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Un film de Nassim Amaouche

« Adieu Gary », pour vivre heureux...

par Mona Chollet, 5 août 2009

Sorti le 22 juillet, Adieu Gary, long métrage mélancolique et enchanteur de Nassim Amaouche, jeune réalisateur de 32 ans, ne semble pas attirer les foules, et c’est bien dommage. Peut-être le résumé de l’intrigue fait-il redouter un film militant, au propos attendu : après avoir purgé une peine de prison pour trafic de drogue, Samir (Yasmine Belmadi) rentre chez lui, dans une cité ardéchoise à l’abandon où l’attendent son père Francis (Jean-Pierre Bacri), ancien ouvrier et veuf, et son jeune frère Icham (Mhamed Arezki), qui travaille dans un supermarché. La voisine, Maria (Dominique Reymond), gagne un peu d’argent en testant des médicaments pour un laboratoire pharmaceutique ; Abdel (Hab-Eddine Sebiane), le copain handicapé de Samir et Icham, planque des substances illicites dans son fauteuil roulant. L’usine a fermé ; sous les platanes de la grand-rue, on suffoque de chaleur et d’ennui.

Ce qui domine, pourtant, ce n’est pas tant la dure réalité sociale décrite par le film que la façon dont Nassim Amaouche la tient en respect, à l’image de ce jeune homme de la cité qui se campe devant un train, étoffe rouge à la main, en fière position de toréador. La prison existe, mais on ne la voit pas : on entend seulement, au début du générique, le grincement des grilles qui s’ouvrent devant Samir. Juste après, dans un voyage onirique, un peu irréel, la voiture d’Icham, venu chercher son frère, s’engage sur des rails désaffectés – un raccourci pour regagner la cité –, donnant au spectateur l’impression que Samir s’évade d’un univers dur, impersonnel, où il n’est qu’un petit Beur délinquant, pour retrouver un monde à part, étrange, merveilleux, hors du temps, où l’attend, avec ceux qui l’aiment, sa véritable identité, loin des clichés qui réduisent et corrodent ; cette identité dont témoigne le décor intact de sa chambre d’enfant.

Les étreintes échangées avec son père, ou avec Abdel, suffisent à émouvoir aux larmes. « La tendresse n’est pas un gros mot à mes yeux, revendique le réalisateur. Je l’assume totalement. Au cinéma comme dans la vie, on a tendance à l’assimiler à l’angélisme voire à la mièvrerie (1). » Bacri, plus bourru que jamais, interprète un personnage dont les ronchonnements ne font que trahir le cœur d’artichaut, et parvient sans peine au résultat qu’il dit rechercher – « déclencher une émotion avec trois mots et une face de marbre (2) ».

Francis, mi-figue mi-raisin, observe ses fils, que le supermarché – Samir y a été embauché à son tour – oblige à porter une tête de souris en peluche pour célébrer la « semaine du fromage » : il maugrée qu’avec un syndicat, la direction n’oserait jamais leur faire ce genre de sinistre blague. Lui qui, à ses débuts à l’usine, se souvient qu’il s’endormait tout habillé en rentrant le soir, déplore le manque d’endurance des jeunes générations ; mais la dégradation des conditions de travail, en mettant à nu l’exploitation, apporte aussi à Samir une lucidité qui manque sans doute à son père. « On n’est pas obligés de vivre comme des merdes ! » lui assène-t-il.

Et le film, en quelque sorte, abonde dans son sens, en magnifiant ses interprètes – à commencer par Yasmine Belmadi, dont on admire d’autant plus le beau visage sensible lorsqu’on sait que l’acteur s’est tué dans un accident de scooter, trois jours avant la sortie d’Adieu Gary. « Je recherche cette poésie qui capte l’essence du réel pour la tirer vers l’abstraction, dit Nassim Amaouche. Je comprends mal les réticences de certains cinéastes à esthétiser la misère ! Pourquoi interdire la belle image, les travellings et projecteurs, aux prolos ? Ce sont des personnages ordinaires, pas moins dignes que d’autres d’une recherche formelle. En même temps, j’ai tout fait pour que mon film n’ait pas l’air d’un film d’auteur. J’aime l’élégance de la modestie (3). » L’éclat qu’il donne à tous ses protagonistes, la magie d’une soirée passée à rire et à chanter (sublime musique du Trio Joubran, qui fait vibrer chaque plan du film), rendent d’autant plus insupportables la laideur et la mesquinerie du supermarché, qui semble prendre un plaisir mauvais à bafouer la dignité de ses employés et à leur faire mériter au prix fort la maigre subsistance qu’il leur offre.

Nassim Amaouche montre le désarroi de Samir, mais aussi son désir d’embrasser la vie. Nejma, la jeune femme dont il tombe amoureux (Sabrina Ouazani, révélée par L’Esquive d’Abdellatif Kechiche), lui demande ce qu’il avait le plus envie de manger lorsqu’il était en prison : « Quand on a envie de quelque chose, il faut le faire vite », lui dit-elle ; superbe plan de Samir attablé devant un plat de fruits de mer. Malgré le désœuvrement qui la plombe, ce dédale extraordinaire qu’est la Cité Blanche-du-Teil favorise aussi l’amitié, la solidarité, la fantaisie. Son abandon, sa relégation, font aussi d’elle un refuge contre la dureté du monde extérieur. A sa manière, Adieu Gary célèbre ce que Robert Guédiguian, reprenant une expression de l’historien Fernand Braudel, appelait, à l’époque de Marius et Jeannette, le « niveau du sol » : « Je me souviens que Braudel disait que l’écart entre les chiffres officiels de la production de chaussures à Milan et les chiffres réels prouvait la bonne santé de la société italienne. Pour lui, c’était la preuve que le niveau du sol fonctionnait, et au niveau du sol les gens sont heureux. Contrairement au discours misérabiliste qui se lamente sur "ceux que la prospérité économique laisse au bord du chemin", je pense qu’on peut être très heureux au bord du chemin. A condition de n’y être pas seul et de faire bloc (4). »

Lorsqu’une machine redémarre dans l’usine désaffectée, toute la cité dresse l’oreille, envoûtée, à ce bruit qui lui rappelle son âge d’or. « Ça, c’est le vilebrequin », devine un ancien ouvrier français ; « Oui, tu as raison, c’est le vilebrequin », acquiesce son camarade maghrébin (à moins que ce ne soit l’inverse). La Maison du peuple est devenue une salle de prière. Pour autant, Nassim Amaouche ne porte pas de jugement sur cette évolution ; et il n’est pas dans la nostalgie. Le « Gary »du titre, c’est celui qu’attend José, le fils de Maria (Alexandre Bonnin) : il espère le retour de son père, dont tout le monde disait qu’il ressemblait à Gary Cooper. Amaouche commente : « Cooper reste la pure incarnation du héros dont l’Amérique avait besoin après la crise de 1929 : viril, puissant. Le mythe triomphant du rêve capitaliste. Seul un fou peut croire qu’il reviendra (5)… »


Adieu Gary, scénario et réalisation de Nassim Amaouche, Les Films A4, en collaboration avec Rhône-Alpes Cinéma et Studio Canal, France, 2008, 75 minutes. Grand Prix de la Semaine internationale de la critique, Festival de Cannes 2009. En salles depuis le 22 juillet.

Mona Chollet

(1) Entretien sur le site officiel du film.

(2) Le Monde, 21 juillet 2009.

(3) Ibid.

(4) Première, décembre 1997.

(5) Entretien sur le site officiel du film.

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