Le Monde diplomatique
Accueil du site > Planète Asie > L’Inde qui sait dire « non » à l’empire américain

L’Inde qui sait dire « non » à l’empire américain

mercredi 29 juillet 2009, par Mira Kamdar

La presse indienne n’a pas pu s’empêcher de commenter la tenue remarquablement modeste de la secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton lors de sa récente visite à New Delhi. Sa chemise, a-t-on remarqué, était bien boutonnée jusqu’au cou. Ainsi va le destin des femmes puissantes dont les tenues et les coiffures sont souvent plus commentées que leurs idées et leurs actions.

On ne peut pas s’empêcher de penser pourtant que cette couverture médiatique de la visite de l’émissaire du président Barack Obama cachait symboliquement les habits neufs d’un empire qui, de plus en plus, se trouve frustré dans ses ambitions.

La secrétaire d’Etat a tout fait pour séduire les Indiens en évoquant l’importance des relations de « peuple à peuple », en passant moins de temps avec le premier ministre et son gouvernement qu’avec des chefs d’entreprises, des étudiants, une vedette de Bollywood, une association qui travaille avec les femmes pauvres et un institut de recherche agricole. Cela n’a pas suffi à obtenir ce qui est certainement l’un des objectifs les plus chers du président américain : des concessions indiennes sur la question de la réduction chiffrée des émissions de carbone. La réponse a été claire et nette : « Non ».

C’est un échec sérieux pour le président Obama. Il intervient au moment où, cherchant à faire passer au Sénat américain un projet de loi qui engagerait le pays à réduire un peu ses émissions – depuis longtemps les plus fortes au monde –, celui-ci rencontre une opposition de plus en plus vive du secteur privé et du Parti républicain. Les données sont connues de tous : un Américain émet en moyenne vingt tonnes cube de carbone par an ; un Indien, à peine une tonne – un Français en émet six.

L’Inde ne s’est pas contentée de dire non. Elle a invité Mme Clinton à se rendre dans un immeuble de bureaux construit par le groupe indien ITC selon des critères de l’architecture verte dernier cri. Un immeuble comme il n’en existe pas encore à New York. La secrétaire d’Etat américaine a gracieusement loué ce Taj Mahal vert, « monument au futur ».

Le message est clair : notre avenir, c’est nous qui le construirons, selon notre vision, à notre façon et en fonction de nos besoins. Les Indiens sont parfaitement conscients des conséquences du changement climatique. Ils savent bien qu’ils risquent d’être plus touchés que les Américains. C’est pour cela que l’Inde développe des énergies alternatives et prend de l’avance sur les Etats-Unis, toujours réticents à faire les sacrifices qu’il faudrait s’ils veulent réduire de façon suffisante leurs émissions de CO2. Ainsi, dans le National Action Plan on Climate Change de 2008, l’Inde a annoncé son intention de développer massivement l’énergie solaire. Elle fabrique déjà des voitures électriques, et celles qui ne le sont pas sont bien plus économes que les gros modèles qui dominent sur les routes américaines.

Il est vrai que, dans le même temps, l’Inde construit des centrales au charbon aussi rapidement que possible, et que la grande majorité de l’énergie qu’elle consomme avec de plus en plus d’avidité vient des énergies fossiles. Mais sa position est inflexible : nous sommes un pays toujours en voie de développement, avec une forte population très pauvre, et nous ne sacrifierons pas notre croissance économique pour un pays richissime dont chaque citoyen émet vingt fois le carbone émis par un des nôtres.

Une deuxième « révolution verte »

Il importe de préciser que, durant la visite de Mme Clinton, ce « non » a été assorti de pas mal de « oui », pour adoucir le choc, mais aussi parce que New Delhi y trouve son propre intérêt, soit que cela flatte son ambition de « grande puissance », soit que, en l’occurrence, les intérêts des entreprises indiennes vont de pair avec ceux de leurs homologues américaines. Et si le succès d’un déplacement se juge par la quantité de contrats juteux signés, le voyage fut une réussite pour Mme Clinton. Elle a pu annoncer l’emplacement de deux centrales nucléaires réservées à la construction américaine – ce qui reste peu de chose par rapport aux six réacteurs bouclés par Areva, mais les Américains font ce qu’ils peuvent. Elle a obtenu le consentement indien pour que les Américains puissent surveiller la propagation des technologies militaires sensibles vendues aux Indiens, ce que le Sénat américain exigeait et qui élargit les possibilités de ventes d’armes par les gros constructeurs américains. Cet accord laisse notamment à Boeing et à Lockheed Martin les mains libres pour ce qui pourrait être un des contrats les plus importants de la décennie : la vente de 126 avions militaires, contrat qui aurait une valeur estimée de plus de 10 milliards de dollars.

Or, cette victoire est aussi un signe de nouvelles règles du jeu : c’est Washington qui fait la cour à New Delhi, et non l’inverse. Dans un monde dévasté par la crise économique, l’Inde reste l’un des rares clients à avoir en poche de quoi se payer de grosses babioles comme des centrales nucléaires et des avions militaires.

Pour autant, il ne faut pas sous-estimer les Américains. Préoccupés par les changements géopolitiques profonds qui menacent leur supériorité, ils entendent préserver et même développer leur puissance agricole, qui, dans les années d’après-guerre et pendant la guerre froide, leur a bien servi. Au contraire, ce fut une humiliation profonde pour l’Inde de devoir, dans les années 1950 et 1960, quémander auprès des Etats-Unis les céréales qui lui manquaient pour éviter la famine qui menaçait alors sa population. Les Etats-Unis, sous la présidence de Lyndon Johnson ou John Fitzgerald Kennedy [1], ont compris qu’ils pouvaient se servir de leur surproduction agricole comme d’une arme, notamment contre le communisme. Ainsi, la fameuse « révolution verte », propagée en Inde à la suite du Mexique, était vue comme une force capable de contrer d’autres sortes de révolutions, moins propices à l’expansion capitaliste américaine.

Aujourd’hui, la secrétaire d’Etat, prolongeant parfaitement une idée clef de l’ancien président George Bush, propose à l’Inde une « deuxième » révolution verte. A la différence de la première, celle-ci donnerait le premier rôle aux entreprises privées dans les domaines de la biotechnologie : la propriété intellectuelle des innovations, notamment dans le domaine de la modification génétique, serait strictement respectée. Lorsqu’un journaliste indien, évoquant la résistance du peuple indien à accepter des fruits et des légumes génétiquement modifiés, a posé la question des organismes génétiquement modifiés (OGM) à Mme Clinton, celle-ci a soigneusement évité de prononcer le mot « OGM », préférant parler vaguement des « technologies » et de leur importance pour inventer l’agriculture de demain afin de nourrir la population indienne, toujours croissante. Une curiosité à signaler : dans la transcription officielle de cet échange sur le site Internet du département d’Etat américain, chaque fois que le journaliste a prononcé le mot « OGM », on lit « inaudible ». Il faut aller dans l’article publié, après la conférence de presse, dans le Times of India (« Clinton harps on `technology’ to provide food security », par Rumu Banerjee, 20 juillet 2009) pour comprendre que la question portait sur les OGM.

Dans un monde où le changement climatique n’est que l’aspect le plus terrifiant d’une dégradation environnementale accélérée et où la crise agricole mondiale s’approfondit, ceux qui possèderaient le contenu génétique des graines devenues indispensables à la survie de l’humanité disposeraient d’une arme effectivement puissante. Cette arme, les Etats-Unis veulent la garder entre leurs mains.

Si, comme tous ses prédécesseurs, la secrétaire d’Etat américaine assume son rôle de défense des intérêts de son gouvernement, elle ne néglige pas ceux des entreprises. Ce qui n’est pas pour choquer le gouvernement indien, le plus libéral qu’ait connu le pays depuis son indépendance. Les Etats-Unis l’ont bien compris : l’India Inc. ambitionne de concurrencer la grosse machine capitaliste américaine, et l’Etat indien entend y contribuer.

Pour le moment, New Delhi parie qu’il y a plus à gagner qu’à perdre à collaborer avec les Etats-Unis pour le développement des nouvelles biotechnologies et la privatisation des éléments de base de l’agriculture. Mais, le jour où cette deuxième révolution verte, au profit des géants de l’agroalimentaire tels Monsanto, Wal-Mart (dont Mme Clinton a fait partie du conseil de gestion pendant plusieurs années), Cargill et Archer Daniels Midland, s’avérera désastreuse pour l’environnement, la santé et la cohésion sociale, l’Inde sera-t-elle encore en position de dire « non » ?

Mira Kamdar, chercheuse, World Policy Institute, New York ; auteure de Planet India : L’ascension turbulente d’un géant démocratique (Actes Sud, Arles, 2008).

Notes

[1] Lire John Fitzgerald Kennedy, « Aider l’Inde pour l’exemple », dans « Réveil de l’Inde », Manière de voir, n° 94, août-septembre 2007.

10 commentaires sur « L’Inde qui sait dire “non” à l’empire américain »

  • permalien Shiv7 :
    29 juillet 2009 @15h51   »

    dans la transcription officielle de cet échange sur le site Internet du département d’Etat américain, chaque fois que le journaliste a prononcé le mot « OGM », on lit « inaudible ».

    1984 n’en finit plus de frapper..

    la secrétaire d’Etat, prolongeant parfaitement une idée clef de l’ancien président George Bush, propose à l’Inde une « deuxième » révolution verte. A la différence de la première, celle-ci donnerait le premier rôle aux entreprises privées dans les domaines de la biotechnologie

    Quant à la 2ème révolution "verte", il doit s’agir de la transmutation du vert-légume en vert-dollar..en salade je ne suis pas sur que celà soit aussi bon..

    L’Inde ne s’est pas contentée de dire non. Elle a invité Mme Clinton à se rendre dans un nouvel hôtel de la chaîne indienne ITC, construit selon les critères de l’architecture verte dernier cri. Un hôtel comme il n’en existe pas encore aux Etats-Unis.

    y-a-t-il quelque chose à ajouter ?

  • permalien Afshin :
    29 juillet 2009 @22h20   « »

    Suite à la crise, la Chine attaquerait l’Inde en 2012

    Face à la crise financière, le gouvernement "communiste" chinois perdra le contrôle du pays et, pour détourner la population de problèmes sociaux, organisera une guerre contre l’Inde, affirme le rédacteur en chef de l’Indian Defence Review, Bharat Verma, cité par le journal italien Corriere della Sera.

    Selon l’expert militaire indien, tout commencera dès que la récession mondiale mettrait fin aux exportations chinoises. L’agression des Chinois révoltés sera canalisée contre New Delhi, affirme-t-il. Une guerre sino-indienne éclatera en 2012.

    Les experts chinois ont déjà exprimé leur indignation face à ces "fantaisies" de l’Indien. Le journaliste économique Chen Xiaochen, a, par exemple, déclaré que déclencher une guerre pour détourner la société des problèmes vitaux n’était pas dans l’habitude de Pékin. Jusque-là, a rappelé le journaliste, l’Inde et la Chine avaient pu régler leurs différends en négociant.

    Pourtant, a-t-il noté, si un conflit militaire entre les deux pays semble impensable aujourd’hui, un prétexte pour lui pourrait apparaître si New Delhi continue d’occuper une position agressive à l’égard de la Chine. La création de bases navales chinoises dans l’océan Indien et la mise à l’eau du premier porte-engins nucléaire sous-marin indien constituent des litiges dans les rapports entre Pékin et New Delhi.

  • permalien HN :
    30 juillet 2009 @18h19   « »

    A la différence de la première, celle-ci donnerait le premier rôle aux entreprises privées dans les domaines de la biotechnologie

    C’est pas en Inde qu’une partie du "Monde selon Monsanto" se déroule ?
    Avec tous ces agriculteurs qui se suicident ou mettent la clé sous la porte car la semence qu’ils ont acheté la peau des couilles crève à cause des parasites auxquels elles devaient être soi-disant immunisées ? Au final, les utilisateurs d’OGM devaient utiliser autant de pesticide qu’avec les anciennes semences... Pratique non ?
    A mon avis, les suppressions du terme "OGM" sur le compte rendu ne sont pas innocentes et désintéressées...

    Si on avait fait manger de l’OGM à chaque politicard qui nous a vendu les "bio-technologies", on aurait tout un tas de résultats à disséquer pour enfin conclure si oui ou non ces "bio-technologies" sont dangereuses ou pas...

    Si on avait menacé de faire manger des OGM aux gosses des politicards à chaque fois qu’il nous les ont vendu, on aurait très vite connu leur avis sur ces produits "révolutionnaires"...

    Cordialement.

  • permalien Yuriy :
    31 juillet 2009 @07h26   « »

    La Russie a perdu son grand client qui est l’Inde sur le marché de l’armement à cause de ses produits de mauvaise qualité. Les USA reprennent la place de fournisseur d’armes (avions de chasse, missiles etc.)

    Faut-il considérer les OMG comme une arme telle les cigarettes, l’alcool, les drogues qui sont des moyens de contrôler les populations et les mener vers une dégradation ?

    Si l’on se projette dans l’avenir on comprend que le but des USA n’est pas vraiment d’aider les indiens mais bien au contraire.

    Quelques 200millions de « little people » en Inde qui n’ont ni maisons, ni papiers (la caste la plus inférieure) auront de quoi manger mais a quel prix ?

    Cela arrange sans doute les personnes qui considèrent que les Indiens sont trop nombreux et qu’ils représentent une menace pour le monde.

  • permalien Elsa :
    2 août 2009 @18h40   « »

    Que les pays riches fassent "la lèche" aux pays en voie de développement, ça n’est que justice !

    On va demander aujourd’hui à ces gens qui n’ont jamais eu notre confort de faire mieux que nous et d’être responsables, nous leur demandons ce que nous n’avons pas su faire, doublé du colonialisme et de l’impérialisme dont on les a étouffé et dont on les étouffe encore, nous ne manquons vraiment pas de culot je trouve !

  • permalien Luigi :
    7 août 2009 @22h20   « »

    From Italy.

    Je ne comprends pas. La journaliste affirme dans une phrase que les americains veulent privatiser aux mains des entreprises le domaine agricole.

    Puis dit exactement le contraire en affirmant plus bas que le gouvernement US veut garder la preeminence en matiere agricole.

    Faut il le rappeler, malgre l antiamericanisme de certains, le gouvernement US n est pas l equivalent des entreprises US ou autres. C est un Etat qui mene une politique realiste et egoiste, comme tous les autres.

  • permalien Colza :
    11 août 2009 @17h33   « »

    @ Luigi
    "le gouvernement US n est pas l equivalent des entreprises US ou autres. C est un Etat qui mene une politique realiste et egoiste, comme tous les autres."
    Vous pensez vraiment que les entreprises US sont philanthropes et généreuses ? Non, elles sont comme leur gouvernement, égoïstes, pragmatiques et sans foi, ni loi, hormis la loi du profit maximum, sans soucis des conséquences.

  • permalien souni :
    12 août 2009 @14h16   « »

    Que les pays riches fassent "la lèche" aux pays en voie de développement, ça n’est que justice !

    On va demander aujourd’hui à ces gens qui n’ont jamais eu notre confort de faire mieux que nous et d’être responsables, nous leur demandons ce que nous n’avons pas su faire, doublé du colonialisme et de l’impérialisme dont on les a étouffé et dont on les étouffe encore, nous ne manquons vraiment pas de culot je trouve !

    Merci Elsa pour votre lucidité et votre franchise ! c’est assez rare pour être souligner
    Commme dit le dicton la roue finie toujours par tourner quoi qu’on fasse et l’avenir est désormais en Asie, je pense que si du moyent-orient jusqu’au Japon les asiatiques évitent de tomber dans le piège des occidentaux qui consiste à déstabiliser le continent par des guerres, par des épidémies, par la piraterie, par le soit-disant terrorisme d’al qaeda (j’en passe et des meilleurs...) et bien le leedership mondial sera ineluctablement asiatique.
    Après de là à savoir si cela sera meilleur ou pire pour l’humanité seul l’avenir le dira et en plus comme en politique l’alternance ne peut faire que du bien !
    Un simple constat, 80% des richesses mondiales accaparées par 20% de la population mondiale vive les droits de l’homme (blanc) et tous les baratins...

  • permalien K. :
    17 octobre 2009 @18h01   « »

    Frictions entre Pekin et New Delhi ?

    Le premier ministre indien, Manmohan Singh,

    ...perçoit dans l’agressivité chinoise la résultante du rapprochement entre l’Inde et les Etats-Unis sous l’administration Bush, qui avait inquiété la Chine : "Maintenant que la Maison Blanche souhaite des relations plus étroites avec Pékin et être moins encline à privilégier l’Inde - compte tenu de la question du contrôle des armements voulu par Barack Obama -, la Chine estime qu’il est peut-être temps d’exhaler une colère rentrée."

    Pour l’Indien M K Bhadrakumar, ancien ambassadeur, “l’agressivité chinoise” vient apres plusieurs « affronts verbaux quotidiens de l’establishment indien », “affronts” qui s’expliqueraient par,

    Indian policies are predicated on the assumption that a Sino-US clash of interests is inevitable as China’s surge as a world power has become unstoppable, and Washington will have use of Delhi as a counterweight to Beijing sooner than most people would think. Surely, there is disquiet in Delhi about the Barack Obama administration’s regional policies, which no longer accord India the status of a pre-eminent power and which place primacy on the US’s alliance with India’s arch rival, Pakistan.

    But Delhi hopes that Obama will ultimately have to pay heed to US business interests and therefore India holds a trump card in the burgeoning market that it offers to the American corporate sector - unlike Pakistan, which is a basket case at best, a can of worms at worst.

  • permalien
    22 octobre 2009 @20h38   «

    Brinjal Bt, une aubergine OGM qui sème la discorde.

    « L’écrasante majorité des tests ont été effectués par des sociétés productrices d’OGM, et non pas par des laboratoires indépendants. »

    Pour les anglophones voir aussi :

    Controversy Rages over Genetically Modified ‘Brinjal’

Ajouter un commentaire