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En quête de stratèges

Pour donner au plus vite un contenu à la nouvelle stratégie esquissée par le Livre blanc de juin 2008 — un « pâté d’alouette » qui mêle défense et sécurité nationales, intérieur et extérieur, civil et militaire, etc… — l’Elysée organise le rapprochement à marche forcée de divers instituts de recherche et centres de formation : Alain Bauer, président de l’Observatoire national de la délinquance, très écouté au « Palais », ouvrait vendredi 9 octobre à l’Ecole militaire à Paris un « séminaire d’intégration » , en présence des auditeurs et stagiaires de l’ensemble de ces organismes qui travaillent d’ordinaire en ordre dispersé. Avec au menu — outre une allocution du premier ministre François Fillon — des exposés du chef de l’état-major des armées, de l’ensemble des patrons du renseignement, civils ou militaires, et ce samedi, du préfet de police de Paris, de juges et de criminologues.

par Philippe Leymarie, 10 octobre 2009

« Sans attendre les fusions effectives entre l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) et le Centre des hautes études de l’armement (CHEAr), d’une part, et l’Institut national des hautes études de sécurité (INHES) et l’Institut d’études et de recherche pour la sécurité des entreprises (IERSE), d’autre part - les futurs pôles “défense-affaires étrangères”, et “sécurité et justice” qui entreront en vigueur au 1er janvier 2010 — il a été décidé, dans un premier temps, de créer un tronc commun aux différentes sessions nationales », justifie le ministère de la Défense.

Parallèlement, ce dernier a rapproché ces dernières semaines, au sein d’un nouvel Institut de Recherche Stratégique de l’Ecole Militaire (IRSEM), ses centres spécialisés : C2SD (sociologie) , la partie recherche du CHEAr (armement), le CEHD (Histoire) et le CEREM (stratégie). L’IRSEM constitue ainsi un pôle recherche dans le groupement de l’enseignement militaire supérieur (CID/CHEM/CDEM). Une première journée d’études le 6 octobre, à l’Ecole militaire, sur « les nouveaux défis à la pensée stratégique », mêlant chercheurs spécialisés sur les questions de défense et responsables militaires, a analysé la place, les acteurs et la spécificité de la pensée stratégique française, dans une perspective comparative internationale.

Alexandre et Aristote

« La fin de la guerre froide, les attaques du 11 septembre 2001, les guerres civiles et les recompositions régionales, l’essor de nouveaux acteurs en réseau, l’apparition de nouveaux types de combattants, l’émergence d’un espace public et médiatique mondial, ainsi que bien d’autres éléments (déjà identifiés ou non), se mêlent en combinaisons inédites pour constituer autant de nouveaux défis », explique le nouvel institut pour qui « la France, riche d’une véritable tradition en matière d’analyse stratégique, n’échappe pas à cet impératif de repenser le système international, la société mondiale, la guerre ».

La France qui doit tenter, grâce entre autres à cette réflexion, « d’optimiser sa posture stratégique (…), source de pouvoir et de rayonnement à valoriser », écrit Colomban Lebas. (1) Pour le général Jean-Louis Georgelin, chef d’état-major des armées, qui s’exprimait lors de cette journée d’études, « la pensée stratégique a retrouvé une place depuis que la fin de la guerre froide et la profusion de conflits asymétriques ont remis en cause le concept de guerre totale ». Dans les années 1960, des Gallois , Poirier, et autres « généraux de l’apocalypse », ou plus récemment les Desportes, Goya, Galula ont montré que « l’ascendant sur l’ennemi est aussi une question d’analyse ». Et de citer le général de Gaulle : « Derrière la campagne d’Alexandre, il y avait Aristote ».

Mais, pour l’heure, cette « pensée stratégique française » - se fait peu entendre, pour des raisons à la fois politiques et techniques : manque de moyens et de cohérence comme dans bien d’autres secteurs (voir plus bas), mais aussi une « sécheresse » difficilement compréhensible, y compris dans des domaines qui ont fait « l’excellence » des Français. Exemple : le nucléaire (et qu’en faire aujourd’hui ?), ou l’Afrique (et qu’y faire aujourd’hui ?)... Quid aussi des frontières ? De l’Union européenne ? Du lien transatlantique ? A quelles conditions, et pourquoi, une industrie nationale de l’armement ?

Faiblesse de la pensée

La France, rappelait le ministre de la Défense Hervé Morin lors de la journée d’études de l’IRSEM, est un des membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, et une des deux puissances militaires européennes (avec la Grande-Bretagne) : elles assurent à elles deux 70 % de la recherche militaire sur le continent (90 % avec l’Allemagne). La France a un pouvoir d’entraînement (parfois !) en Europe, son Livre blanc a été accueilli avec intérêt (imité ?) , etc., mais sa recherche stratégique n’est pas au même niveau : « Les 377 milliards d’euros programmés dans les budgets défense, dont 100 d’équipements, mériteraient d’être portés par une analyse stratégique », estime le ministre, qui évoque par exemple l’influence des écrits du colonel Galula — un chercheur français ayant travaillé surtout aux USA — sur la démarche actuelle du général Mc Crystal, commandant des forces des Etats-Unis et de l’Otan en Afghanistan. Ou le fait que le colonel Benoît Durieux, patron du 2ème régiment étranger d’infanterie déployé actuellement en Afghanistan, ait publié un ouvrage sur « Clausewitz en France » (Economica, 2008) … inaperçu jusqu’ici, en tout cas du ministre, qui semble l’avoir découvert lors de sa dernière tournée à Kaboul.

L’Elysée — qui suit avec attention une réforme qu’il pilote en sous-main (2) — souhaiterait sans doute avoir quelque chose à dire de nouveau à Bruxelles (Union européenne) et à Norfolk (Commandement pour la transformation de l’OTAN, confié au général Abrial, ancien chef d’état-major de l’armée de l’air française), surtout à un moment où il est clair que la pensée stratégique américaine a échoué, comme on le voit tous les jours en Irak ou en Afghanistan : « Comment la première puissance mondiale a-t-elle pu faire preuve d’une telle myopie intellectuelle, alors qu’aucun Etat au monde n’a jamais autant investi dans la pensée stratégique, et que rarement tant d’enjeux ne s’étaient pressés à la fois, en une période qu’à posteriori l’on jugera probablement cruciale pour l’histoire américaine ? »., s’interroge Colomban Lebas. (3)

Chargé par Nicolas Sarkozy de présider une Mission de pilotage sur la formation et la recherche stratégiques, Alain Bauer, liste les faiblesses du dispositif français actuel :

 fragmentation des institutions « dédiées » IHEDN, CHEAr, INHES, etc. ;
 segmentation des offres de formation, « insuffisamment transverses et pluridisciplinaires » ;
 morcellement et faible diffusion des revues, sites, etc ;
 difficulté des instituts français (même reconnus internationalement comme l’IFRI ou l’IRIS), à figurer « sur le podium » ;
 émiettement des recherches dans le secteur universitaire (une cinquantaine de laboratoires, centres , observatoires, aux statuts très divers) , etc.

Campus de défense

D’où des objectifs de réforme qu’Alain Bauer hiérarchise ainsi :

 en premier « la création des synergies entre le monde de l’entreprise et les acteurs de la formation ou de la recherche … dans une démarche de complémentarité, et non d’amalgame ou de concurrence illusoire », à travers notamment la création d’un Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques (CSFRS), rassemblant les ministères, organismes de formation, grandes entreprises d’armement, transport, énergie ;
 en second, « l’optimisation des ressources » à travers une « coordination résolue », afin d’éviter les redondances (plus d’une centaine d’études sur le conflit du Moyen Orient ou la « poudrière » des Balkans) ou combler les vides (rien ou presque, selon Bauer, sur la géostratégie de l’eau, les opérateurs virtuels de téléphonie mobile, la piraterie en océan Indien, etc) ;
 puis, « l’accroissement du rayonnement et de la diffusion de la pensée et des travaux en matière stratégique », à travers une diffusion plus large, ouverte à tout public, dans l’ensemble des aires culturelles du monde, en s’assurant au préalable de la « crédibilité de ces travaux de recherche, qui devra passer par un véritable processus d’évaluation indépendant et systématique » (il n’existe pas aujourd’hui) ;
 enfin, pour retrouver une cohérence, le rassemblement géographique des structures sur un site commun (l’actuelle Ecole militaire) devenant un véritable « campus universitaire de défense et de sécurité », avec un processus de fusion, la constitution de grands pôles, la mutualisation de services (comme les centres de documentation).

Homme-pivot

Paradoxalement, c’est la présence-pivot au sein de ce dispositif d’Alain Bauer, conseiller « privé » du président Sarkozy, spécialiste en criminologie, personnalité contestée notamment au sein de l’université, mais également dans les armées, qui risque de peser dans la réforme : son futur « Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégique », largement axé sur la sécurité intérieure et sur le privé, n’aura-t-il pas vocation à définir les « feuilles de route » des grands pôles en voie de constitution ? Et comment ces derniers s’en accomoderont-ils ?

Reste qu’au milieu de cette agitation institutionnelle, et de ce réveil du petit milieu intellectuel de la défense, on n’a cessé ces derniers jours de célébrer l’ouverture aux civils, ou en tout cas la nécessaire mixité dans la réflexion, l’interdisciplinarité dans les recherches, de défense du statut du chercheur, dans un souci « d’approche globale », de coopération et de confrontation avec les formateurs et chercheurs de la communauté internationale, de prise en compte de la société civile. Ce qui, finalement, est déjà … toute une stratégie.

Philippe Leymarie

(1) Cf. Défense nationale, « La pensée stratégique : une vocation pour l’Ecole militaire », hors-série, juillet 2009.

(2) TTU n°729, 30 septembre 2009.

(3) Défense nationale, Idem

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