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Homosexuels : cibles émouvantes, boucs émissaires

par Jean-Christophe Servant, 21 octobre 2009

En février 2008, une vague d’homophobie sans précédent déferlait sur le Sénégal. Dans le sillage d’un article, publié dans un magazine people, destiné à « alerter les autorités sur la montée de l’homosexualité chez les jeunes », des imams, des collectifs d’associations religieuses musulmanes, des hommes politiques connus pour leurs positions fondamentalistes et des journalistes menèrent de concert, pendant plusieurs semaines, une virulente croisade contre la « dégradation des mœurs et le non-respect des valeurs religieuses » (« L’homophobie se radicalise au Sénégal », par Habibou Bangré, Afrik.com, 21 février 2008). Plusieurs personnes présentes sur une des photos publiées par le magazine, prises lors d’une cérémonie de pseudo-mariage entre deux hommes, furent brièvement arrêtées pour « outrage à la pudeur et mariage contre nature ». Parmi eux, des militants ayant participé à un atelier organisé à Bamako par l’association Aides.

En décembre 2008, c’était au tour de neuf autres Sénégalais de Mbao, travaillant dans des associations de lutte contre le sida, d’être arrêtés puis condamnés en première instance à huit ans ferme de prison pour « comportements contraires aux bonnes mœurs ». En avril 2009, la Cour d’appel de Dakar annulait leur condamnation et ordonnait leur mise en liberté. Quelques semaines plus tard, des chefs religieux musulmans annonçaient la création d’un « Front islamique pour la défense des valeurs éthiques ». Intitulé « Riposte et engagement », un texte affirmant que des « lobbies tapis dans l’ombre » avaient « ourdi une conspiration dangereuse contre les valeurs religieuses » dans le but d’obtenir la légalisation de l’homosexualité était rendu public. Un imam de Guédiawaye (banlieue de Dakar) allant jusqu’à déclarer devant quelques journalistes vouloir la mort des homosexuels : « Ce sont des gens qui méritent d’être mis au ban de la société quitte même, s’ils refusent de le faire, à ce qu’ils rejoignent le silence des cimetières (...), qu’ils soient tout simplement éliminés de la vie » (« Des religieux créent un front islamique contre l’homosexualité », Agence France Presse, 30 avril 2009).

Des goordjigeen ancrés dans la culture wolof

Au Sénégal, l’article 3.913 du Code pénal de 1965 punit les actes homosexuels d’un à cinq ans d’emprisonnement et d’une amende de 100 000 à 1 500 000 francs CFA (entre 150 et 2 300 euros). Pour autant, le pays était jusqu’alors considéré comme « l’un des plus progressistes d’Afrique sur la question de l’homosexualité », comme le précisait en 2008 Joel Nana, responsable de programme à l’IGLHRC (International Gay and Lesbian Human Rights Commission) pour l’Afrique Occidentale . « Le gouvernement a inclus depuis 2005 dans son plan de lutte contre le sida un engagement de lutter contre le VIH chez les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes. C’est pourquoi nous trouvons ces arrestations très inquiétantes » (« L’IGLHRC dénonce les arrestations d’homosexuels au sénégal », Behind the Mask, 8 février 2008]).

Loin de heurter la société, les goordjigeen (en wolof, hommes qui jouent a être une femme et, par généralisation, gays) sont d’ailleurs des figures ancrées dans le monde urbain wolof, et plus particulièrement dans son histoire contemporaine. Comme le rappelle le sociologue cheikh Ibrahima Niang, enseignant à l’institut des sciences de l’environnement de l’université Cheikh Anta Diop, et coordinateur en 2003 d’une étude sur les « stigmates, violences et vulnérabilité au VIH parmi les hommes qui ont des relations homosexuelles à Dakar » , « les femmes leaders, qui menaient les grandes mobilisations sociales, avaient autour d’elles des homosexuels. Il y avait systématiquement des homosexuels qui habitaient dans leur cour. (…) Dans les villes de Saint-Louis, par exemple, Gorée et Rufisque, à un moment donné, il y avait une grande culture d’acceptation de l’homosexualité » (« Nous avons besoin des homosexuels », interview recueillie par H. Fall et M. Wane, L’Observateur, 21 avril 2009).

Lors des fêtes familiales, y compris celles organisées à l’occasion du retour du pèlerinage à la Mecque, les riches femmes d’affaires s’entouraient d’homosexuels ou de travestis jouant le rôle de maître de cérémonie. Comblés de cadeaux par leurs bienfaitrices, les goordjigeen étaient également protégés par ces dernières contre la stigmatisation ou les violences dont ils pouvaient être l’objet. Aujourd’hui encore, nombreux sont les homosexuels sénégalais à jouer le rôle de maître de cérémonies lors de manifestations politiques ou sportives. L’étude menée par l’équipe de Cheikh Niang atteste qu’« on les retrouve aussi bien chez les musulmans que chez les catholiques, chez les cadres, les étudiants, les fonctionnaires, chez les chômeurs, dans toutes les catégories sociales et dans tous les groupes ethniques. »

A météo de crise, tempête morale

Pour la Sénégalaise Codou Bop, journaliste et coordonnatrice du Groupe de Recherche sur les Femmes et les Lois au Sénégal, et le bureau de coordination régionale pour l’Afrique et le Moyen-Orient du réseau Femmes sous lois musulmanes, cette poussée d’homophobie « révèle une stratégie déjà utilisée dans d’autres affaires du même genre. Elles se déroulent toujours dans un contexte de crise économique et sociale et qui cible des groupes vulnérables dont la mobilisation pour la promotion de leurs droits économiques ou sexuels commençait à porter des fruits. Hier, il s’agissait des femmes, aujourd’hui ce sont les homosexuels, catégorie encore plus vulnérable car victime d’un profond stigmatisme social » (« Homophobie et manipulation politique de l’islam » (PDF), 25 mars 2008). En face, poursuit la chercheuse, on trouve de fait « un nombre croissant de Sénégalais, les jeunes surtout, attirés par un discours fondamentaliste qui leur fait croire que la religion est la réponse aux problèmes économiques et sociaux qu’ils rencontrent. »

Le Sénégal n’est pas la seule démocratie africaine où les minorités sexuelles servent actuellement de boucs émissaires sur fond de creusement des inégalités sociales. L’Afrique du Sud de M. Jacob Zuma, qui avait déclaré que le mariage homosexuel était une « disgrâce pour la nation », voit ce droit, légalement autorisé depuis la fin 2006, de plus en plus remis en question par des lobbies chrétiens (« South Africa debates same-sex marriage », par Nicolas Brulliard, Global Post, 16 octobre 2009). Dans ce pays confronté à la plus importante crise économique depuis 1994, les actes homophobes se multiplient, à l’instar de la destruction au Cap de plus de 700 posters annonçant le quinzième festival sud-africain du cinéma gay et lesbien (« Our glorious posters have been trashed », 12 septembre 2009).

Au sein des nations du continent régulièrement épinglées pour leurs atteintes aux droits humains, l’instrumentalisation politique de l’homophobie se révèle encore plus flagrante. Au début de l’année, les parlementaires nigérians votaient ainsi à l’unanimité un projet de loi interdisant le mariage entre personnes de même sexe. (« Nigeria’s proposed ban on same-sex partnerships an assault on human rights »). Comme chez le géant d’Afrique, l’homosexualité en Ouganda était elle aussi qualifiée de crime passible d’une peine de quatorze ans de prison. Le 10 octobre 2009, un mois après que le président Yoweri Museveni ait été confronté aux plus graves émeutes urbaines depuis le début de son long règne (« En Ouganda, des émeutes sanglantes fragilisent président Yoweri Museveni », par Jean-Philippe Remy, Le Monde, 15 septembre 2009) un nouveau projet de loi était déposé devant le Parlement ougandais. Visant à renforcer l’arsenal législatif contre les homosexuels — une communauté de près de 500 000 personnes sur 31 millions d’habitants selon les associations locales de défense des droits des homosexuels —, il va jusqu’à proposer, dans certains cas, la peine de mort. (« Uganda MP urges death for Gay Sex », BBC News, 15 octobre 2009). Cette proposition du député David Bahaty, membre du parti au pouvoir, le Mouvement Patriotique Ougandais, est soutenue par le Family Life Network, réseau évangélique international auquel est affiliée l’église pentecôtiste de Kampala. Ce lobby bénéficie d’importants soutiens au sein du gouvernement, notamment de la femme du président ougandais, Janet Museveni (« Le Lobby Evangélique à l’assaut de l’Ouganda », Le Monde diplomatique, Anouk Batard, janvier 2008). La proposition de loi survient six mois après l’organisation par le Family Life Network d’un atelier intitulé « Exposing the truth behind homosexuality and the homosexual agenda », auquel participèrent plusieurs fondamentalistes chrétiens américains connus pour leurs positions homophobes.

Pour Mme Solome Nakaweesi-Kimbugwe et M. Frank Mugisha, deux défenseurs ougandais des droits de l’homme, « tout semble indiquer que ce projet de loi ne soit qu’une tactique de diversion. A l’approche des élections générales de 2011, de nombreux ougandais demandent à ce que soient menées des réformes électorales ainsi que la création d’un plus large espace politique permettant l’expression de voix alternatives et un réel multipartisme. Une partie des tactiques de diversion en cours est destinée à engager le parlement et les citoyens ougandais dans des “débats moraux” à forte charge émotionnelle plutôt que sur les vraies questions de gouvernance auxquelles est confronté l’Ouganda. Cette proposition de loi fait partie de la vaste panoplie de questions morales, toutes axées sur le genre et la sexualité (et parmi lesquelles on retrouve l’homosexualité et la prostitution) qui domineront dans les mois à venir le débat parlementaire, laissant peu ou pas d’espace du tout aux discussions sur les réformes des lois électorales. Cette loi, si elle était votée, serait en tout cas un outil permettant, durant la précampagne électorale, de combattre les opposants politiques, même au sein du parti au pouvoir, tout comme un instrument destiné à nettoyer de toute dissidence le parlement au cas ou l’on n’arrivait pas à empêcher un nouveau parti politique de faire élire ses représentants. Dans ce cas, les principales cibles de cette loi seraient les jeunes politiciens, ceux qui sont célibataires, divorcés et tous les autres qui ne rentrent pas dans la grille morale imposée par Bahati et ses alliés » (« Bahati’s bill : A convenient distraction for Uganda’s government », Pambazuka News, 16 octobre 2009).

Poussés vers l’invisibilité

Après avoir baissé tout au cours des années 1990, le taux de prévalence du sida en Ouganda augmente. Il atteint actuellement près de 8 % de la population. L’Ouganda fut longtemps cité en exemple dans le monde pour le prétendu succès de ses programmes de lutte contre le sida. Largement financées par des ONG confessionnelles de type pentecôtiste opposées à l’usage des préservatifs, ses campagnes de sensibilisation et de prévention furent souvent placées sous le signe de l’abstinence et de la fidélité. L’Ouganda reconnaît aujourd’hui ne plus avoir les moyens de sa politique. La présidence de la République ougandaise a attribué à la crise financière mondiale le retrait de plusieurs bailleurs de fonds internationaux de ses programmes annuels de lutte contre l’épidémie. Les bailleurs de fonds en question expliquent plutôt leur retrait par la difficulté à justifier leurs dépenses, compte tenu de la corruption qui mine le pays et notamment les services de santé, et l’ostracisme dont furent atteints les communautés les plus touchées par l’épidémie, en premier lieu prostituées et homosexuels. Au même moment, au Malawi, dans un pays ou l’homosexualité reste passible de 14 ans d’emprisonnement, Mary Shawa, sa secrétaire à la Nutrition et au VIH-sida, déclarait : « Si nous voulons combattre le sida, il faut mettre en place une approche envers les groupes à risque, tels que les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes. » (« Gay rights way to fight Aids in Malawi-Official », Agence Reuters, 15 septembre 2009).

En forçant ses minorités sexuelles à choisir l’invisibilité, l’Afrique fait plutôt l’inverse…

Jean-Christophe Servant

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