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Un film de Sam Albaric

Gaza, souvenirs

par Marina Da Silva, 18 août 2009

Sam Albaric commence à tourner à Gaza en 2004, avant le désengagement israélien. « Il est commode pour connaître une ville de savoir comment on y travaille, comment on y aime et comment on y meurt. » Cet exergue de Camus est une des clés de lecture du film pour découvrir Gaza, dont les images sont brouillées par la représentation qu’en donnent les médias et qui ici est paradoxalement approchée d’abord par sa douceur de vivre.

Une entrée qui lui a été proposée par Wissam : « Je te montrerai le Gaza que j’aime. »

La relation entre Sam et Wissam est l’autre clé de lecture du film. Ils sont nés la même année, en octobre 78. La photographe Joss Dray, qui documente la résistance quotidienne des Palestiniens depuis plus de vingt ans, a été un passage de relais entre eux.

Puis Gaza est close, prise dans la tenaille du siège israélien et du boycott européen ; Sam Albaric ne peut plus y retourner : « Ça fait trois ans qu’on ne me laisse plus entrer à Gaza. On ne laisse pas non plus sortir Wissam. »

Cet empêchement va être au cœur de Gaza, souvenirs. Le film va se poursuivre par une succession de coups de téléphone entre le jeune Palestinien et le jeune Français, et métaphoriser la situation de coupure que nous pouvons nous-mêmes ressentir face à ce petit territoire pris au piège d’une agonie de plus en plus implacable.

Wissam est né en face du cimetière de Nusseirat. Enfant, il est emmené par des hommes armés qui lui mettent un pistolet sur la tempe et l’interrogent : « Est-ce que tu as peur de la mort ? » Il répond crânement que non, mais cela sonne comme un défi qu’il va afficher jusqu’à aujourd’hui. Il est notre guide pour appréhender une géographie secrète de Gaza dont les plis et replis montrent de multiples ailleurs et visages.

A Gaza-Plage, « le carnaval de l’été »

Le personnage le plus emblématique d’un ailleurs de Gaza est certainement Abu Akram, pêcheur et vendeur de fruits, 55 ans, corpulence massive et grosses moustaches, que l’on voit jouer avec ses petits-enfants. Il croit aux djinns : « Ils viennent chez moi quand je dors. Je les frappe et ils s’en vont. » Il habite sur la plage. Wissam va boire son café chez lui le matin.

La plage, c’est tout un univers, « le carnaval de l’été » ; elle est investie dans une euphorie joyeuse par des milliers de Gazaouis, enfants et adultes, qui slaloment entre tables, tentes, cabanes, parasols, pour le plaisir ou bien pour vendre des tee-shirts, des gâteaux, des fruits, du thé, du café… Les sauveteurs veillent, ils interpellent avec leur mégaphone tous ceux qui prennent des risques, ou bien les vendeurs de patates cuites au feu de bois dont la fumée dérange. Mais « ils arrivent plus souvent que les ambulanciers à sauver des gens », indique Wissam.

Il y a encore Ramy, qui a moins de trente ans, et travaille dans une boulangerie où le pain est rationné : « Les affaires ne marchent plus. » Il emmène Sam et Wissam chez le coiffeur, qui fait aux hommes des coupes impeccables contrastant avec l’état désastreux des maisons et de l’environnement.

Plus loin, on apprend que Ahmad est parti dans la résistance pour mourir en martyre. Il a fait une opération à Erez. Personne ne savait qu’il faisait partie des brigades d’Al-Aqsa. Selon la croyance, « lorsqu’un combattant meurt, la terre qui le recouvre sent le musc ».

La vie à Gaza est appréhendée dans sa singularité et sa complexité. La voix de Wissam au téléphone donne des indications sur la dégradation de plus en plus forte : « Je n’ai pas envie d’aller boire un café en face des ambulances, à côté de l’hôpital, je vais être nerveux. » Il n’y a plus de farine, de gaz, d’électricité. « Cela pose la question de survivre. Tout ça devient habituel et quotidien. Ça fait changer le regard. »

Le souvenir, c’est la survivance dans la mémoire d’une sensation, d’un événement passés. La mémoire et le souvenir sont ici vivants, à l’œuvre. Dans des images où la force de vivre des Gazaouis est rarement donnée à voir.

Comment défier l’interdit de se rendre à Gaza et garder son peuple vivant à notre souvenir ? La question, rendue encore plus aiguë depuis la guerre apocalyptique qui s’est abattue sur Gaza en décembre 2008 et janvier 2009, tenaille le réalisateur, qui doit s’y rendre prochainement pour un autre film.

Gaza, Souvenirs (46 mn), 2007. Disponible en DVD auprès de Goyave Production : info@goyave-production.com ou de Sam Albaric : samalbaric@free.fr ; 10 euros + 2,50 euros de frais de port.

Le film a reçu le prix du public pour le documentaire à Entrevues, festival international du film de Belfort, en 2008.

Autres réalisations de Sam Albaric : Le petit peuple des guetteurs (28 mn), tourné à Jénine en juillet 2002 avec la 25e Mission civile en Palestine ; En route vers Le Caire (26 mn).

Marina Da Silva

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