Le Monde diplomatique
Accueil du site > Le lac des signes > L’armée du crime face aux bâtards sans gloire

Deux films « anti-nazis »

L’armée du crime face aux bâtards sans gloire

dimanche 27 septembre 2009, par Mehdi Benallal

« Plus réussi est le méchant, plus réussi sera le film », disait Alfred Hitchcock. Après deux récits de vengeance contre un méchant trop bouffon pour être crédible [1], Quentin Tarantino a voulu cette fois-ci « réussir » son méchant – et, par la même occasion, son film [2]. Le colonel nazi Hans Landa, joué par Christoph Waltz, est une réussite incontestable [3]. Courtois à l’extrême, parlant impeccablement le français et l’anglais, il s’exprime avec une lenteur savamment calculée, sait garder le secret sur ses arrière-pensées et, par un changement très subtil de ton, provoquer chez ses interlocuteurs la peur panique. Il fascine en même temps qu’il dégoûte. On jouit du spectacle de sa puissance comme de la certitude qu’on va le voir payer pour ses crimes.

Aux trousses de ce criminel de talent, Tarantino jette les « bâtards », un commando juif conduit par le lieutenant Aldo Raine (Brad Pitt). Ces « bâtards » reçoivent pour mission de rapporter de France le maximum de scalps nazis. Car si ce film s’inspire de la grande histoire, c’est pour délirer à partir d’elle un récit entièrement fantaisiste, se terminant sur la mort de Hitler et Goebbels dans l’incendie d’un cinéma parisien où se joue l’avant-première d’un film allemand de propagande.

« Il est permis de violer l’histoire, à condition de lui faire un enfant », écrivait Alexandre Dumas père. Quels enfants sont ces « bâtards sans gloire » ? A l’évidence, des enfants de l’Amérique. Nulle nation mieux que les Etats-Unis ne sait grossir les traits de l’histoire sous prétexte d’amuser, aucune industrie du cinéma ne sait doser à ce niveau de perfection rhétorique la part de spectacle et la part de moralisme. Une autre caractéristique des films hollywoodiens est qu’en général l’individu (le héros) ne s’affirme pas en-dehors du cadre des valeurs positives, ces fameuses valeurs de l’Amérique, qui fondent symboliquement la communauté : sens de la justice, tolérance, empathie, etc. Tant de films américains se figent tôt ou tard sur l’image des noces de l’individu et de la communauté, en une forme d’autocélébration réciproque qui n’est jamais très loin de la pure et simple publicité.

Les premières séquences où apparaissent les héros d’Inglourious Basterds représentent la quintessence en même temps que la caricature de cette règle : les juifs choisis pour mener les opérations commando en France sont alignés devant le lieutenant qui leur aboie les termes de la mission, y mêlant toutes sortes de plaisanteries complices sur ce qui les réunit (et censément les unit aux spectateurs du film), à savoir la volonté de punir de mort tous les nazis. Ces plaisanteries prennent la forme de slogans que les affiches du film pourront reprendre tels quels (« On est dans la liquidation de nazis et les affaires sont en plein boom  »). Voilà pour la communauté, rendue d’entrée indivisible [4].

Un peu plus tard, en employant voix off, musique explosive et arrêts sur image, Tarantino va faire de ces combattants des créatures hors normes, des mythes, comme par exemple l’« ours juif » (the Bear Jew), spécialisé dans le meurtre à coups de batte de base-ball. Ainsi réduits à des figures super-héroïques rassemblées sous le drapeau de la guerre juste contre l’infamie, il ne reste plus à ces « bâtards » qu’à exécuter leur plan, autrement dit à nous offrir les scènes d’ultra-violence promises : ils explosent la tête des nazis, les éventrent, leur gravent au couteau sur le front la croix gammée qui les marquera à vie, etc., tout cela filmé de manière hyperréaliste, histoire de provoquer rires gênés et cris de dégoût dans la salle de cinéma.

Une mécanique qui tourne à vide

Il manque à ce récit très pauvre, où la plupart des scènes se concluent sur un échange de tirs ou un massacre, une dimension sans laquelle cette histoire de vengeance n’est qu’une mécanique tournant à vide. Cette dimension, c’est tout simplement la consistance des personnages et tout particulièrement des anti-nazis, qui dans ce film traversent leur époque sans que rien ne les traverse, rien d’autre du moins que l’esprit de vengeance. Ils n’apparaissent à l’image que pour dominer, tuer, vaincre. En faisant appel, dès l’ouverture du film, à la haine du spectateur pour les nazis, Tarantino ne laisse pas le moindre choix : on ne peut qu’accepter, voire se réjouir, d’assister au seul spectacle complaisant de leur tuerie. A un nazi qui refuse héroïquement de lui fournir des informations, le lieutenant Aldo Raine réplique avec un large sourire que cela lui fait grandement plaisir car c’est une nouvelle occasion pour « l’ours juif » d’offrir à tous (comprendre : les spectateurs) le spectacle d’une jouissive scène de torture.

Que reste-t-il à ces « héros » que Tarantino a si parfaitement désincarnés ? Un sourire de triomphe qui efface tout ce que la seconde guerre mondiale a pu avoir de tragique. Et c’est là que le film de Tarantino rejoint le plus nettement les clichés de la publicité [5]. En se servant du contexte de la guerre comme d’un décorum pour exercice de style(s) [6], Tarantino fait comme si tout était dit une fois que l’on avait mis en présence des juifs et des nazis. La fin justifiant les moyens, on peut sans tarder passer à l’action, en oubliant tout ce qui pourrait gâcher le spectacle. Résultat : le moindre meurtre, le moindre acte de torture est l’occasion pour nos héros/bourreaux d’un trait d’esprit, d’une rodomontade, et même d’applaudissements, que sans doute Tarantino rêve de voir poursuivis dans la salle… Inglourious Basterds est ainsi un film amnésique, où toute mémoire et tout savoir se dissolvent dans le ricanement de l’impunité.

A qui s’amuse à l’ignorer, L’Armée du crime, de Robert Guédiguian [7], qui raconte l’histoire du groupe Manouchian, rappelle utilement que l’Occupation et la Résistance en France ne se résument pas à la lutte grandiose entre deux titans de même envergure. Ce fut bien une guerre sans merci, mais une guerre asymétrique, larvée, sournoise. Le gouvernement collaborationniste contrôlait les médias de l’époque, presse et radio, comme viennent le rappeler les extraits off de messages radiophoniques lus par Philippe Henriot, propagandiste du régime de Vichy. Les journaux ne relayant jamais les actions des résistants, ceux-ci devaient frapper toujours plus fort pour obliger l’ennemi à parler d’eux, fût-ce en termes dépréciateurs. Ils avaient tout à faire, mais de façon souterraine, car si l’un d’eux tombait, il n’en allait pas seulement d’une vie : l’organisation entière était menacée.

La première scène du film est l’une des plus belles. Dans l’ombre du fourgon de police qui les conduit vers la torture et vers la mort, Manouchian et ses camarades, serrés comme des sardines, menottés, regardent passer les Parisiens, hommes, femmes et enfants, libres dans la douce lumière d’une journée ensoleillée. Bouleversant contraste, tant c’est l’inverse qui est vrai : Manouchian et ses amis ont choisi d’être libres jusqu’au bout, Paris est une prison à ciel ouvert. Or, ces résistants-là n’affichent aucun sourire dominateur, tout juste un sourire complice : « Crois-tu qu’il y a une bombe dans cette poussette ? » chuchote Olga Bancic à Manouchian.

Suffit-il de haïr les nazis pour être « anti-nazi » ?

Le film de Guédiguian propose ainsi tout le contraire du système de Tarantino. Pour ce dernier, le spectacle de la violence est une fin, le contexte historique et l’identité des protagonistes (juifs/nazis) des moyens. C’est pourquoi Hitler peut mourir brûlé dans un incendie en même temps que fusillé par un « bâtard », c’est en effet beaucoup plus plaisant que de le voir se suicider dans son bunker… A l’inverse, chez Guédiguian, la violence n’est qu’un moyen, problématique mais nécessaire : celui de libérer les peuples de leurs bourreaux. Manouchian, par exemple, refuse de tuer qui que ce soit ; quand il y est finalement amené, qu’il jette une grenade sur une patrouille nazie, on le voit qui revient sur les lieux de son crime, regarde les corps, et son visage exprime alors la plus profonde amertume.

Guédiguian n’omet pas pour autant le désir de vengeance individuelle des persécutés, celui par exemple qui pousse le juif Marcel Rayman à assassiner froidement, en plein jour, des soldats nazis d’une balle dans le ventre, ou le jeune communiste Thomas Elek à confectionner seul dans un grenier la bombe artisanale qu’il dépose, cachée dans un exemplaire du Capital, dans une librairie où sont réunis des nazis amateurs de « littérature ». Mais toujours, de tels actes sont immédiatement suivis du rappel du danger extrême qu’ils représentent. Rayman et Elek se font sermonner par leurs chefs : dans Paris occupé, quadrillé par les milices de la Gestapo, la responsabilité de chaque geste doit être totale.

Contrairement au film de Tarantino, qui vise une provocation passée au filtre du consensus anti-nazi, une provocation acceptable en somme, politiquement correcte car dépouillée de toute complication psychologique, L’Armée du crime insiste sur l’idée de contradiction. Contradiction, par exemple, entre les principes et la réalité : Manouchian en prison refuse de renier son appartenance au Parti communiste, mais la nécessité d’être en liberté pour poursuivre le combat l’oblige à le faire. Lorsqu’il rentre chez lui, sale et malheureux, c’est comme s’il avait vendu son âme. Contradiction entre l’organisation et les militants de base : ceux-ci sont sommés de sacrifier leur vie familiale, amoureuse, en souffrent et le disent. Contradiction entre l’obligation de tuer et l’amour de la vie qui anime ces terroristes. L’un d’entre eux se définit comme un « partisan de la vie » face à un dirigeant oublieux du but final du combat [8].

Guédiguian soulève ces contradictions parce qu’elles aident à penser, parce qu’il veut solliciter l’intelligence du spectateur, pas son voyeurisme. Son Manouchian, joué par Simon Abkarian, est un homme et rien qu’un homme. Pétri de souvenirs, d’idéaux, de doutes, de scrupules, c’est un être en puissance, un personnage sombre, constamment en retrait, pour qui l’action ne se sépare pas de la réflexion et du rêve. Alors que l’ambiguïté d’Inglourious Basterds va si loin qu’en cherchant à flatter à tout prix le goût présumé des spectateurs pour la perversité, Tarantino en arrive à dépouiller ses héros superpuissants de tout sentiment, donc de toute personnalité, et à rendre a contrario ses nazis séduisants.

Suffit-il de haïr les nazis et de supprimer ceux qui se revendiquent tels pour être « anti-nazi » ? Est-ce qu’être « anti-nazi » n’exige pas de défendre, contre la loi du plus fort (loi à laquelle, en définitive, se soumet Inglourious Basterds), d’autres principes, un idéal ? L’Armée du crime rappelle que Manouchian et ses camarades juifs, hongrois, polonais, arméniens, italiens, etc., partageaient une idée forte de ce que serait, après ce conflit dont l’issue leur paraissait certaine, une société réellement débarrassée du nazisme : pour la plupart, ils étaient internationalistes et communistes. Et Manouchian pouvait écrire à Mélinée, sa femme, le 21 février 1944, jour de son exécution, cette phrase extraordinairement belle et vraiment provocatrice : « Au moment de mourir je proclame que je n’ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit. »

Notes

[1] Le diptyque Kill Bill, avec Uma Thurman, David Carradine, 2004, et Le Boulevard de la mort (Death Proof) avec Kurt Russell, 2007.

[2] Inglourious Basterds, un film de Quentin Tarantino, avec Brad Pitt, Christoph Waltz, Mélanie Laurent. Sorti en salles le 19 août.

[3] Christoph Waltz a reçu pour ce rôle le prix d’interprétation masculine au dernier festival de Cannes.

[4] Scène à comparer avec celle qui ouvre Les Douze salopards (The Dirty Dozen) de Robert Aldrich, 1967, référence avouée de Tarantino. Dans cette scène, où un commandant vient proposer à des prisonniers d’exécuter en échange de leur peine une mission-suicide contre des généraux nazis, dominent la méfiance et le mépris des prisonniers pour le gradé.

[5] Donnant raison à Serge Daney qui écrivait que « les images sont entièrement passées du côté de la promotion, de la publicité, c’est-à-dire du pouvoir », cité par Guy Scarpetta, Le Monde diplomatique, août 2007. Daney écrivait par ailleurs : « Un cliché, ce n’est ni vrai, ni faux, c’est une image qui ne bouge pas. Qui ne fait plus bouger personne. Qui rend paresseux. »

[6] « Chaque chapitre du film a son propre “look” et donne une impression particulière, et le ton est chaque fois différent. L’ouverture a des airs de western-spaghetti, mais avec une iconographie venant de la seconde guerre mondiale. » Quentin Tarantino, in dossier de presse du film, disponible en anglais sur le site du Festival de Cannes (PDF).

[7] L’Armée du crime, un film de Robert Guédiguian, avec Simon Abkarian, Virginie Ledoyen, Robinson Stévenin, Grégoire Leprince-Ringuet, Lola Naymark, Yann Tregouët, Jean-Pierre Darroussin, sorti en salles le 16 septembre.

[8] L’oubli – thème cher à Guédiguian – est ce que le jeune héros du Promeneur du Champ de Mars, son film de 2005 consacré aux derniers mois de François Mitterrand, reprochait au Président de la République : oubli de la lutte des classes et du socialisme.

23 commentaires sur « L’armée du crime face aux bâtards sans gloire »

  • permalien Murmure :
    27 septembre 2009 @12h50   »

    Merci pour cet article M. Mehdi Benallal

    Avant de vous lire, j’avais déjà décidé de snober le dernier Tarentino, alors que d’habitude, je n’en rate aucun, quitte à le descendre plus tard...

    Si je fais un parallèle simpliste et sans trop de recherche, d’après ce que je viens de lire, je peux l’inscrire dans la même lignée que Munich de Spielberg, ce dernier avait ajouté gracieusement un tantinet de remords et des états d’âme à ces héros vengeurs.

    Pour faire tomber le téléspectateur dans le pathos le plus vulgaire.

  • permalien Joël :
    27 septembre 2009 @13h30   « »

    Il y a quand même une grosse mise en abyme à la fin où le spectateur est amené à se moquer des nazis qui regardent un film de propagande où un allemand massacre des américains, alors même que le spectateur est en train de regarder un film où des américains massacrent des allemands. Autrement dit, le consensus anti-nazi est largement nuancé vu qu’en conclusion le spectateur s’identifie aux nazis.

    Tarantino se place plutôt dans une situation où les gentils juifs sont méchants et les nazis ordinaires (les simples soldats) sont plus humains : je vous rejoins sur ce point mais je pense que c’est voulu. Il n’y a pas dans ce film d’auto-célébration des alliés, dans une tradition Sergio Leone où les héros sont méchants et combattent d’autres méchants.

  • permalien jf :
    27 septembre 2009 @21h15   « »

    D’accord avec Joël. De plus il y a une différence de taille entre les deux films qui les rend incomparables du point de vue adopté par l’article : celui de Guédiguian parle de la seconde guerre mondiale, pas celui de Tarantino, qui ne parle, comme tous ses films, que de cinéma.

  • permalien André :
    27 septembre 2009 @21h41   « »

    On peut tout aussi bien dire que le film de Guédiguian parle de cinéma et celui de Tarantino de la seconde guerre mondiale... Bref, ils parlent des mêmes choses. Donc : article utile, et nécessaire.

  • permalien ashley :
    27 septembre 2009 @23h31   « »

    D’accord avec jf, différence énorme entre les deux films, et un film sur la 2nde guerre mondiale n’a pas FORCEMENT besoin d’avoir une réflexion ultra poussée sur la mémoire et le savoir, c’est du baratin d’intellectuel ne sachant pas accepter un divertissement de qualité, Tarantino n’a jamais prétendu faire un film avec une réflexion sur ces sujets la, et l’utilisation du contexte comme décorum pour un exercice de style est revendiqué totalement à mon avis.
    de plus, si le public trouve ce film "ultra violent", je me demande quels sont les critères. Ce film n’est pas plus violent qu’un autre, s’il suffit de deux gros plans sur un doigt dans une plaie et un couteau dans un front, pourquoi par exemple "Il faut sauver le soldat Ryan" n’a jamais été qualifié d’"ultra-violent" alors que le sang abonde largement plus.

  • permalien Boris M. :
    28 septembre 2009 @09h58   « »

    "différence énorme entre les deux films", c’est bien l’objet de l’article, non ? Et la petite ritournelle anti-intellectuelle... Au nom de quoi on n’a pas le droit de réfléchir sur le contenu d’un "divertissement" ?

  • permalien Caillou :
    28 septembre 2009 @10h52   « »

    Merci pour ce débat intéressant.

    Je suis d’accord avec Joël. La scène où Hitler rit aux éclats devant un film ultraviolent (réalisé par Goebbels) empêche complètement le spectateur de rire à la scène suivante, qui n’en est que le reflet inversé : tous les spectateurs voient que les Basterds ressemblent trop au sniper nazi du film. (même chose pour l’autodafé de films fait par les deux Français)

    Tarantino veut poser cette question, il veut susciter ce malaise, contrairement aux films de guerre "classiques", qui occultent cette contradiction malsaine (le héros est un tueur mais il est divertissant donc on lui pardonne).

    En ce sens, Inglorious Basterds est une parodie du film de Guédiguian : la scène que vous décrivez où Manouchian est "sombre" après son massacre est typique de cette occultation (on a joui de sa victoire, et le film nous donne bonne conscience en nous montrant que sa victoire est amère).

    Je crois alors qu’il faut inverser votre lecture : c’est le film de Tarantino qui est moral (tous les spectateurs en sortent mal à l’aise) et du point de vue de ce film c’est le film de Guédiguian qui est "immoral" (nous jouissons de la violence et nous nous voyons donner l’absolution).

  • permalien M :
    28 septembre 2009 @11h07   « »

    Un beau texte donnant raison à cet article :

    http://le-blob.blogspot.com/2009/08...

  • permalien M :
    28 septembre 2009 @11h11   « »

    @ Caillou

    "on a joui de sa victoire", c’est vous qui le dites...

  • permalien JB :
    28 septembre 2009 @12h18   « »

    Quand Joël dit :

    « Il y a quand même une grosse mise en abyme à la fin où le spectateur est amené à se moquer des nazis qui regardent un film de propagande où un allemand massacre des américains, alors même que le spectateur est en train de regarder un film où des américains massacrent des allemands. Autrement dit, le consensus anti-nazi est largement nuancé vu qu’en conclusion le spectateur s’identifie aux nazis. »

    Je veux bien. Soit. Il y a aussi de l’autodérision dans le maniement des langues vivantes : les Américains, incapables de bien parler l’allemand, prétendent parler mieux l’italien, et s’en sortent comme le pire touriste de passage de l’autre côté des Alpes...

    Mais, dans les deux cas, n’est-ce pas un peu facile ? n’est-ce pas dérisoire par rapport à l’enjeu du film ? Ce sont de petites pirouettes, sans conséquences, et réversibles qui plus est.

    Pour revenir au film dans le film, par exemple, Caillou dit :

    « La scène où Hitler rit aux éclats devant un film ultraviolent (réalisé par Goebbels) empêche complètement le spectateur de rire à la scène suivante, qui n’en est que le reflet inversé : tous les spectateurs voient que les Basterds ressemblent trop au sniper nazi du film. (même chose pour l’autodafé de films fait par les deux Français) »

    Ça ne me semble pas évident du tout : d’accord pour l’idée d’une analogie avec la fin du film de Tarantino (voire pour l’autodafé), mais, avant cette fin, quand nous voyons le film de propagande nazi, nous sommes amenés à rire de Hitler et de Goebbels, du film allemand, et pas du tout du film de Tarantino ou des héros de son film. Nous rions avec Tarantino et ses personnages. De même dans les scènes de torture. Le film nazi est minable, et montré comme tel, donc très en dessous techniquement de celui de Tarantino. Aussi le parallèle, la "mise en abyme" est-elle très facile, très innocente : elle ne mange pas de pain, elle ne porte pas à conséquence, elle ne ruine pas le film de Tarantino ! Au contraire, elle sert à montrer sa grande maîtrise des moyens du cinéma ! C’est encore une belle roublardise de sa part.

    En même temps, c’est curieux, Tarantino devait avoir pensé à cette critique-là : en évoquant la cinéaste nazie Riefenstal, en suscitant un débat dessus, il attire notre attention sur le prestige d’une certaine esthétique nazie. Est-ce pour dissuader la critique que nous faisons ici ?

  • permalien JB :
    28 septembre 2009 @12h21   « »

    Oups ! Je n’avais pas la place de finir (la longueur de l’article était limitée). Je finis ici.

    Quoi qu’il en soit, je partage donc l’avis de l’article. Je suis même heureux de trouver quelqu’un qui l’a formulé aussi bien, aussi nettement. En sortant du film, je me suis dit, spontanément, que je venais de voir le fin mot de la barbarie. Que je venais de voir ça : un film qui légitime les actes les plus barbares, et avec le sourire, l’air de rien, avec classe et décontraction. Mes voisins de derrière s’étaient positivement éclatés de voir les nazis éclatés, et ils rêvaient ouvertement de faire pareil (sans aucune ironie ni volonté de provocation). Ils n’avaient éprouvé, quant à eux, aucune gêne devant le film. Je n’osais pas retourner pour autant ma gêne contre le sujet du film, mais ça me semble totalement légitime, avec le recul : comme le film de Tarantino, les nazis avaient une grande culture, une grande élégance... Il y a là un parallèle peut-être un peu fort, certes (ce film n’a pas de sang sur les mains), mais finalement assez juste. La sophistication n’est pas une objection contre l’accusation de barbarie, hélas, bien au contraire.

    Maintenant, je n’ai pas vu le film de Guédiguian. Je ne cherche pas, en descendant Tarantino, à défendre le premier : Tarantino reste un admirable maître de la forme cinématographique spectaculaire. Et c’est bien le problème.

  • permalien paul :
    29 septembre 2009 @15h25   « »

    C’est réellement agaçant ces critiques de vierges effarouchées sur le film de Tarantino. Pour ceux qui n’ose rien dire : ne vous inquiétez pas, vous avez le droit de l’aimer, vous ne serez pas taxé d’antisémitisme ou de gros crétin fan de violence pur ou je ne sais quoi encore, si c’est ça qui vous fait peur.

    Les inglorious basterds sont des s******(pléonasme...), tout comme les nazis, leur tortionnaires, tout comme les français qui s’autodétruisent en emportant la culture avec eux, dans les flammes, tout comme les américains stupides et arrogants (le "c’est mon chef d’œuvre" final) qui utilisent la soif de vengeance des juifs pour arriver à leur fin. D’ailleurs, ça ne vous rappel rien ça ? Je veux dire, par rapport à ce qu’il se passe aujourd’hui dans le monde.

    Oui, ça fait mal cet universalisme de la plus pure barbarie, ce possible de la violence suicidaire que nous portons tous en nous. Et pas seulement les nazis.

    Quant au fait que des spectateurs interprète ce film au premier degré, et bien oui, il y’en a et même beaucoup. Mais c’est le cas pour tout. Seulement comme c’est un Tarantino, l’audience est énorme et sûrement beaucoup de gens faisant peu de cas du second degré parcourant le film, vont y assister. Et alors, faut il empêcher ces gens de voir ce qu’ils veulent voir ?
    Aussi violente soit leur réaction face a ce genre d’œuvre, qui peut se permettre de sous entendre -ben oui, allons jusqu’au bout des réflexions de certains- que ceux qui se réjouissent de la seule violence du film ne devraient pas avoir accès à ce genre d’œuvres ? Si c’est le cas, à qui la faute ? A Tarantino peut être ?

    Par ailleurs, chacun est libre de faire ce qu’il veut, mais je trouve personnellement déplorable qu’une critique parmis d’autres puisse convaincre certains de ne pas aller se faire leur propre avis en allant le voir d’eux même. Ça me rappel quand Finkie avait déblatéré sur Underground de Kusturica sans même être allé le voir.

    Et puis zut, tomber sur Tarantino uniquement à cause du contexte qu’il à choisit pour son film, c’est vraiment léger et partir du principe que les gens sont des ânes, incapables de relativiser quant à ce que fût réellement la seconde guerre ; son holocauste et ce qu’il en à résulté en termes de division du monde dans lequel on vit.

    Ça m’énerve.

  • permalien Murmure :
    30 septembre 2009 @12h02   « »

    56 minutes, mon seuil de tolérance pour ce film.

    Convaincue par paul, qui ne me visait pas particulièrement, et pour ne pas l’énerver outre mesure, j’ai pris à mon corps défendant le courage d’aller le voir.

    En regardant les premières images, je savais, pertinemment, pourquoi je ne voulais pas le voir.

    Je ne voulais pas voir le déclin de Tarantino.

    C’est vrai, c’est bien au deuxième degrés qu’on devait le visionner et cela nous amènerait inévitablement à le trouver guignolesque et loufoque, il me fait penser à une BD non aboutit. Bon pour des ados ou des enfants en mal de héros.

    39 ème minutes et l’entrée en scène de l’actrice française Mélanie Laurent et me voilà en dessous de ce que je peux supporter en terme de jeu d’acteur, d’une platitude à faire hurler.

    Et d’une scène au restaurant digne d’un étudiant en 1ere année cinéma.

    On est loin du Tarantino de “Reservoir dog” ou “Pulp fiction” ou pire d’“Une nuit en enfer”. Qui t’emportait dès les premières secondes vers le monde inaccessible de Tarentino, fermé à toutes sortes de clichés et dépourvu de tout manichéisme hollywoodien.

    Aucune pertinence, aucune surprise, des répliques plates à pleurer.

    Paul, a quel moment exactement avez vous perçu cette dimension politique et actuelle dans le film qui nous amènerait a penser “à ce qui se passe dans le monde maintenant” ?

    Forte de mes 56 minutes sur 2h 33, je peux crâner et répondre, nulle part.

    Même si un message de la plus haute importance est délivré a travers ce film, je n’en veux pas, présenté tel qu’il est ! A croire que Tarantino a égaré son génie quelque part, ( Très forte récompense pour celui qui tombe dessus ;-)) avant de saisir sa camera ou sa plume.

    Et pour finir, la violence de Tarantino ne m’a jamais dérangé, c’est celle qui colle le plus à notre réalité souvent édulcorée à bon ou mauvais escient, pour certaines âmes sensibles.

    En résumé très bon film pour les constipés... Çà fait...

    Scusez-moi pour les termes.

  • permalien paul :
    30 septembre 2009 @15h47   « »

    Bonjour !

    Eh bien d’abord je suis très content, d’avoir convaincu quelqu’un de se faire sa propre idée sur le film. Et ce malgré un commentaire de ma part assez malhonnête et bourré de procès d’intentions :D Comme quoi, commenter des articles n’est pas si futile que ça.

    Ensuite, on se fait sa propre opinion et c’est très bien. Ça ça me rend content. Pour discuter du fond, c’est mieux quand même.

    Ce qui est drôle avec ce film, c’est que tout le monde à sa propre petite histoire qui va avec. Murmure n’a pas tenus la durée, moi, il m’a fallu trois jours de discussions avec des amis qui l’avaient aussi vus, pour savoir si je l’aimais bien ou pas. Verdict, je ne le déteste pas, même que je l’aime bien. Ça ne m’était pas arriver depuis le "Last days" de Gus Van Sant. Ça m’avait fait la même chose : j’étais sortis de la salle sans savoir ce que j’en pensais. Et en fait je trouve ça chouette, parce que même si je n’apprécie pas, au moins ça à le mérite de m’interpeler. Et je trouve que c’est chouette d’être interpelé. J’ai pas envie d’expliquer pourquoi, ce serait trop long.

    Enfin, chacun à sa propre lecture du film. Étant un petit peu obsédé par certaine choses, j’ai vus dans ce film la transposition d’une certaine actualité, dans le traitement que fait Tarantino des rapports qu’entretiennent les américains des USA, leur juifs et Israël. Ils se servent d’eux et de leur histoire assez dramatique, euphémisme, pour arriver à certaine de leurs fins. Quoi de mieux qu’une communauté aveuglée par la soif de vengeance et le besoin de reconaissance fût-ce par le biais de la violence, pour la pousser à faire la sale besogne que l’on rechigne à faire soi même ?

    Autrement dit, tout ça m’a fait penser au rôle de tortionnaire et de chien de garde du Moyen Orient, que les USA ont dévolu à l’Israël. Cette utilisation du ressentis d’un peuple par un autre, m’a pas mal parlé. Mais bon, c’est ce que j’ai crus voir filtrer à travers le film de Tarantino, après cette vision du film n’engage que moi.

    Je voulais surtout dire qu’il n’était pas tout blanc ou tout noir c’est tout. Que la vengeance entraîne la vengeance dans une spirale morbide d’où personne ne sort gagnant, juifs américains, français, anglais, nazis ou encore américain, qui finis quand même par s’attribuer les symboles de ennemis en gravant la croix gammé sur le front de celui-ci.

    Mais je suis très d’accord sur le fait qu’il y ait beaucoup de choses pas terribles dans cette pellicule. L’actrice française est nulle, son compagnon aussi d’ailleurs. Mais le méchant, quel acteur génial, rien que pour son jeu ça vaut le déplacement ! D’ailleurs ça n’aurait pas été le même film sans lui. Je ne taris pas d’éloge à l’égard de Christophe Waltz.

  • permalien paul :
    30 septembre 2009 @15h48   « »

    (suite et fin)

    Voilà, c’est mieux d’en parler de vive voie, mais bon.

    En tout cas je m’excuse du ton de mon commentaire précédent, un peu agressif et assez malhonnête, je le redis, j’assume et même j’aime bien être un peu méchant en fait.

    On pourrait en dire beaucoup des choses sur ces satanés Bâtards.

    ps : "une nuit en enfer" était juste formidable, c’est clair ! Le réal par contre c’était Rodriguez et au scénario Tarantino.

  • permalien Murmure :
    30 septembre 2009 @16h54   « »

    C’est bien vrai paul : “C’était” la plus belle paire du cinéma Rodriguez et Tarantino. Je pense entre autres à “Sin city”.

    Mais ce n’est pas le sujet... :) !

  • permalien M :
    1er octobre 2009 @15h47   « »
    L’armée du crime

    Sur L’Armée du crime, lire aussi ça :

    http://le-blob.blogspot.com/2009/10...

  • permalien Baldanders :
    4 octobre 2009 @14h04   « »

    Très riche entretien avec Guédiguian à cette adresse : http://www.humanite.fr/Robert-Guedi...

  • permalien Kris :
    8 octobre 2009 @12h41   « »

    Même si l’article critique surtout le ton et l’idéologie du film, sans trop en remontrer à la fameuse "virtuosité" tarantinesque, je crois au contraire que la médiocrité de la mise en scène doit être également notée, parce qu’elle confirme la critique. Ce n’est qu’une impression, mais il m’a semblé assez rapidement que Tarantino, si j’ose dire, "n’y arrivait pas". Que son projet, ambitieux et audacieux, il n’a pas su qu’en faire, et que la pauvreté du style (surtout pour cet auteur-là) en est le signe. Je ne crois donc pas qu’il faille, comme souvent quand on critique un film de Tarantino, mettre de côté son "talent" de mise en scène, qui ferait consensus. Dans Inglorious Basterds, les plans, le montage, les dialogues sont ratés (à l’échelle, encore une fois, de Tarantino), vides. Et si, effectivement, les acteurs français sont particulièrement mauvais, une des raisons en est la pauvreté même (voire le ridicule) du texte qu’ils jouent. C’est pourquoi, finalement, je dirais même que c’est un peu gros de "sauver" avec autant d’unanimité le "grand méchant" nazi comme une réussite. L’acteur s’en tire remarquablement, mais le rôle ne m’a pas convaincu (hormis le pluri-linguisme), et l’acteur n’empêche pas les dialogues auxquels il prend part d’être mal écrits, longs, ennuyeux, complaisants, etc... Ainsi, sans critiquer l’acteur lui-même, je trouve tout de même dommage qu’on lui donne la palme quand le rôle lui-même manque d’intérêt. A moins que ce soit pour avoir "su s’en sortir". A ce compte, même si on le lit moins, Brad Pitt s’en sort relativement bien aussi dans son incarnation burlesque d’un texan bas du front, inculte et ignare. Malheureusement, l’orientation burlesque du film est perdue au milieu de la violence, du réalisme, du western, bref, du patchwork de Tarantino. Néanmoins, elle permet peut-être de comparer le film, en dehors des références habituellement citées (Douze Salopards, etc...), au To be or not to be de Lubitsch (c’est très net, quand on y pense, à la fin dans le cinéma, dans le jeu de va-et-vient autour de la salle). Ce serait fécond, car on y verrait peut-être que ce n’est pas le choix de réécrire cette période par la comédie qui fait en lui-même problème, mais c’est la façon dont Tarantino le fait qui est ratée.

  • permalien Djemaa :
    4 novembre 2009 @07h07   « »

    Bonjour, toutes mes félicitations pour ces articles ! Pascal Djemaa, journaliste.
    pascaldjemaa.over-blog.fr

  • permalien MB :
    4 novembre 2009 @12h15   « »

    Vous n’êtes pas drôle, M. Djeema.

  • permalien Maître Renard :
    4 novembre 2009 @20h55   « »

    L’auteur du 20, caché derrière "Djemaa", n’est qu’un vilain corbeau. Etrange d’employer des méthodes de corbeau quand on a pour intention de dénoncer l’idéologie vieille France, tout de même. Ça t’embête tant que ça qu’on dise que ce film de QT est un "film amnésique" ? Et qu’on trouve qu’un film français sur le même thème (la vengeance contre les nazis) lui est infiniment supérieur ? Tu saurais argumenter ton point de vue, au lieu de rester perché sur ton arbre à te faire voler tes fromages ?

  • permalien Garlic :
    18 décembre 2009 @11h57   «

    J’ai personnellement apprécié la construction du film de Tarantino, pour différentes raisons, dont certaines évoquées plus haut. Vraiment si on est capable de gérer son second degré, c’est un des films qui y incitent le plus, sa lenteur aidant.

    Avec l’Armée du Crime, attendez-vous à changer de catégorie :
    Il s’agit à l’évidence d’un film de commande, de réalisation pauvre, avec une direction d’acteurs inexistante... digne d’un téléfilm. Guédiguan - il était présent pour euh... faire acte de présence - n’a pas compris grand chose à son film, il a surtout composé avec l’emploi du temps d’Abkarian et Virginie Ledoyen.
    Pardon d’être aussi lapidaire, mais on peut tirer tous les enseignements qu’on veut de l’histoire de l’affiche rouge en elle-même, le film est un gros vautrage.

    On peut descendre Tarantino, mais il force la réflexion, tandis que l’apologie de commande de Guédiguan relève de l’escroquerie pure et simple. Bravo au chroniqueur pour son courage d’être allé chercher si loin des motifs de satisfaction dans cette daube.

Ajouter un commentaire