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Les Nigérians, abonnés aux mauvais rôles

mercredi 23 septembre 2009, par Jean-Christophe Servant

Des changeurs haoussa en devises de Niamey aux garagistes ibo de Johannesburg, pas une métropole africaine sans sa communauté nigériane… et ses préjugés. Le pays le plus peuplé d’un continent qui viendrait de passer le cap du milliard d’habitants — lire « The Baby Bonanza », The Economist, 27 août 2009 — paie en effet cruellement le dynamisme et l’esprit d’entreprise de sa diaspora. Insécurité, magie noire, cyber-arnaques, prostitution… la réputation sulfureuse des Nigérians revient souvent dans les conversations de la rue africaine. En Afrique du Sud, « le Nigérian » est même devenu un personnage récurrent des œuvres les plus marquantes de la nouvelle scène culturelle de Johannesburg. En 2006, la pièce à scandale Cards, du brillant auteur et metteur en scène Mpumelelo Paul Grootboom, racontait le destin d’un bordel d’Hillbrow, notoire zone rouge et violente de Johannesburg, tenu par un maquereau nigérian. La saison trois du feuilleton à scandale « Yzo Yzo », se déroulant dans les townships de la même ville, comptait un baron de la drogue nigérian nommé Emeka (lire « La série télévisée qui dérange l’Afrique du Sud », Le Monde diplomatique, juin 2001).

Dans le film District 9, ovni sud-africain du réalisateur Neil Blomkamp (lire « Afrique du Sud : ceux qui descendent d’ailleurs ») parti pour s’imposer comme l’un des succès au box-office mondial de l’année 2009, certains des mauvais rôles sont également réservés à des mafieux nigérians. Cantonnés dans le bidonville ou sont parquées les « crevettes » extraterrestres (voir cette vidéo), se livrant avec elles aux pires exactions, ils sont dirigés par un parrain dont le nom, Obesandjo, rappelle vaguement celui du précédent chef d’Etat nigérian, Olusegun Obasanjo. Science-fiction, sans aucun doute. Mais c’est bien en Afrique du Sud que l’on trouve l’une des des branches africaines les plus actives du vaste réseau criminel transnational que la mafia nigériane à tissé depuis la fin des années 1990. Quant à Obasanjo, au pouvoir entre 1999 et 2007, son bilan, déjà désastreux, ne cesse d’être revu à la baisse par ses concitoyens.

Vaine opération de séduction publicitaire

Dora Akunyili, ministre de l’information nigériane, qui s’était jadis fait connaître à l’occasion de son courageux combat contre la contrefaçon de médicaments, a dénoncé l’image renvoyée par District 9 (lire « Le Nigeria outré par le film District 9 », Lauranne Provenzano, Jeune Afrique, 21 septembre 2009). Il est vrai que ce film tombe mal pour l’image du pays et celle de Umaru Yar Adua, devenu président en 2007 à l’issue d’élections générales entachées d’irrégularités. Après la vaine opération de séduction publicitaire menée en 2003 à destination des investisseurs occidentaux — plus de 5,6 millions de dollars de campagne gaspillés sous le logo « Nigeria, Heart of Africa » —, Abuja s’est en effet lancé depuis le printemps 2009 dans une nouvelle campagne de « rebranding ». Nouveau slogan : « Nigeria, Good People, Good Nation ». Nouveau cœur de cible : la diaspora, à qui il est demandé d’investir plus intensément au pays. Et budget plus modeste : pour l’heure, un million de dollars (lire « Good people, impossible mission », The Economist, 30 avril 2009).

Confronté aux multiples difficultés de son quotidien, le citoyen nigérian semble faire peu de cas de cette nouvelle polémique. Celle-ci s’ajoute à une longue liste d’écornages de l’image « officielle » du pays. Rares sont les articles de la presse internationale à s’intéresser à ce qui marche dans un pays réputé pour ses brutaux accès de violence et sa démocratie de façade. La recherche « chaos Nigeria » donne ainsi plus de 1,5 million de résultats sur Google. Dans le cinéma américain, les Nigérians se sont ainsi imposés ces dernières années comme les « Colombiens » de l’Afrique, dès lors qu’un film se déroule sur le continent. Dernier exemple en date, le feuilleton de la NBC, « The Philanthropist », dont le pilote se passe en partie au Nigeria, tout en étant tourné… en Afrique du Sud — au prix d’invraisemblances assez ridicules lorsqu’on connaît le pays réel.

Les rues de Lagos ont leur explication. « Ce ne sont pas les Nigérians qui ont un problème d’image, mais leur gouvernement », a-t-on ainsi l’habitude d’entendre dans la capitale économique. « La vaste majorité des Nigérians ne jouit certes pas de la reconnaissance internationale qu’elle mériterait venant d’un pays réputé pour ses écrivains, musiciens, footballeurs et athlètes, note sur son blog Matthew Tostevin, responsable du bureau Afrique de l’agence Reuters. Mais comment le Nigeria pourrait-il améliorer son image alors qu’il ne peut toujours pas éclairer les maisons d’une majorité de sa population, en dépit de ses ressources énergétiques et malgré les milliards de dollars investis ? » (« Nigeria’s image problem », 21 septembre 2009).

« Le gouvernement nigérian n’a aucun droit de mettre en cause les jugements portés à l’encontre de notre Nation », confie Jahman Anikulapo, rédacteur en chef de l’édition dominicale du Guardian, principal quotidien national basé à Lagos. « Depuis près de cinquante ans, celui-ci n’a en effet cessé de pousser le pays vers le précipice, au profit de ses propres intérêts et au détriment de la majorité de la population. Je suis sûr que District 9, tout choquant qu’il soit lorsqu’on le regarde d’un point de vue strictement patriotique, renforcera plutôt les critiques que portent les Nigérians eux-mêmes sur leur propre pays. L’une des grandes qualités des Nigérians est en effet l’incroyable énergie qu’ils mettent à s’autocritiquer et s’autoflageller. N’oublions pas que, de la littérature au théâtre en passant par les arts visuels, notre scène culturelle a toujours été fermement engagée contre ce système qui rend impossible toute entreprise honnête et entrave toute ambition de contribuer au développement national. »

Pour parfaire l’hyper-réalisme de ses scènes « nigérianes », Neil Blomkamp utilise brièvement une hyène dans l’un des plans de District 9. Elle semble sortie du livre que le jeune photographe afrikaner Pieter Hugo avait consacré en 2006 au petit monde nigérian des montreurs d’animaux. Entre documentaire et fiction, son nouvel ouvrage témoigne avec plus d’acuité encore du rapport ambivalent et complexe qu’entretiennent les Nigérians avec leur image sulfureuse. Publié aux éditions Prestel, il est consacré à Nollywood, industrie du cinéma nigériane dont le succès panafricain a aussi largement contribué, depuis le début des années 2000, à populariser une certaine image du pays : entre violence urbaine et « ultravaudou », femmes trahies et faciles, parrains et hommes de Dieu, banditisme et corruption. Dans une troublante mise en abîme, cinquante acteurs nigérians mis en scène dans la ville d’Enugu jouent avec ces clichés sous l’œil froid et profond du portraitiste. Son livre fera-t-il autant scandale à Abuja que District 9 ? Une chose est sûre : aussi longtemps que la classe politique nigériane se souciera davantage de sa propre image que du sort de ses concitoyens, le pays aura du mal à se débarrasser des clichés qui, bon gré mal gré, lui collent à la peau.