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Buzz-moi, nouvel album de l’auteure de Fraise et chocolat

Aurelia Aurita, la jeune fille et le succès

par Mona Chollet, 22 août 2009

Dans Fraise et chocolat, en 2006, Aurelia Aurita (1), alors âgée de 26 ans, mettait en scène avec une joyeuse impudeur son histoire d’amour avec Frédéric Boilet, célèbre auteur de bande dessinée installé au Japon. L’album connut un succès fulgurant. Le devait-il au seul fait qu’il (ne) parlait (que) de sexe, ou à ses réelles qualités ? Le débat fit rage (on trouvera un bon échantillon des arguments échangés sur les forums du site du9). Ce qui est sûr, c’est que la jeune femme imposait un ton nouveau, très loin de la culpabilité torturée dont ne se départissent jamais tout à fait les consœurs tout aussi dessalées – les Catherine Millet ou Catherine Breillat – auxquelles, forcément, elle fut comparée. A l’image de son titre, dont l’apparente candeur dissimule un double sens pas piqué des vers, l’album réussissait le tour de force d’être à la fois très cru et presque fleur bleue, en plus d’être roué, frais et drôle. Il portait haut l’étendard d’un rapport au sexe intégralement désinhibé, d’une innocence enthousiaste et radicale : ses personnages s’envoient en l’air avec le même appétit simple et spontané, presque enfantin, qu’ils s’attablent devant les trésors de la gastronomie japonaise.

Dans Buzz-moi, qui paraît ces jours-ci (2), la « sexploratrice » sans peur et sans reproche relate le tourbillon médiatique suscité par Fraise et chocolat. Avec cette sincérité sans concession à laquelle elle a habitué ses lecteurs, elle raconte tout : son excitation devant le succès, l’éblouissement des sunlights, la fierté de sa maman (qui, grâce à elle, croise Alain Souchon, mais évite de lui dire qu’elle a toujours préféré Laurent Voulzy, « pour ne pas lui faire de la peine »)… mais aussi, très vite, sa consternation devant la cuistrerie et/ou la bêtise de certains journalistes. Tranquillement, très loin des louvoiements consensuels que l’on pouvait craindre sur un tel sujet, Aurelia Aurita balance, donne des noms : l’indélicatesse d’une journaliste de Elle (lors de sa publication en avant-première dans Libération, en mai dernier, l’épisode a déjà suscité quelques remous) ; le cabotinage lourdingue de Frédéric Beigbeder ; le cynisme de Serge Raffy, rédacteur en chef au Nouvel Observateur et auteur, qui lui confie que, comme les passages télé suffisent à faire monter les ventes en flèche, il « ne s’embête même plus avec la radio et la presse écrite »  ; ou encore, sur Europe 1, Mazarine Pingeot et ses chroniqueurs, dont Aurelia constate, atterrée, qu’ils ne disent « que des conneries » sur son livre.

Son propos a d’autant plus d’impact qu’elle n’était, au départ, mal disposée envers personne – elle montre aussi, d’ailleurs, des entretiens qui se passent bien – et ne manifestait pas de préjugés particuliers sur le milieu médiatique – même si on la voit relire fébrilement Sur la télévision, de Pierre Bourdieu, et si elle montre, en évidence sur une table de la maison des Vosges où elle vit avec Frédéric Boilet, Vacarme, CQFD, La Décroissance et… Le Monde diplomatique.

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Dans l’avion : Benoît Peeters,
l’éditeur d’Aurelia Aurita

Pourtant, dès ses premières interviews, on comprend qu’elle ne sera pas une « bonne cliente ». Contre toute attente, la sulfureuse est aussi une grande timide : aller jouer les amazones délurées sur tous les plateaux télé, très peu pour elle. L’album s’ouvre sur cette citation d’Annie Ernaux : « J’ai toujours eu envie d’écrire des livres dont il me soit ensuite impossible de parler, qui rendent le regard d’autrui insoutenable. » Aurelia Aurita revendique le droit de publier des récits directement inspirés de sa vie intime sans pour autant que de fats chroniqueurs se croient autorisés à y aller de leurs commentaires graveleux. Cette exigence, alliée avec d’autres tout aussi exorbitantes – que les journalistes qui viennent l’interviewer aient lu son livre, par exemple –, lui vaudra immanquablement, et lui vaut déjà, quelques procès en arrogance.

Le contrepoint, ici, ce sont les rencontres avec ses lecteurs : troublantes, surprenantes, gratifiantes. Il y a l’admirateur sourd-muet qui communique avec elle en écrivant sur un bout de papier ; les belles filles qui la laissent toute chose ; l’interprète espagnole d’origine coréenne qui est son double craché ; le petit garçon qui la ravitaille en dessins amoureux… La jeune femme s’émerveille à l’idée d’avoir joué un rôle dans la vie de tous ces inconnus, échange avec eux confidences et conciliabules. Boilet, attendri, la houspille parce qu’elle se lance dans des discussions passionnées avec tous ceux qui viennent lui réclamer une dédicace, et que la file s’allonge dangereusement… Même si on serait curieux de voir Aurelia Aurita s’attaquer un jour à des sujets moins « faciles », moins attendus, ce petit album plein d’humour, touchant et courageux, mérite d’être salué.

Aurelia Aurita, Buzz-moi, Les Impressions Nouvelles, Bruxelles, 2009, 144 pages, 15 euros.

Mona Chollet

(1) De son vrai nom Chenda Khun. Aurelia aurita est le nom d’une variété de méduse.

(2) Entre-temps, elle a publié en 2007 Fraise et chocolat 2, et en 2008 Je ne verrai pas Okinawa, consacré à ses démêlés avec les services d’immigration japonais (Française d’origine chinoise et khmère, elle s’est apparemment rendue coupable d’un « délit de faciès »).

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