtisses anciennes – sinon historiques. La Cité interdite à Pékin, par exemple, n’a pas échappé à la règle, tout comme les célèbres hutong (ruelles anciennes) de la capitale. Pékin opère la modernisation par le vide, sans s’embarrasser des considérations du passé.

Dans le cas du vieux Kashgar, ce n’est pas seulement une époque que l’on fait disparaître pour affirmer la nouvelle en train de s’écrire. Ce sont des maisons que l’on détruit et, plus encore, une architecture, un mode de vie, une culture. Une mort sans intention de la donner peut-être, mais un crime quand même.

Devant la mosquée et derrière le centre commercial hideux, le vieux quartier résonne de vie. Dans le dédale de rues étroites, bordées de maisons en pisé ou en brique dont les portails donnent parfois sur des cours ouvertes, parfois sur d’étroits couloirs avant de déboucher sur des maisons à un ou deux étages, les habitants s’interpellent, les artisans travaillent activement… On y entend les bruits de marteaux frappant sur le métal, caractéristiques des gestes mille fois répétés des forgerons ou des métalliers, qui côtoient les réparateurs de machines à coudre, les cordonniers travaillant dans la rue, ou les vendeurs de nan, ces galettes plates cuites sur les parois des fours traditionnels installés sur ce qu’il serait abusif d’appeler des trottoirs, des fabricants de calottes pour la prière rassemblées en énormes piles incertaines.... Les métiers traditionnels ont toujours droit de cité dans ce quartier étonnant, qui constitue un des exemples de la ville islamique traditionnelle les mieux préservés de toute l’Asie centrale. Pour combien de temps ?

En effet, les dirigeants de la ville ont décidé de poursuivre leur œuvre destructrice. Hier, c’était au nom de la modernité – impossible de faire passer une voiture dans ces ruelles. Aujourd’hui, c’est au nom de la sauvegarde des familles. « L’ensemble de la région de Kashgar est une zone menacée par des tremblements de terre », a déclaré, fin mai, M. Xu Jianrong. « Quel gouvernement hésiterait à protéger ses citoyens contre les dangers des catastrophes naturelles ? » L’argument a du poids dans un pays qui vient de connaître l’un des séismes les plus meurtriers de ces cinquante dernières années (près de 70 000 morts dans la province du Sichuan, en mai 2008). Il n’est d’ailleurs pas faux : Kasghar et sa région ont connu de sérieuses secousses telluriques, singulièrement au début du siècle passé (plus de 600 morts en 1902). La question n’est pas négligeable. Mais la réponse apportée est contestable.

Les pouvoirs locaux cherchent à expulser les habitants actuels, majoritairement ouïgours, en proposant de les reloger dans des appartements modernes hors de la cité. Conscientes que la ville n’est pas de tradition han et que le tourisme, nouvelle poule aux œufs d’or, n’a aucune chance de se développer si l’on construit des tours impersonnelles, les autorités projettent de raser l’ensemble pour le remplacer par une vieille ville toute neuve, avec des rues (un peu) élargies, des immeubles (un peu) plus hauts, des couleurs (un peu) vieillies. Bref, un nouveau vieux quartier, plus vrai que nature, où se logeront des couches moyennes hans ou même ouïgoures. Il n’y a pas d’apartheid au Xinjiang – juste des ségrégations de classe sur une ligne ethnique… Au final, le quartier sera nettement moins ouïgour, un peu plus han, et bien plus riche. Aux yeux des autorités, c’est un gage de tranquillité.

Vrais-faux quartiers ouïgours

Les habitants n’ont pas leur mot à dire. Officiellement, ils auront le droit de rester dans leur quartier, d’y faire reconstruire une maison ou d’y racheter un appartement. La plupart n’en auront pas les moyens. Les indemnités versées leur permettront au mieux d’aller vivre en périphérie, dans des logements à l’occidentale. Il est vrai que certains Ouïgours y voient un accès inespéré au confort, alors que leur maison est ancienne, le sol toujours en terre battue, la douche collective. Le bien-être au prix de l’éloignement. Certains sont prêts à accepter le pacte.

Mais pour beaucoup d’autres familles, sans doute la majorité, ce départ représente un drame. En effet, chaque maison ouïgoure comprend une cour intérieure – qui est un lieu de vie où peuvent se retrouver plusieurs générations, leurs « appartements » se répartissant tout autour. Intégrer un logement moderne signifie abandonner cette organisation collective, alors que vivre avec ses parents âgés et en prendre soin demeure une obligation morale – sinon légale. « Que va–t-on devenir quand on sera vieux ? », explique un chauffeur de taxi ouïgour, la quarantaine bien tassée, qui regrette que, déjà, une partie de l’habitat ancien ait disparu. La rupture avec cette tradition ancestrale s’accompagne d’une coupure entre communautés. Ici vivent (encore) côte à côte des familles aisées et d’autres qui le sont moins, des Ouïgours et des Hans (ultraminoritaires), des musulmans intégristes comme en témoignent les quelques femmes enfermées de la tête aux pieds dans des robes de bure qui se baladent dans les ruelles, mais surtout des musulmans ordinaires, religieux ou non. Cette mixité risque de disparaître.

Pourtant, on pourrait parfaitement imaginer une rénovation complète du quartier, sécurisant les maisons sans rupture culturelle. Un riche mécène s’y est d’ailleurs attelé dans une partie de cette vieille ville. Ayant selon la rumeur publique (invérifiable) bénéficié de fonds publics, il a entrepris la réfection des rues et de leur rigole médiane, la réhabilitation des maisons, aux portes en bois repeintes, aux murs refaits à neuf. L’ensemble préserve l’architecture et l’urbanisme d’origine. Les familles qui y vivent – celles qui y étaient auparavant, nous dit-on – disposent des conditions d’hygiène et de vie modernes. Mais, en Chine, les affaires ne sont jamais loin des intentions les plus louables : le quartier a été transformé en musée vivant à ciel ouvert. Il faut payer pour le visiter ! Comme au zoo.

« Cela a au moins le mérite de montrer que, techniquement, il est possible de moderniser sans raser », assure Sanya, professeure de littérature ancienne à Urumqi, la capitale du Xinjiang. Le débat est d’ailleurs vif parmi les intellectuels ouïgours. Certains considèrent qu’il vaut mieux un tel choix que rien du tout. Les autres refusent de voir les Ouïgours parqués dans des réserves comme les Indiens d’Amérique. Tous se retrouvent pour condamner une reconstruction qui imiterait l’ancien, avec plus ou moins de bonheur.

Comme pour le reste, ce sont les dirigeants du Parti communiste qui décident – hans le plus souvent . « Jamais un architecte ou un urbaniste issu d’une minorité n’est associé ni même consulté pour des projets qui concernent sa culture », confie un architecte français qui préfère rester anonyme. « C’est vrai dans le Sichuan [où il participe à la reconstruction] comme dans le Xinjiang. » Voilà comment on se retrouve avec de vrais-faux quartiers ouïgours.

Après les émeutes de juillet, la ville de Kashgar (comme celle, plus à l’est, de Hotan) est totalement fermée aux étrangers. Non seulement la répression anti-ouïgoure peut s’y exercer en silence, mais le risque est grand de voir s’accélérer les projets d’urbanisme. Dans ce cas, les Ouïgours auraient le choix entre l’expulsion ou le zoo.

9 commentaires sur « Menaces sur Kashgar »

  • permalien Shiv7 :
    24 juillet 2009 @00h27   »

    Le meilleur des mondes et 84 version chinoise, comme quoi l’Axe du Bien n’a rien à voir avec la couleur politique ou etnhique, il s’agit d’une contamination plus profonde, gentiment mais surement tous les peuples passent au "crible" de ce dernier. En ressorte atomisé(donc équivalent et interchangeable) comme nous le sommes(étant déjà passé dans le crible), et près à rejoindre la "ronde" des atomes tournant autour de l’Axe sus-nommé. Un monde unipolaire en somme, et résumer. Les peuples qui veulent vivre tranquillement sur des valeurs plus autarciques, sont priés de dégager la planète, et celà dans presque tous les régimes du monde. Génocide du singulier, au profit de l’uniforme.

  • permalien Afshin :
    24 juillet 2009 @01h28   « »

    La globalisation capitaliste broie les cultures, en Chine comme ailleurs...

  • permalien deMontigny :
    24 juillet 2009 @16h16   « »

    Merci Shiv7

    Effectivement. Où est passé le droit à l’auto-détermination ? Ce n’est plus à la mode je crois. Il semble que la populace (masse grise de la médiocrité) soit pressée ; on se bouscule pour gober la désinformation et s’abrutir. Les peuples qui souhaitent garder un simulacre d’intégrité (culturelle, idéologique, religieuse, territoriale,...) ne seront pas priés de débarasser, ils seront anéantis d’une façon ou d’une autre par cette masse croissante, pourriture malodorante. Statu quo maintenant ce phénomène ? On le condamnerait certainement si on en faisait pas partie. Le deux poids, deux mesures, hypocrisie caractéristique de sa source corrompue.

  • permalien SG :
    24 juillet 2009 @16h41   « »

    C’est a un veritable appauvrissement de la culture et de la vie humaine auquel nous assistons ! Le rouleau compresseur de la mondialisation avec pour corrolaire, la societe de consommation et sa formatation des consciences, ecrase tout sur son passage.L’homme se deshumanise peu a peu et cela me fait froid dans le dos.....

  • permalien Shiv7 :
    24 juillet 2009 @18h40   « »

    Merci deMontigny & SG

    Effectivement. Où est passé le droit à l’auto-détermination ?

    Dans son inverse, l’obligation de la dépendance à l’Axe, même les graines sont modifiées génétiquement pour pas se reproduire, à quand le nouveau-né payant.. ? (et le bol d’air frais..)

    Statu quo maintenant ce phénomène ?

    Ca m’étonnerait, il disparaîtra de lui même, plus ou moins vite, certainement pas de sa mort "naturelle" mais d’un probable "accident"..

    On le condamnerait certainement si on en faisait pas partie.

    On peut aussi le "condamner", ou tout au moins y "participer" un minimum et s’aménager, tant s’en peu, une autarcie à bon marché..

    L’homme se deshumanise peu a peu et cela me fait froid dans le dos.....

    Je suis comme vous, et je suppose que les Pashtounes Afghans faisant la guerre contre des drones, sont bien placés pour savoir de quoi il s’agit..

  • permalien deMontigny :
    27 juillet 2009 @00h09   « »

    Isolerons-nous tous dans notre propre autarcie ? Il me semble que ce serait en accord avec les objectifs atlantistes conservateurs... En ce qui concerne "l’accident" - c’est clairement l’erreur commise par les deux derniers empires ; l’anglais et le sovietique:soit l’enlisement en Afghanistan, cimetiere des empires.

  • permalien Shiv7 :
    27 juillet 2009 @16h17   « »

    Isolerons-nous tous dans notre propre autarcie ? Il me semble que ce serait en accord avec les objectifs atlantistes conservateurs...

    Je faisais surtout allusion à une modération consumériste ainsi qu’un raport plus direct entre produits consommés et consomateur, "sautant" les intermédiaire nuisibles, privilégiant la production personnelle et l’échange rapproché. L’avantage est une relative autarcie et en même temps une lutte contre le système économique global. D’un point de vue intellectuel ou spirituel, une connection à l’Universel par l’Identité intérieure, courcircuitant les idéologies propagandistes extérieures, où permettant, au moins, de les situer à leurs juste place.

    En ce qui concerne "l’accident" - c’est clairement l’erreur commise par les deux derniers empires ; l’anglais et le sovietique:soit l’enlisement en Afghanistan, cimetiere des empires.

    En souhaitant qu’il en soi de même pour les Us-Otan.. Ceci étant, l’accident auquel je faisais allusion était plus global et profond, il concerne toute notre civilisation et serait surtout dû aux "moyens" de notre technicité, qui devant sa complexité, son interaction globalisée, son pouvoir de destruction volontaire où involontaire, laisserait supposer assez objectivement(sans être paranoïde), tôt où tard, l’accident auquel je faisais allusion.

  • permalien Shiv7 :
    9 août 2009 @17h40   « »

    A part aboyer, vous savez faire autre chose ?

    A bas le futur ... vive le passé ! et vive le monde des bobos !!!

    Entre le futur et le passé, il y a le présent éternel..

  • permalien Fh :
    22 août @10h39   «

    Nous sommes passés à Kashgar cet été 2010 et nous avons pu constater les effets du rouleau compresseur chinois sur cette ville magnifique et ses habitants. N’y a-t-il rien à faire pour arrêter ce désastre ?

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