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Nicolas Sarkozy et les crises (Palestine, Afghanistan, Iran)

par Alain Gresh, 2 septembre 2009

Le mercredi 26 août, le président de la République Nicolas Sarkozy est intervenu, comme en 2007 et en 2008, devant la conférence des ambassadeurs. Son long discours de politique étrangère mérite quelques remarques.

D’abord, ce qui le caractérise, c’est le volontarisme. C’est depuis longtemps un des atouts du président, affirmer que les politiques peuvent changer les choses, peuvent agir. Par rapport au discours des années précédentes, fait de passivité et de résignation, il y a une avancée. Autre chose est de savoir si cette avancée correspond à des actes...

Autre point positif, l’abandon de toute référence à l’Occident. Ce terme qui avait été employé pour la première fois depuis très longtemps par le président dans son discours de l’été 2007 est désormais abandonné. Et cela est, évidemment, positif.

Ce qui l’est moins, mais il fallait s’y attendre, c’est la reprise du discours sur la réintégration des structures militaires de l’OTAN.

« C’est dans cet esprit également que la France a rejoint les structures militaires de l’Alliance atlantique. Avec une France qui prend toute sa place dans l’OTAN, ce sont les Européens qui sont plus forts dans
l’Alliance. Dans quelques jours je recevrai le nouveau Secrétaire général de l’OTAN ; et le général Abrial prendra la tête de l’un des deux grands Commandements stratégiques alliés, celui de la transformation de l’Alliance. L’enjeu est majeur : il s’agit de construire l’Alliance transatlantique dont nous aurons besoin pour les prochaines décennies. Le débat est engagé. Il doit aboutir d’ici un an.

La France a maintenant les moyens de peser de tout son poids dans ce débat central pour notre sécurité. Qui pourrait comprendre qu’au moment où l’on rénove l’Alliance, la France n’y occupe pas toute sa place ? Et qui peut penser qu’une France en dehors aurait plus d’influence qu’une France à l’intérieur ? Et qui peut penser que l’on peut renforcer le pilier européen de l’Alliance sans la France ? »

Questions purement rhétoriques puisque, contrairement à ce qu’il avait affirmé, la France a réintégré les structures militaires sans obtenir la moindre garantie sur la création d’un pôle européen de défense. Quant à l’influence de la France dans l’OTAN, on peut la mesurer sur l’Afghanistan (lire plus bas).

Nicolas Sarkozy revient ensuite dans son discours sur les trois conflits majeurs du Proche-Orient.

« Je voudrais cependant dire un mot du conflit du Proche-Orient. Je conteste l’idée que ce serait un conflit régional. Ce conflit concerne le monde entier et il est temps de régler ce conflit. Chacun connaît parfaitement les paramètres de la paix et le chemin qui y conduit est balisé. Là aussi, il ne faut plus attendre. Attendre quoi ? Plus de morts ? Plus de souffrance ? Qui pourrait dire, ici comme ailleurs, que dans quelques années la solution sera plus simple ? Et est-ce que l’on n’a pas suffisamment attendu ?

Je recevrai début septembre le Président Mahmoud Abbas pour l’encourager à accélérer la rénovation des structures qui, demain, seront en charge de l’Etat palestinien. Parce que la France soutient la création d’un État palestinien. C’est un élément fort de la politique française et sur lequel nous ne reviendrons pas.

Et je souhaite que la rencontre, aujourd’hui même, entre le Premier Ministre d’Israël et l’envoyé du Président des Etats-Unis débouche. Débouche sur quoi ? Chacun connaît mon amitié pour Israël, et je le dis comme je le pense : débouche sur un gel précis et complet de la colonisation. Les vrais amis d’Israël doivent lui dire la vérité. La vérité, c’est qu’il n’y aura pas de paix avec la poursuite de la colonisation. Alors cela peut plaire ou ne pas plaire, mais quand on est un ami, on est un ami exigeant et un ami franc. Israël n’est pas seul. Nous n’accepterons pas que sa sécurité soit mise en cause, mais nous avons aussi le droit de dire que c’est une erreur de penser qu’on peut continuer un processus de colonisation et espérer la paix. Et là aussi, tout ceci doit être fait sans ambiguïté. »

Deux remarques : pourquoi cette fermeté sur la colonisation, alors que, jusqu’ici, la France faisait profil bas sur cette question. Est-ce le fait que le président Obama ait haussé le ton qui autorise la France à le faire aujourd’hui ? On aimerait savoir quelles pressions réelles exerce Paris pour obtenir ce gel...

D’autre part, ce renvoi dos-à-dos des Palestiniens et des Israéliens occulte le fait que l’un est un occupant, l’autre un occupé. Jamais le président, depuis son élection, n’a utilisé le terme d’occupation...

« Si des progrès sur l’arrêt de la colonisation sont faits, la France et l’Egypte, en accord avec la Présidence suédoise de l’Union Européenne et en concertation avec les Etats-Unis, proposerons à tous les pays membres de l’Union pour la Méditerranée, de tenir cet automne un deuxième sommet qui accompagnerait la reprise des négociations de paix dans leurs trois volets. »

Si, sous une forme ou une autre, le gouvernement israélien consent finalement à arrêter la colonisation (ce qui sera pratiquement impossible à mettre en oeuvre, le secteur privé pouvant continuer à construire et les vérifications sur le terrain étant bien difficiles), il faudra, disent Barack Obama et Nicolas Sarkozy, « récompenser » Israël... Il faudra que les pays arabes fassent des gestes en retour... Or le seul obstacle à la paix c’est l’occupation ; le problème n’est pas l’arrêt de la colonisation, mais le démantèlement des colonies, comme l’explique très bien Geoffrey Aronson. « A Settlement Freeze . . . Or More of the Same » (Foundation for Middle East Peace, juillet-août 2009). Et le retour aux frontières de 1967...

Il fut un temps où la France parlait d’une voix forte sur la question palestinienne, rappelait les principes de l’ONU, ouvrait la voie du dialogue avec l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) dénoncée comme terroriste par les Etats-Unis et Israël. Ce temps est révolu. Paris est, au mieux, à la traîne de Washington... Sauf sur le dossier iranien où nous nous caractérisons par l’extrémisme de notre position.

Nicolas Sarkozy aborde ensuite la crise iranienne.

« Le temps n’est pas notre allié non plus dans les deux crises de prolifération nucléaire et balistique : l’Iran et la Corée du Nord. Elles se développent sous nos yeux, jour après jour, et si nous n’agissons pas, d’autres risquent de suivre. On ne pourra pas dire que nous n’étions pas prévenus !

En Iran en particulier, la crise politique a fait oublier que pendant la répression, la prolifération continue : il y a toujours plus de nucléaire militaire, toujours plus de tests de missiles, et il n’y a jamais eu aussi peu de négociation.

Ce sont les mêmes dirigeants, en Iran, qui nous disent que le programme nucléaire est pacifique et que les élections ont été honnêtes. Qui peut les croire ?

Le choix des dirigeants, c’est la responsabilité du peuple iranien. Mais empêcher la prolifération, c’est la nôtre. Le Président Obama a pris la décision juste de tendre la main et de se joindre aux Européens, aux Russes et aux Chinois. Les six sont prêts à s’asseoir demain autour de la table. Mais pour cela, il faut un interlocuteur qui soit prêt à négocier sérieusement. Or aujourd’hui, disons les choses telles qu’elles sont, avec la même franchise, car on ne peut pas être franc avec les uns et
hypocrite avec les autres, nous n’avons reçu aucune réponse positive à nos propositions. Aucune.

Nous ferons le bilan d’ici fin septembre, puisque nous serons tous à New York fin septembre. Et si l’Iran ne change pas de politique, la question du renforcement très substantiel des sanctions sera clairement posée.

La France soutiendra des sanctions économiques sévères, à la hauteur de l’enjeu, au Conseil de sécurité et au Conseil européen. Et la France proposera de doter l’AIEA de pouvoirs d’inspection renforcés pour des situations de ce type. On n’a pas le droit de se taire devant la crise qui s’organise. »

Depuis plusieurs années, la position française sur l’Iran se caractérise par sa « fermeté » ; depuis l’élection d’Obama, on sent à Paris une grande inquiétude face aux gestes d’ouverture du président américain. Et le président Sarkozy semble oublier que les Iraniens avaient accepté en décembre 2003 de mettre en oeuvre le protocole additionnel du Traité de non prolifération (TNP), un protocole que peu d’Etats ont signé et qui permet à l’AIEA des inspections musclées. Une réelle percée semblait alors possible et c’est l’intransigeance des Etats-Unis qui avait, en grande partie, fait échouer les négociations. Et, en 2005, la France se ralliait à Washington pour demander le gel de tout enrichissement d’uranium par l’Iran (enrichissement, il faut le rappeler, autorisé par le TNP).

Rappelons que les services de renseignement américains ont affirmé en 2007 qu’il n’existait plus de programme militaire nucléaire iranien. Et Mohammed El-Baradei, directeur général de l’AIEA, a déclaré le 1er septembre, que la menace nucléaire iranienne était « exagérée ».

Téhéran a annoncé, ce même 1er septembre, que son pays avait mis au point des propositions sur la question nucléaire et qu’elles seraient remises dans les prochains jours aux membres du groupe dit des 5+1 (Etats-Unis, Chine, Grande-Bretagne, Russie, France, Allemagne) (lire, par exemple, l’article de Thomas Erdbrink, « Iran Ready For Talks, Says Nuclear Negotiator Revised Proposals Offered to Address West’s Concerns » (The Washington Post, 1er septembre).

Plutôt que jouer la carte de la négociation, la France préfère le langage militaire, au sens propre du terme, comme le prouve l’ouverture de sa base dans les Emirats arabes unis.

Dans un intéressant article paru dans le New York Times (14 août), « Throwing Ahmadinejad a Lifeline », Hossein Askari and Trita Pars affirment que la mise en oeuvre de fortes sanctions seraient une bouée de sauvetage pour le président Ahmadinejad.

« Je tiens à saluer ici notre Ambassadeur en Iran, Bernard Poletti, que j’ai élevé à la dignité d’Ambassadeur de France. Il fait honneur à la France par son courage, par l’acuité de ses analyses, par la défense vigoureuse de nos intérêts et de nos compatriotes. Je pense à la scandaleuse prise d’otage de deux de nos compatriotes, car, s’agissant de l’une des deux, pour moi être binationale, c’est être française. »

Peut-on rappeler ici le sort de Salah Hamouri, un franco-palestinien dont Paris ne semble pas du tout considérer qu’il est aussi français... Malgré l’amitié de Nicolas Sarkozy pour le gouvernement israélien, le gouvernement français a été incapable d’obtenir la libération du jeune homme et sa mise en liberté alors qu’il a accompli une partie importante de sa peine.

Enfin, le président revient sur l’Afghanistan.

« Le temps qui passe n’est pas non plus notre allié face au terrorisme international.

En Afghanistan, je partage l’analyse de Bernard Kouchner : la campagne électorale s’est bien déroulée, en dépit des pires menaces. En votant, les Afghans ont dit non à la barbarie et au terrorisme. Aller voter, c’est aller mettre votre doigt dans l’encre indélébile quand des gens à longueur de journée vous disent que ceux qui auront de l’encre sur les doigts, on leur coupera la main…Et les talibans sont crédibles quand ils disent cela compte tenu de ce qu’est leur bilan. Et malgré cela, des millions de gens se sont rendus aux urnes. Ils méritent qu’on les aide. Dans l’attente des résultats, la France appelle les candidats et leurs partisans à faire preuve d’un très grand sens des responsabilités. »

Le président ne dit pas un mot sur l’ampleur du trucage des élections. Il ne dit pas non plus un mot sur les révélations de la presse américaine concernant l’usage par les Etats-Unis de la torture dans des camps de prisonniers en Afghanistan. Ne sommes-nous pas en partie responsables de ce que font nos alliés américains dans ce pays ?

Il est vrai que, contrairement à ce qu’affirme le président, nous ne pesons pas grand chose et que seuls les Etats-Unis définissent leur stratégie et celle de l’OTAN en Afghanistan.

« Imaginons, ce que signifierait le départ de la France ou des alliés : la constitution d’un véritable Etat terroriste, à côté du Pakistan qui a l’arme nucléaire et compte près de 200 millions d’habitants. Est-ce cela que le monde veut ? En tout cas, ce n’est pas ce que veut la France. Bien sûr, qu’il y a bien des choses à changer, à faire évoluer, bien des problèmes. Mais, les valeurs de la France la conduisent à aider les gens qui veulent la dignité de la femme, qui veulent la liberté et qui cheminent, si douloureusement quand on connaît ce pays, vers cet objectif. On n’a pas le droit d’être faible face à la menace. »

L’argument est étrange et rappelle celui utilisé par les Etats-Unis au Vietnam, la fameuse théorie des dominos : si le Vietnam tombe, c’est toute l’Asie qui tombera dans les mains des communistes. En réalité, c’est l’intervention américaine et occidentale en Afghanistan qui alimente les extrémismes... Et on commence à entendre des voix aux Etats-Unis pour expliquer qu’il faudrait quitter l’Afghanistan. Là aussi la France devrait donner l’exemple en se retirant... Les peuples, quels qu’ils soient, ne veulent pas être dirigés par des étrangers...

« La France restera fermement engagée, avec ses Alliés, aux côtés du peuple afghan. Elle achèvera cette année le transfert des responsabilités de sécurité de la région Centre aux autorités afghanes. Elle concentrera des moyens civils et militaires dans les districts de l’Est, avec pour objectif de les stabiliser en deux ans.

Nous voulons travailler la main dans la main avec la société civile afghane : j’inviterai dans les prochains mois des femmes afghanes engagées dans la reconstruction de leur pays pour qu’elles viennent témoigner et recevoir le soutien des Français. »

Les femmes afghanes, une fois de plus, servent de prétexte à des opérations coloniales. Nous aimons apporter la civilisation au monde... Et bombarder les populations pour mieux les libérer...

Alain Gresh

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