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Mistral gagnant ?

La France parviendra-t-elle à vendre à la Russie son modèle de Bâtiment de projection et de commandement (BPC) de type « Mistral » (le premier d’une série de quatre destinés à la marine française) ? Ce serait une première : jamais la Russie contemporaine ne s’est procuré à l’étranger un équipement militaire majeur. Les pourparlers se poursuivent, après feu vert récent de l’Elysée. Outre ce qui serait un coup politico-militaire, la partie française cherche à sauver ce qui reste de ses chantiers navals…L’actuel ministre russe de la Défense est partisan de se passer de son industrie nationale (qui ne l’est plus trop !), dans les cas où elle s’avère incapable de construire rapidement et pas cher.

par Philippe Leymarie, 19 octobre 2009

D’abord, le BPC. Plus qu’un bâtiment de guerre au sens offensif du terme (comme les frégates ou les porte-avions), c’est un navire de commandement, de souveraineté, de secours. Il est parfait pour le soutien aux opérations multinationales, pour les missions de veille et de présence, pour l’action humanitaire. Bref, c’est un outil idéal de gestion de crise, et un instrument d’influence.

La fiche technique de ce gros calibre :

 21 500 tonneaux en pleine charge ;
 une capacité porte-hélicoptères importante (six vols simultanés de machines lourdes, 16 appareils stockés à bord) ;
 une capacité d’assaut amphibie (acceptant même des chalands de débarquement sur coussins d’air de conception américaine) ;
 des moyens de commandement multinational (transmissions, hébergement d’état-majors, etc.) ;
 des systèmes intégrés de navigation, veille, combat ;
 une propulsion tout électrique ;
 un hôpital de premier niveau (deux salles d’opération, 70 lits), susceptible d’extension en cas d’urgence, etc.

Combat proven

Les deux BPC français actuels, Mistral et Tonnerre, sont d’ailleurs — en l’absence du porte-avions Charles de Gaulle, toujours indisponible — les plus gros bâtiments en service dans la marine nationale. Contrairement à plusieurs de ses concurrents sur le marché, ce type de bâtiment récent a déjà été testé (1) :

 en configuration évacuation de ressortissants (Liban 2006) ;
 en configuration « Otan » (accueil d’hélicoptères Super Stalion et de LCAC américains) ;
 en mode surveillance de zone (opération Corymbe, au large des côtes ouest-africaines) ;
 en mode projection (exercice Loyal Midas, de l’Otan) ;
 en configuration secours-sauvetage (accident du vol AF447).

En termes coût-efficacité, ce type de navire semble, de l’avis général, une réussite :

 une construction modulaire (par grandes sections préfabriquées, dont certaines sous-traitées à un chantier polonais) ;
 sur des chantiers et selon des normes civiles (moins contraignantes que les militaires) ;
 une construction rapide — moins de trois ans entre la mise sur cale et l’entrée en service ;
 un prix jugé raisonnable (entre 400 et 500 millions d’Euros) ;
 et un fonctionnement à coût limité : un équipage de 160 hommes seulement, et une disponibilité du bâtiment de 330 jours par an ( soit un ratio exceptionnel pour les marines militaires).

Transfert de technologie

Après avoir tergiversé, l’Elysée a approuvé à la mi-octobre l’ouverture de négociations pour la vente d’un navire de ce type à la Russie à la seule condition qu’il soit « entièrement construit à Saint-Nazaire, chez STX France, en partenariat avec DCNS ». Il est apparu que, s’agissant d’un bâtiment de commandement plus que de combat, construit selon des normes de type civil, la question des « transferts de technologie » — avec ses implications en termes d’indépendance nationale ou de solidarité avec les alliés — ne se posait pas, en tout cas sur le plan politique.

Pour les Russes, la perspective d’un transfert d’une technologie, même civile, dans des délais courts et à des prix limités, semble séduisante :

 l’industrie russe de défense, notamment navale, ne se remet pas de la fin de l’Union soviétique : de l’aveu d’officiels, il faudrait compter jusqu’à dix ans entre la commande d’un navire de type BPC et sa livraison ;
 acquérir ce porte-hélicoptères est nécessaire à la Russie, « en particulier pour étudier la construction d’un porte-aéronefs pour la marine russe », a expliqué M. Popovkine, le ministre russe de la Défense, qui souhaiterait faire construire ensuite plusieurs BPC en Russie, sous licence étrangère ;
 d’autres industriels sont sur les rangs : le chantier naval néerlandais Damen Schelde, avec un navire de la classe Johan de Witt (trop petit), et le chantier naval espagnol Navantia avec un navire de la classe Galicia (plus gros que le Mistral, mais beaucoup plus cher).

Amiraux fous

Moscow Defence Brief, un site spécialisé, qui publie un dossier sur « la folie des amiraux », et consacre son édito au « problème Mistral », est cependant hostile à ce projet :

 l’amphibie n’est pas une priorité pour la marine russe, qui n’a même pas les moyens de réparer ou maintenir à la mer ses bâtiments actuels ;
 l’ex « flotte rouge », déjà en peine de déployer ses grandes unités comme le lance-missiles Kirov ou le porte-avions Admiral Kuznetsov, ne pourra armer correctement des bâtiments de conception française ;
 faute d’investissement ces dernières années, il n’y a pas d’infrastructure de soutien pour ce genre de navires amphibie lourds ;
 il est peu probable que des fonds soient trouvés pour fabriquer en Russie sous licence d’autres BPC, alors que l’Etat ne parvient pas à financer ses programmes de construction de corvettes ou de frégates ;
 le système de propulsion tout électrique des BPC type Mistral est d’origine civile, comme de nombreux autres équipements : les bénéfices d’éventuels transferts de technologie seraient limités ;
 de larges portions du BPC français sont en fait sous-traitées à un chantier polonais (et la coque du navire de conception néerlandaise serait entièrement construite… en Roumanie) ;
 il n’y a pas eu de véritable compétition, et les chantiers ou bureaux d’études russes ne sont impliqués ni de près, ni de loin dans l’attribution de ce marché (alors que certains, comme Nevskoye, auraient l’expérience de ce type de navire amphibie et porte-hélicoptères).

Geste politique

Au total, pour ce site spécialisé basé à Moscou , l’approche purement économique du ministère russe de la défense — qui est d’acheter « sur étagère » ce qui ne peut être produit vite et bon marché sur place — est dangereuse à long terme : c’est surtout l’indice de l’absence d’une stratégie cohérente. Autre hypothèse : la décision serait surtout politique : il s’agirait de « remercier » Nicolas Sarkozy (par exemple, pour son attitude "positive" concernant la crise géorgienne ?).

Moscou est d’ailleurs habitué aux petits gestes d’amitié avec Paris, y compris dans le domaine militaire, comme la participation l’an dernier d’une unité d’hélicoptères de transport à l’opération Eufor au Tchad, et la décision cette année d’entraîner des forces somaliennes à Djibouti, en compagnie des soldats français. En outre, ces dernières années, les Russes se sont fournis en équipements électroniques auprès de Thalès et Sagem. Et leurs Antonov ultralourds acheminent toute l’année les matériels de l’armée française vers le Tchad ou l’Afghanistan…

Plan de charge

Les ex-Chantiers de l’Atlantique, à St-Nazaire, devenus STX-France — qui ont fabriqué les deux BPC actuellement en service, et ont reçu la commande anticipée d’un troisième bâtiment (sur les deux nouvelles unités prévues dans le cadre de la loi de programmation militaire 2009-2014) - souhaiteraient ardemment que l’affaire se fasse avec Moscou, pour remplir leur plan de charge, actuellement très dégarni pour cause de crise dans la construction navale, les croisières, etc.

La DCNS, ancien arsenal de l’Etat, maître d’œuvre dans la construction de ce type de navire, espère également un contrat russe, d’autant que les relations actuellement refroidies entre Paris et Alger laissent peu d’espoirs dans la commande de frégates par la marine algérienne - un marché juteux de 4 milliards de dollars pour six bâtiments (qui pourrait revenir à l’italien Ficantieri ou à des chantiers britanniques).

Les experts russes, qui réfléchissent à ce projet depuis le salon naval de St-Petersbourg, en juin dernier, devaient soumettre leurs conclusions à la commission militaire et technique du ministère de la Défense. On en saura plus le 27 novembre, lors de la réunion à Paris du séminaire intergouvernemental entre la France et la Russie. Et lorsque l’appel d’offres aura été lancé officiellement par Moscou, en principe avant la fin de cette année. Les Russes sont pressés !

Philippe Leymarie

(1) Comme le rappelait récemment un internaute sur le site Secret défense.

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