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Tortures, aveux, et autres...

par Alain Gresh, 26 août 2009

Le spectacle des prévenus avouant leurs crimes ne peut laisser personne indifférent, tant il rappelle des mauvais souvenirs. Depuis les tribunaux de l’Inquisition, nous savons que des aveux n’ont jamais été une preuve. Pas plus que l’on ne peut rester insensible aux informations sur les abus sexuels dont ont été victimes diverses personnes arrêtées durant les manifestations à Téhéran, comme semble l’indiquer ce témoignage fourni sur le site du candidat à l’élection présidentielle Mehdi Karroubi, « Reformer in Iran Publishes Account of a Prison Rape » (Michael Slackman, The New York Times, 24 août 2009). Le seul élément positif est le fait que certains journaux iraniens en parlent et que le débat autour de ces pratiques a lieu en Iran même – de ce point de vue, la comparaison avec les procès de Moscou est absurde. Le journal E’temad affirme, dans son édition du 25 août, que le parlement enquêtera sur les accusations de Karroubi.

Une commission d’enquête parlementaire a aussi été créée sur les accusations de torture, des députés se sont exprimés, parfois de manière contradictoire, sur ce qu’ils avaient vus et entendus. Quant à Ali Larijani, le président du parlement, il a demandé, selon le journal E’temad du 26 août, une enquête sur les rumeurs concernant des tombes collectives dans le cimetière de Behesht-Zahra (Téhéran).

Cela ne signifie pas que toute information donnée ou circulant sur la torture en Iran soit vraie ou même vraisemblable. Un des textes les plus vus sur le Net est celui publié par une journaliste dans le Jerusalem Post du 19 juillet, « ’I wed Iranian girls before execution’ » de Sabina Amidi. Le titre résume bien l’article : c’est le témoignage d’un milicien qui affirme qu’il a épousé une fille arrêtée (c’est-à-dire qu’il l’a violée !) avant que celle-ci soit exécutée, car on n’envoie pas des vierges au paradis !

Ce témoignage aurait été recueilli par téléphone, à la suite d’un contact donné par un ami de la journaliste. Plusieurs questions se posent sur ce témoignage : depuis quand un seul témoignage suffit-il pour accréditer un fait ? D’autant que la journaliste n’a pu évidemment rencontrer son informateur, qu’elle ne sait pas qui il est, etc. Enfin, d’où sort cette « information » selon laquelle, selon l’islam, on ne pourrait « envoyer une vierge au paradis » ? D’ailleurs, toute la jurisprudence musulmane, sunnite comme chiite, suppose le consentement de la fille ou du père de celle-ci au mariage...

Et qui peut croire qu’un Iranien accepterait de témoigner par téléphone à partir de l’Iran ? La journaliste Sabina Amidi avait déjà publié un article dans The Jerusalem Post (17 juin), « ’Hamas helping Iran crush dissent’ » où elle expliquait que des militants du Hamas avaient aidé à écraser les dissidents. Une minute de réflexion suffit à rendre absurde cette information qui a pourtant circulé sur Internet. Quelle serait la logique qui amènerait le régime iranien à utiliser ces supplétifs alors qu’il dispose de forces de répression largement suffisantes ? Plusieurs des opposants ont reproché au régime son aide au Hezbollah et au Hamas, et ces rumeurs de participations du Hamas ou du Hezbollah visent avant tout à discréditer cette aide... Mais elles ne sont fondées sur rien.

Notons que la journaliste en question n’est, en réalité, qu’une étudiante ayant séjourné en Iran. Et qu’elle a couvert ces événements pour The Jerusalem Post et pour The Middle East Times, un des journaux (en ligne) contrôlé par la secte Moon (avec The Washington Times).

On ne peut, encore une fois, qu’être « surpris » par la vision sélective de certains médias occidentaux. Tout le monde le sait, le viol et les sévices sexuels sont pratique courante dans les prisons égyptiennes, que ce soit contre des prévenus politiques ou de droit commun, et on n’a jamais vu une campagne menée en Occident contre « notre ami Moubarak ».

Ces informations sur l’Iran paraissent alors même que la presse rend compte, avec une certaine retenue, il faut le dire, de la torture exercée dans les prisons en Irak et en Afghanistan par la CIA. Comme l’écrit le quotidien Le Monde le 23 août (« Quelles tactiques d’interrogation dans les prisons secrètes de la CIA ? ») :

« Des interrogateurs de la CIA ont pratiqué des simulacres d’exécution et menacé un chef d’Al-Qaida avec un pistolet et une perceuse, selon un rapport interne relayé par le Washington Post et le New York Times de samedi. Ce document, un rapport de l’inspecteur général de la CIA, sera rendu public lundi, précisent des responsables interrogés par les deux quotidiens. Il fournit de nouveaux détails sur les mauvais traitements infligés dans les prisons secrètes de l’agence américaine de renseignement. »

On peut se réjouir qu’un procureur ait été nommé pour enquêter sur ces faits, mais la réalité est là : depuis des années, les services de renseignement des Etats-Unis ont torturé sans aucun état d’âme, avec l’aval des plus hautes autorités du pays – et ce n’est pas nouveau : combien de fois, en Amérique latine par exemple, les Etats-Unis ont-ils cautionné (ou même directement participé à) la torture de militants d’opposition du temps des dictatures ? Et l’on s’étonne ensuite que le discours américain sur les droits de la personne ne soit pas audible dans le monde ?

Enfin, puisque l’on parle du Proche-Orient et de la torture, il faut rappeler qu’un autre pays « allié » la pratique à grande échelle : c’est Israël. Les rapports d’Amnesty International sur le sujet ne rencontrent qu’un écho limité en Europe (ou aux Etats-Unis) et aucun dirigeant occidental ne refuse de serrer la main à des ministres qui encouragent de telles pratiques. Le rapport 2009 (comme celui des précédentes années) d’Amnesty International note, pour Israël et les territoires palestiniens :

« De nombreuses informations ont fait état d’actes de torture et de mauvais traitements infligés par des agents du Service de sécurité intérieure, particulièrement au cours des interrogatoires de Palestiniens soupçonnés d’avoir planifié des attaques armées ou d’y avoir participé. Parmi les méthodes signalées figuraient le maintien de la victime attachée dans des positions douloureuses, la privation de sommeil et les menaces contre les proches. Les passages à tabac, entre autres formes de mauvais traitements, étaient fréquents au moment de l’interpellation et à la suite de celle-ci, ainsi que durant les transferts d’un lieu de détention à l’autre. »

Mais, Israël est, comme les Etats-Unis, un pays démocratique – comme l’était la France durant la guerre d’Algérie... Il n’est pas tout à fait sûr qu’un résistant algérien ou un résistant palestinien ait pu faire la différence entre un tortionnaire démocratique et un tortionnaire non démocratique.

P.-S. : Concernant l’Iran, un débat intéressant traverse la gauche radicale américaine sur l’attitude face au régime, aux élections, etc. J’essaierai d’y revenir.

Alain Gresh

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