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La crise… quelle crise ?

« Crise financière et économique, crise de la défense ? », s’interrogeait l’Université d’été de la défense, les 8 et 9 septembre à Saumur. Ce rendez-vous de rentrée désormais traditionnel, organisé par les commissions spécialisées de l’assemblée nationale et du sénat français, a réuni des centaines de parlementaires, militaires et industriels. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, ce petit monde a semblé croire, dans sa grande majorité, que la crise pourrait bien finalement conforter l’activité de défense ... si du moins l’opportunité en était saisie.

par Philippe Leymarie, 17 septembre 2009

Mais quelle crise, au juste, paraissaient se demander plusieurs dirigeants de l’actuelle majorité politique, plus férus de comptes que de géopolitique, (1) tels le ministre Hervé Morin, prompt à rappeler que 377 milliards d’Euros ont été programmés sur 2009-2015, en application de la Loi de programmation militaire (LPM) adoptée en juillet dernier, elle-même directement déclinée du Livre blanc sur la défense et la sécurité publié en juin 2008. Cela aurait pour effet de sanctuariser le secteur de la défense. C’est tout juste si, pour le ministre, cet « effort considérable doit s’accompagner, dans le contexte actuel, d’un devoir d’exemplarité ».

Anarchie informatique

Mais selon lui, le ministère de la défense, ayant entrepris de se réformer dans le cadre de la Révision générale des politiques publiques (RGPP) bien avant le déclenchement de la crise, au point de faire figure aujourd’hui de « meilleur élève du gouvernement », échappe d’emblée à tout soupçon d’immobilisme :

 une trentaine de mutations et dissolutions d’unités militaires ont été menées dès cette année, dans le cadre d’une politique de mutualisation forcée, avec la mise en place à titre expérimental des onze premières « bases de défense » interarmes , censées réduire les coûts de gestion ;
 une cinquantaine de sites sont concernés en 2010, avec création d’une douzaine de nouvelles bases interarmées ;
 cette refondation fonctionnelle et territoriale devrait être achevée en 2011, « deux ans plus tôt que prévu », avec un objectif final de 70 bases (le nombre des implantations - 400 actuellement, y compris les radars, dépôts, sémaphores, etc – va être sensiblement réduit) ;
 en guise de réponse au concert de protestations dans les localités abandonnées par l’armée, une politique de cession gratuite de sites aux collectivités a été initiée, avec des aides aux secteurs les plus fragiles (80 millions d’Euros en 2009) qui ont déjà permis l’installation d’une entreprise informatique à Barcelonnette, d’un lycée spécialisé à Sourdun, ou d’une cité universitaire à Arras ;
 chaque année, en application de la LPM, le ministère renonce à plus de 5 000 postes ; le cabinet et les état-majors seront rassemblés d’ici quatre ans sur un terrain porte Balard, dans le sud-ouest de Paris ; une politique active d’externalisation de tâches non directement militaires est menée dans les armées, etc...

Le ministre Hervé Morin fait grand cas également de la réforme des systèmes de commandement et communication (SIC) – un secteur qui représente un budget annuel de 3,5 milliards, avec 30 000 personnels, mais qui est devenu ingouvernable, à force de « sédimentation » plus ou moins anarchique au fil des années : 10 000 serveurs, 166 sites, 18 messageries, 1500 applications – avec à la clé « un frein à l’interarmisation et un gaspillage humain et financier ». Le ministre espère pouvoir réaliser 30 % d’économie d’ici 2 à 3 ans, en utilisant mieux les compétences, en développant les synergies interministérielles, en progressant dans l’interopérabilité avec les alliés, et en étendant les moyens de « cyberdéfense ». L’amiral Christian Penillard vient tout juste d’être nommé directeur général des SIC.

Relance keynésienne ?

On met l’accent également, au ministère, sur le secteur industriel de la défense : 12 000 entreprises concernées de près ou de loin, dont plusieurs groupes de taille mondiale, mais aussi 4000 PME. Les armées consacrent 18 milliards à l’équipement cette année (15 milliards en 2007). Entre 2009 et 2014, 102 milliards de commandes seront passés, alors que déjà, dans le cadre du plan de relance générale lancé cette année par le gouvernement, plusieurs programmes militaires ont été anticipés, pour une valeur de 2,5 milliards, avec la commande de :

 332 VBCI, véhicules blindés de combat de l’infanterie (Nexter) ;
 12 500 tenues du combattant « Felin » (Sagem) ;
 trois frégates multimissions (DCNS)
 un BPC, bâtiment de projection et de commandement (STX-France, ex-Chantiers de l’Atlantique) ;
 plusieurs centaines de PVC, petits véhicules de combat (Panhard), etc.

Au-delà, dans le cadre du « grand emprunt » destiné à préparer la reprise, la défense espère obtenir des financements pour une série de programmes à vocation « duale » (militaire et civile), dans des domaines comme :

 la communication (radio du futur) ;
 la robotique ;
 les nanotechnologies (textiles intelligents, matériaux conducteurs) ;
 le développement durable (déconstruction des matériels et armes de guerre).

Le texte introductif à ce débat sur les conséquences de la crise pour la défense fait valoir que « les opportunités offertes par le plan de relance et l’emprunt national tendent à montrer que la dépense de défense pourrait s’avérer être une application pertinente d’une politique de relance d’inspiration keynésienne efficace et raisonnée », car s’appliquant « avant tout au profit d’une industrie de production nationale, et qui plus est de haute technologie , c’est à dire vectrice de croissance future », même si, du coup, « on peut s’interroger sur la réalité des engagements collectifs pris au sein de l’Union européenne, ou même à l’OTAN ».

Héros de Brasilia

Le ministre Hervé Morin – tout juste revenu de Brasilia où a été arraché le principe d’une première vente à l’export de chasseurs Rafale (de quatre à cinq milliards attendus), en plus de la finalisation d’accords sur la vente de 50 hélicoptères lourds et cinq sous-marins (5,6 milliards pour la partie française) - rêve d’un décollage des exportations d’armement, maintenant que « l’équipe France est en marche, avec sa war room ». D’ici la fin de l’année, le ministre a programmé des tournées en Amérique latine (Chili, Argentine, Pérou) et en Asie (Inde, Malaisie, Vietnam).

Les ventes d’armement de la France sont passées de 5,5 milliards d’Euros (2007) à 6,4 milliards (2008).« Nous ferons mieux en 2009 », se réjouit le ministre. Grâce aux commandes brésiliennes, mais aussi à la politique d’allègement des procédures d’autorisation administrative mise en oeuvre depuis 2008 :

 réduction des délais d’instruction passés à quatre semaines (contre huit auparavant) ;
 régime d’autorisation globale (valable pour une entreprise, un type de matériel ou un segment de clientèle) ;
 traitement en ligne des dossiers actuellement dans 55 % des cas (contre 3 % précédemment) ;
 mise en œuvre de la directive intercommunautaire, etc.

Mutisme européen

Hervé Morin croit dans la relance de l’A400 M, l’avion de transport militaire construit par Airbus Military, et espère que les Européens identifieront de nouveaux marchés communs d’armement. Commentant les réticences de la plupart des Etats à augmenter leur effort de défense, il se paie le luxe de pointer « le confort du parapluie américain depuis cinquante ans pour les pays européens », qui tous – sauf la France et la Grande-Bretagne – ont réduit leurs budgets, « l’Europe s’étant construite sur l’idée d’un renoncement à la puissance militaire ».

Mais, parmi les craintes exprimées dans le sillage des propos ministériels, cet échantillon de questions :

 n’y aura-t-il pas une deuxième Révision générale des politiques publiques (RGPP) en France l’an prochain, et – après le plan de relance de cette année – un plan d’économies, de sorte que la crise serait en fait à venir ?

 la Loi de programmation militaire, adoptée comme s’il n’y avait pas crise, presque en catimini à la mi-juillet, est-elle crédible ?

 quels véritables « intérêts » bien compris défend la France, dans cette nouvelle guerre en Afghanistan ?

 actionner l’émotion nationale pour chaque mort français ou européen dans ce pays n’est-il pas « une manière de souligner nos échecs » ? Et comment tenir la distance à ce rythme ?

 alors que s’annonce la fin de l’hégémonie américaine, mais peut-être aussi d’autres bulles financières et d’autres crises, pourquoi l’Europe n’a-t-elle rien à dire sur des questions aussi essentielles pour elle que les relations avec la Russie, le bouclier antimissile, les négociations START sur le désarmement, le Proche-Orient ?

 et à quand – ont demandé beaucoup d’intervenants, mais sans trop y croire, apparemment – un « Livre blanc européen sur la défense et la sécurité » ?

Philippe Leymarie

(1) La règle dite de Chatham House en vigueur dans ce type de réunion impose de ne pas reproduire nominalement les libres propos des participants, exprimés lors d’ateliers, forums, à l’exception des discours prononcés es-qualités.

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