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Darwich, deux textes

Et la poésie se transmet comme la langue…

par Marina Da Silva, 20 octobre 2009

On ne présente pas Mohamed Rouabhi, auteur dramatique, comédien, metteur en scène, scénariste, réalisateur… figure atypique et irréductible de la scène française. On ne présente pas davantage Mahmoud Darwich, la voix poétique de son peuple, à l’intérieur comme à l’extérieur de la Palestine occupée, devenu poète universel à la force et à la fulgurance de la plume, nommé en 1997 commandeur dans l’ordre des arts et des lettres. Mais on invite vivement à aller voir ce merveilleux spectacle qui se joue presque confidentiellement (pour quarante spectateurs dans les sublimes caves voûtées de la maison de la poésie) jusqu’au 22 novembre.

De la pénombre surgit d’abord une mélodien If We Never Meet Again I Hope We Meet To Heaven (1). Puis, lorsque les belles lumières de Nathalie Lerat sont là, Mohamed est là aussi, devant une toile blanche, comme le funambule de Genet sur son fil, à hauteur de visage des spectateurs. Ou plutôt, ce n’est pas lui qui est là mais un Indien, celui du Discours de l’Indien rouge, dans la fine traduction de Elias Sambar, dont un extrait est paru d’abord en 1992 dans le n° 46 de la Revue d’Etudes palestiniennes et que l’on peut retrouver chez Sindbad Actes Sud.

Mohamed connaît le texte par cœur. Il a été le premier à monter Darwich, en 1996 au Paris-Villette, il a rencontré le poète à maintes reprises à Paris mais aussi à Ramallah où il va travailler dans des camps de réfugiés ou des prisons palestiniennes entre 1998 et 2001. Jusque-là on ne lisait que la poésie de Darwich. Pour Rouabhi, « elle est très concrète, très palpable, on peut l’interpréter, la jouer, et le théâtre peut alors en faire quelque chose de vivant, organique, charnel… A force de répéter quinze fois le mot terre, on la sent, on la touche, on la respire… ».

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Photo : Eric Legrand

Sur le plateau, faire l’Indien rouge se traduit d’abord par une posture de grande neutralité, celle de la respiration et de l’oralité. Rouabhi arrive en costume de lin blanc. Autour de son cou brille un talisman bleu : « Ainsi nous sommes qui nous sommes dans le Mississipi. Et les reliques d’hier nous échoient. Mais la couleur du ciel a changé et la mer à l’Est a changé. Ô maître des Blancs, seigneur des chevaux, que requiers-tu de ceux qui parlent aux arbres de la nuit ? … » Il aura peu de mouvements et de gestes mais aucun n’est gratuit. Pour cela, il a appris avec Béatrice Blondeau la langue des signes (dont on dit que l’origine provient des Amérindiens) et l’effet visuel, tout comme lorsqu’il retire sa veste et la berce comme on berce un enfant donne des rythmes musicaux à sa propre voix qui est en elle seule une mélopée douce ou acide.

Pour le deuxième texte, on est dans tout à fait autre chose. La toile blanche s’est effondrée et la nouvelle bande son est devenu effroi. Mohamed est jeté sur un petit lit de fortune. Une voix de femme (Claire Lasne) lui parle. Il ne sait pas s’il est vivant ou mort. Il ne sait pas s’il est dans le rêve ou la réalité.

On est dans les bureaux de l’AFP à Beyrouth en 1982, là où des réfugiés palestiniens pensaient avoir trouvé refuge, lorsque Yasser Arafat était un chef de guerre, dans les pires moments du siège israélien. Les marines français et américains ne sont pas encore arrivés dans la capitale. Les combattants palestiniens avaient promis de quitter la ville pour ne pas aggraver les souffrances des populations civiles mais les Israéliens déversent des pluies de bombes et font de la mer une mer de feu, pulvérisant tout ce qui bouge et ne bouge pas.

Cette fois Rouabhi joue le poète. Mahmoud Darwich enfermé dans le bunker dans la terreur que les murs ne s’écroulent et qu’il n’y reste enseveli (l’immeuble est un gratte-ciel !)… et qui ne pense qu’à se faire un café : « De tous les matins du monde, je ne veux rien d’autre que l’odeur du café. » Interprétation remarquable de la passion légendaire de Darwich pour le café et les cigarettes. De sa métaphysique du combat : « Le courage, c’est ce morceau de Beyrouth dans Beyrouth-Ouest. Il ne reste pas une parcelle de terre que les obus épargnent. » Mais les chansons de résistance ou de vie fleurissent avec la guerre et la frontière entre Beyrouth-Est et Ouest est aussi celle de la terre et du ciel. Interprétation subtile et complexe d’Une mémoire pour l’oubli dans la traduction de Yves-Gonzales-Quijano et Farouk Mardam-Bey (Actes Sud, 1994). Le poète cherche à apprivoiser sa peur qu’il conjure en anticipant sa mort. Il voudra « des funérailles paisibles. Pas comme le premier contact ». « Et ses funérailles seront gratuites ». Il voudra « un beau cercueil d’où il pourra contempler l’assistance ». Et il se rira de toutes les langues de vipère qui diront de lui « qu’il aimait trop les femmes » et « trompait celles qui l’aimaient », l’argent : « on a trouvé cinq voitures de luxe dans son garage à Beyrouth » et « assez de cailloux chez lui pour bâtir un camp de réfugiés »

De toute façon, la vraie peur est ailleurs, car que ferait-il si l’immeuble s’effondrait, emprisonnant ses bras ou ses jambes dans un cercueil de métal et de béton, ou s’il en sortait vivant mais dans un champ de ruines et « ne trouvait même pas un chat à caresser, s’il ne trouvait rien à faire » ?

Lorsque le comédien s’en va, nous laissant seuls avec Watani (2) on comprend mieux ce qu’il a voulu faire :

« J’ai attendu d’en avoir fini avec la mort du poète.

Pour enfin recommencer à lire le poète.

Comme une première fois.

Avec, comme une première fois, ce sentiment de beauté aveuglante mêlée à de la cendre encore chaude. »

Mohamed Rouabhi

Mohamed Rouabhi, comédien, metteur en scène, scénariste et auteur dramatique est né à Paris de parents algériens, en 1965. Il quitte l’école dès l’âge de quatorze ans et exerce de nombreux métiers tout en suivant l’enseignement du Conservatoire municipal de Drancy avant d’être admis à la Rue Blanche (ENSATT) où il travaille avec Marcel Bozonnet, Stuart Seide et Brigitte Jaques.

Il jouera ensuite dans une trentaine de spectacles montés entre autres par Anne Torrès, Jean-Paul Wenzel, Gilberte Tsaï, Stéphane Braunschweig, Patrick Pineau, Georges Lavaudant, des textes pour la plupart d’auteurs contemporains : Eugène Durif, Arlette Namiand, Joël Jouanneau, Jean-Christophe Bailly, Michel Deutsch, Jean-Paul Wenzel ou Mahmoud Darwich.

Il mène parallèlement à son métier d’acteur un travail d’écriture qui le conduira avec la collaboration de Claire Lasne à créer en 1991 la compagnie Les Acharnés, qui produira Les Acharnés, Les Fragments de Kaposi, Ma petite Vie de Rien du Tout, Etre sans père (Platonov), Jeremy Fisher (3) (opéra jeune public créé à Lyon), Les nouveaux Bâtisseurs. Gilberte Tsaï monte au Festival d’Automne De Plein Fouet, Jean-Paul Wenzel Moi, le Cheval et Nuit des Temps, Nadine Varoutsikos El Menfi et il mettra lui-même en scène Malcolm X au CDN de Saint-Denis, Soigne ton droit et Requiem opus 61 à Drancy. Il écrit et met en scène Providence café au Théâtre du Rond-Point, en mars 2003. Puis ce sera Moins qu’Un Chien, d’après l’autobiographie de Charles Mingus au Festival Banlieues Bleues 2004 et Le Tigre Bleu de l’Euphrate, un monologue de Laurent Gaudé au Théâtre national de Luxembourg avec Carlo Brandt.

Il poursuit sa collaboration avec cet immense acteur sur deux projets présentés au Festival de Liège, aux Halles de Schaerbeek et à la Ferme du Buisson : Discours de l’Indien Rouge et Analectes de Nabeshima, de Jocho Yamamoto.

Il anime régulièrement de nombreux ateliers d’écriture en milieu carcéral et a travaillé dans les territoires occupés, mettant lui-même en scène en 1999 El Hafla et Boys and girls en Palestine. Récemment, il a formé de jeunes acteurs du théâtre de Quito (Equateur).

Pour la radio, il a écrit cinq pièces ainsi qu’un feuilleton radiophonique adapté d’un roman de Léo Malet, La Vie est dégueulasse. Il se consacre à la rédaction de nouvelles, de poèmes, d’un roman, ou d’un film (admis au concours du Conservatoire Européen d’Ecriture Audiovisuelle, il suit les cours dispensés par les plus importants scénaristes de la télévision.)
Récemment il a monté Arnaque, Cocaïne et Bricolage au Théâtre du Splendid (2006) et surtout Vive la France I entre 2006 et 2008, un regard sans concession sur la colonisation, l’immigration et l’intégration.

Vive la France II, présenté au CDN de Saint-Denis en 2008 sous forme d’étape de travail, reste dans ses cartons faute de subventions… et enfin il a écrit et monté pour le jeune public : Un enfant comme les autres au Théâtre de l’Est parisien, en 2008.

Ses ouvrages sont édités chez Actes Sud-Papiers.

Sur le site de la compagnie se trouvent nombre de ses textes.


Jusqu’au 22 novembre 2009.

Maison de la Poésie, Passage Molière, 157, rue Saint-Martin, 75003 Paris.

Renseignement - réservations : 01.44.54.53.00

Du mercredi au samedi à 19h, le dimanche à 17h.

Mise en scène, scénographie et jeu : Mohamed Rouabhi ; Compagnie Les Acharnés-Mohamed Rouabhi

Marina Da Silva

(1) The Children of Diamond Rural School, St. Croix, Virgin Island. 1958.

(2) Deir Yasin, Al Qods, Palestine, 1983.

(3) Les 1er, 2, 3 et 4 janvier au centre culturel de Belem, Lisbonne.

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