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Duperies cartographiques

Dans Libération, une carte originale de Birmanie

vendredi 9 octobre 2009, par Philippe Rekacewicz

Le quotidien français Libération a publié en pleine page, dans son édition du 7 octobre, une très belle carte de la Birmanie figurant la mosaïque des peuples. L’objet est élégant et le design recherché. De quoi vous réconcilier avec la presse. Mais hélas...

Alors que nous mettons une dernière main à la grande carte de la Birmanie pour le prochain numéro du Monde diplomatique (novembre 2009), et tout à la recherche de données pertinentes sur une réalité de terrain fort complexe, nous apprenons que Libération vient d’en publier une, sur toute la hauteur d’une page.

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Carte publiée par Libération le 7 octobre.

Très joliment réalisée, la carte de Libération s’avère — à y regarder de plus près — n’être qu’un simple décalque [1] d’une carte des groupes ethno-linguistiques de Birmanie publiée il y a... trente-sept ans, en 1972.

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Carte de 1972, diffusée sur Internet par la bibliothèque Perry-Castañeda de l’université du Texas

Les « auteurs » de la carte publiée par Libération ont pris soin de citer leurs sources : « CIA, bibliothèque universitaire du Texas. » C’est correct, mais terriblement incomplet.

Prélevée dans la célèbrissime collection cartographique de la bibliothèque Perry-Castañeda de l’université du Texas à Austin, cette carte soulève un certain nombre de problèmes.

Tout d’abord, dans la liste des cartes proposées par cette bibliothèque, rien n’indique ni la provenance, ni la date précise de la carte. (Comme le montre la capture d’écran ci-dessous, le nombre « 1972 » pourrait aussi bien être la date que la fin du numéro de série de la carte.)

Plus grave : dans aucune de ces trois cartes de Birmanie n’apparaissent les sources à partir desquelles elles ont été produites. Et pour cause. Elles ont en fait été découpées dans la marge d’un poster de 60 cm × 59 cm, dont la carte principale (56 cm × 30 cm) représentait la Birmanie administrative (avec villes, réseaux de transport, fleuves principaux et une représentation de la topographie). Les sources, si tant est que le document en comporte, n’ont pas été scannées par les équipes de l’université du Texas [2].

Nombre de cartographes ou d’infographes se servent pourtant de cette carte comme d’une source première ; on ne compte plus ses avatars et copies depuis qu’elle est disponible sur Internet [3].

La carte originale a été publiée par le département cartographique de la CIA à Washington ; elle porte le numéro de série 500425 3-72 (ce qui laisse supposer qu’elle date de mars, ou du troisième trimestre, de l’année 1972). Il s’agit d’un document historique. Les animateurs de la bibliothèque virtuelle Perry-Castañeda le signalent d’ailleurs clairement sur leur site : « Toutes les cartes disponibles sont présentées sous leur forme originale et n’ont subi aucune correction, aucune transformation. L’Université du Texas ne garantit ni l’exactitude des informations portées sur les cartes, ni la conformité des représentations des continents ou des pays. Ce site est à la fois une base de données historiques et contemporaines, ce qui peut induire une confusion puisque beaucoup de nos utilisateurs se demandent pourquoi les cartes sont si vieilles. Les cartes publiées entre les années 1950 et la fin des années 1980 sont d’un grand intérêt pour les chercheurs, mais doivent être utilisées pour ce qu’elles sont : un témoignage du passé. »

L’utilisation d’une carte produite en 1972 pour représenter une situation contemporaine pose une série de questions. Il faudrait d’abord postuler que ce document fut assemblé sur la base d’informations crédibles, de données statistiques disponibles par districts ou par municipalité. Et nous savons bien que rien n’est plus incertain que les statistiques ethniques, quel que soit le pays concerné. Il faudrait ensuite admettre que nous ayons une confiance aveugle dans le fonctionnaire (espion et cartographe) américain qui a produit la carte à cette époque, ainsi qu’en sa capacité de synthétiser et visualiser les données (que nous espérons avoir été « premières ») en sa possession. Enfin, il aurait été utile pour les lecteurs d’être clairement informés de la date et de la provenance du document source.

Quelques recherches complémentaires auraient aussi permis d’éviter certaines lacunes. Le pays est riche de quelque cent trente familles ethno-linguistiques, vivant principalement dans les sept « Etats ethniques ». Mais pas seulement. Ainsi par exemple, la minorité rohinga, opprimée par le pouvoir, réside principalement à l’extrême nord de l’Etat de Rakhine et représente de 300 000 à 700 000 personnes selon les sources. Elle est absente de la carte de Libération.

La Birmanie vit depuis le début des années 1960 sous la main de fer de juntes militaires en guerre larvée contre les groupes armés des ethnies qui refusent de subir son pouvoir brutal, et de nombreuses populations — des centaines de milliers de personnes — ont été déplacées à l’intérieur ou sont réfugiées dans les pays voisins — principalement en Thaïlande, en Malaisie et au Bangladesh.

Depuis quarante ans, la distribution spatiale de la population a donc quelque peu changé... Il ne manque d’ailleurs pas de cartes représentant des situations beaucoup plus récentes ; le site de l’Internal Displacement Monitoring Center (IDMC) — un centre de recherches du Conseil norvégien pour les réfugiés (NRC) — propose d’ailleurs deux cartes de 2008 représentant ces déplacements, fruits d’un patient travail de terrain mené par le Thailand Burma Border Consortium (TBBC).

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Déplacements internes des populations à l’est de la Birmanie, IDMC, Genève, octobre 2008
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Villages déplacés, IDMC, Genève, octobre 2008

A force de recopier, plus ou moins fidèlement et sans se poser de questions, les cartes disponibles sur Internet ou dans n’importe quel ouvrage, on finit par dénaturer complètement la discipline cartographique, et par proposer des outils cartographiques vides de sens, alors qu’ils prétendent au contraire nous expliquer le fonctionnement des territoires du monde.

A lire aussi

- Sur ce blog, Cécile Marin, « Du plagiat en cartographie  », 2 décembre 2007.

- Vicky Bamforth, Steven Lanjouw, Graham Mortimer, Conflict and Displacement in Karenni : The Need for Considered Approaches, Burma Ethnic Research Group (BERG), Thaïlande, Mai 2000. couverture et sommairerapport partie Irapport partie II.

- Forgotten victims of a hidden war : Internally displaced Karen in Burma, Burma Ethnic Research Group and Friedrich Naumann Foundation, Thaïlande, avril 1998.

Notes

[1] Dans un style qui emprunte beaucoup au travail de recherche de l’économiste autrichien Otto Neurath. Avec son collègue Gerd Arntz, ils sont les inventeurs de l’école de Vienne des pictogrammes statistiques, méthode qui a pris le nom, à la fin des années 1930, de International system of typographic picture education (Isotype). Ils ont écrit et réalisé ensemble l’extraordinaire atlas économique, social et géostratégique Gesellschaft und Wirtschaft. Bildstatistisches Elementarwerk, 1930, qu’un groupe de chercheurs de l’université de Lünebourg en Allemagne a entrepris de mettre à jour !

[2] Le document est décrit dans le catalogue de la Bibliothèque du Congrès (http://lccn.loc.gov/gm%2072001257) ainsi que dans le catalogue de la Bibliothèque nationale d’Australie (http://catalogue.nla.gov.au/Record/...).

[3] Il faut dire qu’une paresseuse recherche sur internet avec les mots-clés « Burma Maps » la fait apparaître en première position des résultats.

15 commentaires sur « Dans Libération, une carte originale de Birmanie »

  • permalien Patrick Nouhailler :
    9 octobre 2009 @21h11   »

    Les avatars et copies sont un des problèmes que l’on a maintenant sur internet, l’information est librement diffusée et on ne prends plus la peine de vérifier d’ou elle vient. Pour vérifier il faudrait du temps et le temps c’est ce dont on manque le plus.

  • permalien Cochran :
    9 octobre 2009 @21h22   « »

    "De quoi vous réconcilier avec la presse"
    Oui, bon, faut un peu arrêter les gars. Ok, le monde de la presse ne va pas super bien, ok quand il y a une erreur il faut la signaler et la mettre en perspective, mais une phrase pareille dans le chapeau, c’est se placer terriblement haut par rapport au reste du monde, au risque de s’en échapper.
    A quand un article du diplo qui salue le travail admirable de nombreux confrères qui continuent de bien faire leur boulot malgré les pressions économiques et le climat morose dans lequel ils évoluent ?
    A force de tirer sur la presse (c’est tellement commode), on fait aussi le jeu de ceux qui veulent la museler encore plus.

  • permalien
    9 octobre 2009 @21h46   « »

    @Cochran : le Monde Diplo ne manque pas de signaler en notes de bons articles de la presse, Libération compris.

  • permalien stefz :
    9 octobre 2009 @22h43   « »

    Merci pour cet article, extrêmement instructif. Je ne regarderai plus les cartes (dans la presse, ou ailleurs...) de la même façon.

  • permalien Jean-Joël Kauffmann :
    10 octobre 2009 @06h35   « »

    Bonjour,

    A chaque fois que j’entends parler de "Libération", j’ai une pensée émue pour Guy Hocquenghem (1946-1988), qui y avait travaillé, qui l’avait quitté, et qui l’avait fort à propos appelé "La Pravda des Nouveaux Bourgeois" (dans son livre "culte" "Lettre ouverte à ceux qui sont passés du Col Mao au Rotary"). Vu ce qu’il a écrit dans ce livre au sujet du Libération de la "grande époque" de Serge July, je me demande comment il s’y serait pris pour stigmatiser de telles pratiques... Certaines personnes nous manquent vraiment...

    Guy Hocquenghem sur Serge July : http://atheles.org/doc/agone/hocque...

    http://atheles.org/agone/contrefeux...

    JJK

  • permalien pablo :
    10 octobre 2009 @09h38   « »

    bravo au clin d’oeil politico-journalistique, intellectuel en somme, de Jean-Joël Kauffmann à Guy Hocquenghem (un ami a moi aussi avec Copi et quelques autres vieux copains disparus) qui n’allait de main morte avec les fourbes/traitres en tout genre de la vie parisienne !!!

    Oui, si déjà à la bonne époque, avec des gens respectables comme Cressole et Maurice Najman (d’autres bons amis ayant bossé pour le "bon Libé") ou Marc Kravetz et José Garzon, et d’autres encore...on trouvait parfois beaucoup "à dire", sous l’emprise d’un L. Joffrin, et dans le conseil de surveillance la présence d’un BHL, tout est dit, on connait ce qu’ils pensent !

    Et tout est possible : des martèlements "anti-chavistes" le plus primaires, jusqu’aux "cartes"...C’est bien Rotschild qui doit être content de son investissement, et d’une ligne rédactionnelle et éditoriale politique trop correcte ! Moi je n’achête plus Libé depuis
    l’an 2000, et je préfère lire "La Jornada" du Mexique que "Le Monde"...et de loin : non seulement par ses articles mais par des
    contributions aussi d’écrivains, et d’autres journalistes amis...

    "Le Diplo", of course, n’importe où l’on se trouve, sera le Diplo !

  • permalien David Landry :
    10 octobre 2009 @11h07   « »

    Merci pour cette jolie déconstruction fort instructive, comme toujours ;-)

    Car on le voit de façon exemplaire ici, derrière l’esthétique se dissimule parfois des sources fort fragiles.

    Celui qui a déjà commis une carte originale sait à quel point il est difficile de sélectionner des données pertinentes souvent pléthoriques et parfois contradictoires.
    Et difficile aussi est le traitement de ces données, le choix des effets de seuil, l’élimination, l’atténuation ou la mise en avant forcément subjective de certaines données.

    Alors parfois, ripoliner un peu une vieille carte où tous ces choix sont déjà faits, c’est fort commode !
    Mais on passe à côté d’une part pour le moins essentielle du travail du cartographe...

  • permalien magellan :
    10 octobre 2009 @16h21   « »

    Pourquoi ne pas avoir publier une photo satellite alors ?

  • permalien casanier :
    10 octobre 2009 @23h11   « »

    Il n’y a pas que l’exactitude de la carte qui prête le flanc à la critique dans ce papier de libération, il y a aussi l’impasse de l’article. Pas un mot sur les 5 milliards de $ détournés sur des comptes off shore à Singapour par les généraux avec la complicité de TOTAL.

    Si un régime démocratique succédait à la junte, il aurait de quoi "arrondir les angles" avec les diverses minorités au lieu de tout accaparer.

    Paradoxe de la presse, c’est pourtant Libération qui avait fait sa une en septembre de ces détournements de revenus gaziers générés par TOTAL.

  • permalien R.L. :
    11 octobre 2009 @11h54   « »

    A Cochran,

    Vous croyez qu’on peut la museler encore plus qu’elle ne l’est ?!
    A moins que vous ne partagiez les délires de Finkielkraut (et de biens d’autres) sur les Internautes !
    C’est bien une manifestation de plus de la presse aux ordres, pire, d’une auto-censure... jusqu’au travail bâclé et au copier-coller qu’il s’agit de dénoncer !
    Quant à l’investigation et la réflexion personnelle...

    Ne faudrait-il pas rendre hebdomadaires les quotidiens et mensuels les hebdomadaires ?

  • permalien Hubert Guillaud :
    12 octobre 2009 @10h21   « »

    Le problème, comme le souligne bien l’article, n’est pas tant la copie, que l’absence d’analyse et de mention claire de la source. En observant clairement la source, la date, l’origine du document, l’auteur de la carte se serait vite rendu compte des limites de sa copie.

  • permalien Karkaf :
    13 octobre 2009 @00h51   « »

    Pour une fois, comme vous dites, qu’une carte est publiée sur la hauteur d’une page...

    Mais cette carte n’est pas signée de Libé : elle porte, comme désormais toutes les infographies du journal il me semble (en tout cas chaque fois que je l’achète), le logo d’Idé.

    Évidemment, ça n’excuse pas le journal, qui jadis disposa d’un service infographie interne. Au contraire : en sous-traitant à une agence la fabrication de ses infographies et cartes, Libé renonce à les maîtriser de bout en bout et abandonne une part supplémentaire de la construction de l’information (pour affiner la critique, il faudrait savoir si le journal a fourni les données à Idé ou si Idé les a cherchées elle-même, puisque son site assure que les deux sont possibles).

  • permalien Philippe Rekacewicz :
    13 octobre 2009 @01h06   « »

    J’ai connu et apprécié les carto de libé à l’époque où ils existaient encore. Hélas ils ont été virés. Et l’externalisation pose en effet le problème du contrôle sur la rigueur et la qualité de l’information. A l’ère d’Internet, nous pouvons tous être "abusé".

  • permalien czg :
    24 octobre 2009 @14h00   « »
    ne soyons pas si sévères

    Comme vous le savez, la Birmanie ne publie que très peu de stats et ne distille les infos censitaires ou autres qu’au compte-goutte. Leur site de statistiques (http://www.csostat.gov.mm) ressemble à un magasin de chaussures dans la Russie des années soixante...

    Il n’y a donc guère mieux en matière de répartition ethnique que les estimations "à main levée" de ce type : il est certes dommage de devoir en dépendre et encore plus de ne pas mettre en garde les lecteurs, mais on ne peut guère faire mieux. On peut aussi utiliser d’autres sources (comme http://www.muturzikin.com/cartesasi...), mais il faut reconnaître que cela devient une très lourde entreprise réservée aux érudits et universitaires ou.. aux agences de renseignement.

    D’autre part, les répartitions ethniques font partie des caractéristiques socidémogrpahiques les plus stables (oui oui, plus stable que l’alphabétisation, la strcuture par âge, le niveau économique etc.) et ne se trouvent perturbés, comme en Birmanie, que par des mouvements brutaux.

    Donc peut-être ne devrait-on pas se réjouir du jour où de nouvelles stats montreront l’ampleur des déplacements provoqués par les décennies de junte. Peut-être même devra-t-on souhaiter comme les Bosniaques et Croates de Bosnie qu’un nouveau recensement ne viennent pas faire croire à l’irréversibilité des répartitions observées aujorud’hui et qu’une attention plus historique sur les répartitions d’antan ne rappellent qui habit(ai)t où...

  • permalien fdb :
    22 novembre 2009 @12h33   «
    Le cartographe est mort, vive l’infographiste !

    Je suis allé jeter un coup d’œil au site d’Idé - www.ide.fr - et c’est bien ce que je craignais : le métier de cartographe se perd.

    C’est ce que j’ai découvert dans les gros bureaux d’études en urbanisme par exemple. Il n’y a plus de cartographe mais des infographistes. Infographistes est un métier passionnant et très qualifié. Mais ce métier consiste à mettre en scène des données préalablement fournies et non à rechercher des données pour ensuite en faire une traduction cartographique appropriée. David Landry présente très bien ici, dans les commentaires, le travail délicat du cartographe.

    A l’heure où la valeur temps ne fait plus partie du travail mais semble être son ennemie il ne faut pas s’étonner d’assister à des raccourcis.

    " [3] Il faut dire qu’une paresseuse recherche sur internet avec les mots-clés « Burma Maps » la fait apparaître en première position des résultats."
    CQFD

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