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La peine de mort au Japon et le bouddhisme

par Christian Kessler & Julien Bielka, 12 octobre 2009

Le Japon fait partie, avec les Etats-Unis, l’Inde et Taïwan, de ces rares démocraties libérales à appliquer encore aujourd’hui la peine capitale, avec chaque année de nouvelles exécutions. L’écrasante majorité de Japonais favorables à la peine de mort (81% selon un sondage de 2007 réalisé pour le quotidien Asahi) et la confidentialité du débat critique (au détriment du suicide, lui abondamment commenté voire esthétisé) ne doivent pas pour autant naturaliser ce châtiment.

Tout d’abord, la peine de mort n’a rien de consubstantiel au Japon. Si elle semble remonter à l’origine de l’histoire nationale, elle a pourtant été abolie en 724 par l’empereur Shômu, sous l’influence du bouddhisme. Elle le resta pendant trois cent quarante-sept ans, de 810 à 1156, faisant peut-être du Japon la première nation abolitionniste. Elle a refait surface en 1156 à la suite de la rébellion Hogen à Kyoto — rivalités à l’intérieur de la maison impériale et dans celle des régents Fujiwara. La longue tradition de la peine de mort ne saurait donc voiler sa révocabilité : si l’abolition a eu lieu une fois, elle peut de nouveau advenir.

Actuellement, l’article 36 de la Constitution interdit la torture et tout châtiment cruel, mais une sentence de la Cour suprême, en 1948, a reconnu la constitutionnalité de la peine de mort au motif que le mode d’exécution par pendaison ne peut être qualifié de cruel. En théorie, la peine capitale s’applique à dix-huit types de délits, même si dans les faits seuls les meurtres sont ainsi sanctionnés. Un arrêt de la Cour suprême de 1983 l’estime nécessaire lorsque le criminel a plusieurs victimes à son actif — mais ce n’est pas une règle ; en témoigne par exemple la condamnation à mort de l’assassin du maire de Nagasaki tué en mai 2008. Il la justifie également lorsque l’acte est considéré comme particulièrement cruel et ajoute qu’il faut prendre en compte le sentiment de la famille.

Une fois la condamnation prononcée, la décision d’exécuter la sentence dépend d’une seule personne : le ministre de la justice. En effet, la loi exige qu’un ordre d’exécution soit personnellement signé par le ministre de la justice pour chaque condamné à mort. De 1989 à 1993, les exécutions ont été suspendues, ce qui avait laissé augurer d’une prochaine abolition de la peine de mort.

Mais, dès 1993 et l’arrivée du gouvernement Miyazawa Kiichi, les exécutions ont repris. Le ministre de la justice d’alors, M. Gotoda Masaharu, partisan pourtant déclaré de l’abolition, signa immédiatement trois autorisations d’exécution, expliquant qu’il n’avait pas à mettre ses convictions devant son devoir de ministre, qui était de respecter la sentence des tribunaux.

Au fil du temps, la position de l’Etat japonais s’est durcie, de nombreuses condamnations à de la prison à perpétuité étant commuées en peine de mort. Un exemple : alors que Nagayama Norio, condamné pour le meurtre de quatre personnes en différents endroits de l’Archipel entre 1968 et 1969, avait obtenu en appel que sa peine soit commuée en prison à perpétuité en 1981, la Cour suprême acceptait le recours de la partie civile qui contestait la décision, et ainsi la sentence de mort fut à nouveau prononcée en 1990 et finalement exécutée en 1997. Ce cas s’est reproduit en cette même année 1997, où trois condamnés à la perpétuité ont vu leur peine commuée en peine capitale. Pendant quinze mois, en 2005 et 2006, le ministre de la justice, M. Sugiura Seiken, avait bloqué les exécutions, refusant de les signer, par conviction bouddhiste.

Cette religion, présente dans l’Archipel depuis le Ve siècle, tend au droit à la vie, à la compassion et récuse l’esprit de vengeance. D’après son premier précepte, il faut s’abstenir de détruire la vie de tout être. Ainsi, en 1999, la secte bouddhiste Tendaï a lancé un appel en faveur de l’abolition de la peine de mort au profit de l’adoption de l’emprisonnement à vie sans possibilité de libération conditionnelle.

Déjà sous Edo, l’argument de la dissuasion

A entendre ses partisans, la peine de mort serait dissuasive. C’est ainsi que sous Edo, quand la classe guerrière a imposé la paix, la peine de mort fut particulièrement fréquente par peur des soulèvements et d’un retour à l’anarchie. Afin de faire respecter l’ordre, les autorités avaient recours à « l’éclat des supplices », instrumentalisé à des fins d’exemplarité dissuasive. Les condamnés étaient exécutés par crucifixion, décapitation, ou encore immersion dans l’eau bouillante, dans deux lieux à l’extérieur de la ville, prévus à cet effet : au Nord à Asakusa haritsuke-jô (littéralement le lieu de crucifixion d’Asakusa) où, durant deux siècles et demi, on exécuta près de deux cent mille personnes ; au Sud, sur la route du Tokkaïdô, menant vers le Kansai. On y exhibait les têtes des suppliciés afin de rappeler à l’ordre tous ceux qui entraient à Edo, et on jetait leur cadavre dans des fosses communes. Les hinin, astreints à des tâches jugées répugnantes (transport dans des sacs de paille des cadavres des condamnés torturés, escorte des criminels promenés dans les rues avant leur supplice), étaient également chargés des exécutions et montaient la garde près des têtes des décapitées exposées aux passants. D’Asakusa haritsuke-jô, situé à proximité de l’actuelle gare de Minami-Senju, ne reste qu’une statuette de Bodhisavatta décapité, appelé Kubikiri-Jizô (le Jizô à la tête coupée), qu’on avait installée au milieu du XVIIIe siècle afin d’offrir compassion et réconfort aux victimes et à leurs familles. On édifia aussi un petit temple (Ekô-in) reconstruit depuis, où étaient inhumés les restes des criminels : dans son cimetière, les stèles portent le nom de condamnés à mort célèbres de la fin du shogunat (Lire Philippe Pons, Misère et crime au Japon, Gallimard, Paris 1999).

Aujourd’hui, au contraire, le secret est généralisé : les condamnés sont cachés, ils ne peuvent communiquer avec leurs proches, les médias sont avertis après l’exécution, les documents inaccessibles aux journalistes et universitaires, personne ne peut assister à l’exécution. Celle-ci doit, selon la loi, avoir lieu dans les six semaines qui suivent la condamnation. Mais en fait, parmi les condamnés qui attendent une exécution pouvant intervenir à tout moment, certains passent de longues années dans les couloirs de la mort, comme Hirasawa, qui au bout de trente ans est décédé de mort naturelle, ou Menda Sakae, qui après trente-deux d’attente a pu être innocenté en 1983 et recouvrer sa liberté. Il milite désormais pour l’éradication de la peine de mort.

Les condamnés, placés en isolement absolu, vivant dans la crainte quotidienne de leur exécution, sont pendus dans le plus grand secret. Leur famille n’est informée qu’après la mise à disponibilité de la dépouille de leur proche. Une situation régulièrement dénoncée par la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) et par le Conseil de l’Europe, qui envisage de retirer au Japon son statut d’observateur.

Cent deux prisonniers vivent actuellement dans les couloirs de la mort. Aucune révision de procès de condamné à mort n’a été acceptée depuis 1986, et aucun condamné n’a été gracié depuis 1975. La FIDH rappelle que, durant l’année 2008, treize exécutions ont eu lieu, un chiffre jamais atteint depuis 1975, où dix-sept pendaisons avaient eu lieu. Cela valut au ministre de la justice Hatoyama Kunio (frère de l’actuel premier ministre) le surnom de shinigami, « dieu de la mort » japonais dont la représentation ressemble à celle de la « faucheuse » des cultures occidentales. « Ces exécutions ont eu lieu dans une période de vide politique » , estime le secrétaire général d’Amnesty International pour le Japon, M. Teranaka Makoto. Lorsqu’on demande, aujourd’hui, à M. Hatoyama Kunio s’il ne faudra pas un jour supprimer la peine de mort, il répond clairement : « Absolument pas, c’est la seule chose qui rende encore le PLD populaire ! »

La plus grande opacité a donc remplacé l’obscénité de la monstration, permettant d’éviter les protestations, de rendre impossible le débat tout en conservant les visées dissuasives. Cette dissuasion est-elle effective ? Difficile à dire, les statistiques se contredisent, même s’il est certain que les crimes « anomiques », comme le massacre d’Akihabara en juillet 2008 (une camionnette avait foncé sur la foule, puis le chauffeur avait poignardé dix-huit personnes dans la rue), sont en nette recrudescence. L’augmentation des condamnations à mort ne semble en rien réduire les crimes, ce que les pays abolitionnistes savent depuis longtemps.

Quelles sont les chances de succès des abolitionnistes, sectes bouddhistes, catholiques et protestants, rejoints ces dernières années par des parlementaires qui ont déposé une proposition de moratoire aux exécutions ? Le quotidien conservateur Yomiuri Shimbun, qui avait eu l’audace de publier de mars à octobre 2008 une série d’articles sur le sujet en prenant, une fois n’est pas coutume, le parti des condamnés, avait dû, sous la contrainte d’un lectorat furieux, republier une nouvelle série d’articles clairement favorables à la peine capitale.

Le gouvernement s’appuie sur l’idée que la sécurité de tous prime sur l’individu au risque de condamner des innocents. Le manque de débat pour une peine considérée comme allant de soi, les questions biaisées posées lors des sondages afin d’obtenir les réponses souhaitées, vont dans le même sens. De plus, le Japon s’abrite, comme à l’accoutumée, derrière la position de l’allié américain, une position selon laquelle, dans une démocratie, le système judiciaire — avec son corollaire, la punition — doit refléter le sentiment de la majorité de la population. Il reste qu’aux Etats-Unis la condamnation à mort n’est pas soumise au secret et que les abolitionnistes se font entendre.

Mais, devant une telle résistance au débat, d’autres raisons doivent être évoquées. Le tragique de l’exécution capitale, qui a inspiré tant d’écrivains occidentaux (pensons à Victor Hugo, à Fedor Dostoïevski, à Robert Musil), trouble-t-il le Japon ? Peut-être que, dans une civilisation marquée par le bouddhisme, la mort n’apparaît pas comme une fin tragique, mais comme un passage normal, l’individu n’étant qu’un maillon dans la chaîne des vivants. Le « moi » n’est dans cette tradition qu’une illusion, et le sujet un leurre. Le peu de protestations s’expliquerait aussi par le confucianisme et son souci de l’ordre filial et social, affaiblissant tout esprit de revendication, de révolte, au profit de l’obéissance. Fondée sur l’immanence et non la transcendance, la pensée japonaise n’a jamais problématisé la question de la vérité et, comme le note justement Maurice Pinguet (La Mort volontaire au Japon, Gallimard, Paris, 1984), a fait « l’économie de la métaphysique », choisissant, à la place de l’idée transcendantale chère à nos sociétés occidentales, un présentéisme qui évite de se poser bien des questions.

Les principes immuables, les vérités ultimes qui servent de ligne directrice à la vie, n’ont jamais affecté le Japon. On agit suivant la situation du moment plutôt qu’en fonction de principes généraux. Comme l’écrit le musicologue Tamba Akira : « Une des caractéristiques de la civilisation japonaise réside dans la coexistence de plusieurs points de vue, de plusieurs espaces géographiques autonomes, de plusieurs couches historiques, sans recherche d’unification forcée. » Quelles en sont les raisons ? D’après Tamba, ce n’est pas simplement un opportunisme pragmatique, mais une conséquence du primat de la notion de devenir, avec comme corollaire le Temps comme maître absolu, devant tout volontarisme. Et Tamba de conclure : « Dans cette perspective du devenir, l’individu est moins valorisé que la force vitale attachée au dynamisme temporel [nous soulignons] dont il doit respecter le cours » (Lire Tamba Akira, Musiques traditionnelles du Japon, des origines au XVIe siècle, Paris, Cité de la Musique/Actes Sud, 1995.)

La thèse de Tamba nous permet ainsi de saisir dans un même mouvement la répugnance face au débat théorique et l’importance minimisée de l’individu, opposé à une « force vitale » qui l’emporterait. Ensuite, l’effet de groupe et le suivisme redoublent cette effacement de l’individu qui se fond dans la masse, au contraire des sociétés occidentales, pour qui l’individu est tout et sa disparition insupportable.

De récentes raisons d’espérer ?

Pourtant, le camp des abolitionnistes de la peine de mort reçoit un soutien inattendu : celui du Parti démocratique du Japon (PDJ). En effet, pour la première fois depuis la fin de la guerre, les conservateurs du PLD (Parti libéral-démocrate), qui ont avec une constance sans faille (à part une toute petite parenthèse en 1993-1994) exercé une domination sans partage sur la vie politique du pays, viennent d’être renversés par le PDJ de centre gauche (lire Odaira Mamihei, « Pourquoi le Japon a basculé », Le Monde diplomatique, octobre 2009, en vente actuellement dans les kiosques). Le nouveau premier ministre, M. Hatoyama Yukio, a nommé à la tête de la justice une femme, Mme Chiba Keiko , avocate de 61 ans, proche d’Amnesty International, et farouchement opposée au châtiment suprême, comme l’est d’ailleurs un autre ministre nouvellement nommé, celui des services financiers et postaux, M. Kamei Shizuka. Mme Chiba Keiko souhaite proposer un moratoire (ce qui en soit est déjà une révolution), mais elle veut également ouvrir un débat. Cette nomination revêt une signification d’autant plus importante que la ministre de la justice représente l’autorité ultime qui ratifie, en dernier recours, l’ordre d’exécution des sentences capitales. On pourrait donc attendre d’elle qu’elle ne signe pas facilement les ordres d’exécution des cent deux condamnés qui attendent dans les couloirs de la mort (rejoignant en cela d’autres ministres évoqués précédemment), et peut-être espérer une temporaire suspension des exécutions, même si elle ne s’est pas prononcée explicitement sur le sujet.

Si une majorité écrasante de Japonais ont pour la première fois voté pour une alternance au pouvoir, rien dans le programme du nouveau premier ministre ne faisait allusion à une abolition ou même à un tel débat – il ne s’est d’ailleurs pas exprimé sur le sujet, puisque personne ne le lui demandait. Il est fort à parier que la ministre de la justice sera isolée dans un gouvernement qui a été élu sur d’autres critères et qui, avec une opinion publique favorable à 70 %, ne cherchera pas à se mettre en difficulté. Mme Chiba devra probablement mettre en sourdine ses convictions si tant est qu’on ne le lui ait pas déjà fait comprendre au moment de sa nomination.

L’exemple de la Corée du Sud, qui observe un moratoire sur cette question depuis 1997, ne sera pas d’une aide précieuse aux abolitionnistes, compte tenu des rapports difficiles avec ce pays. Restent les Etats-Unis, démocratie à peine de mort, dont l’opinion compte sans doute le plus au Japon. Pour l’heure, ils permettent aux Japonais de se dédouaner. Mais, si une majorité d’Etats américains se décidaient en faveur de l’abrogation (ce qui n’est pas impossible), cela pourrait enclencher un débat pour l’instant encore largement tabou.

Christian Kessler est historien et professeur à l’Athénée Français de Tokyo, et aux universités Musashi et Aoyama Gakuin (Tokyo), auteur notamment du Petit Dictionnaire du Japon, Desclée de Brouwer, Paris, 1996.

Julien Bielka est professeur à l’Athénée Français de Tokyo.

Article initialement publié dans La Revue des ressources.

Voir aussi, dans Le Monde diplomatique de juin 2007, « Exécutions en série au Japon », par Aurore Brien.

Christian Kessler & Julien Bielka

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