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L’Asie en sommets

par Martine Bulard, 27 octobre 2009

Week-end studieux en Thaïlande, à Hua Hin, pour les principaux chefs de gouvernement asiatiques. Les rencontres multi et bilatérales se sont succédé à vive allure, entre les 23 et 26 octobre : quinzième sommet de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (Anase) — Birmanie, Brunei, Cambodge, Indonésie, Laos, Malaisie, Philippines, Singapour, Thaïlande, Vietnam — auxquels se sont joints la Chine, le Japon, la Corée du Sud, formant ce que l’on appelle l’« Anase + 3 » ; quatrième sommet de l’Asie de l’Est avec l’Inde, l’Australie, la Nouvelle–Zélande ; rencontre Inde-Chine notamment sur la question très controversée de l’Arunachal Pradesh, territoire contesté entre les pays qui avaient monté le ton, ces dernières semaines… « Nous avons réaffirmé le besoin de préserver la paix et la tranquillité à la frontière jusqu’à la résolution de cette question », a indiqué le premier ministre indien Manmohan Singh, soulignant la volonté de « bâtir une confiance et une compréhension politique » entre les deux géants du continent (Aujourd’hui l’Inde, 26 octobre 2009).

Pas de décisions capitales durant ces réunions. Mais un sentiment de plus en plus marqué d’appartenance commune, des engagements vers une plus grande solidarité financière et économique, ainsi que des attentes fortes notamment vis-à-vis des deux locomotives de la région : l’Inde et la Chine. La première affiche un taux de croissance qui tourne autour de 6 %, tandis que la seconde a annoncé le chiffre de 8,9 % au troisième trimestre 2009. De quoi faire rêver n’importe quel gouvernement occidental.

La Birmanie très courtisée

Avant d’aborder les questions économiques, l’Anase a réussi le miracle de créer une Commission des droits de l’homme, sans même évoquer le nom de Mme Aung San Suu Kyi, principale opposante à la junte birmane et toujours assignée à résidence. Le communiqué final se contente d’en appeler à une « réconciliation nationale » en Birmanie et — c’est quand même une première — insiste sur les prochaines « élections [qui doivent être] régulières, libres, ouvertes et transparentes » — lesquelles devront avoir lieu l’an prochain (lire le reportage d’André et Louis Boucault, dans le numéro de novembre du Monde diplomatique, en vente en kiosques le 28 octobre). Il est vrai que Naypyidaw, la nouvelle capitale birmane, fait désormais l’objet de toutes les attentions, singulièrement de la part de l’administration américaine. M. George W. Bush avait fermé toutes les portes, imposé un blocus et menacé d’apporter l’aide humanitaire au bout des fusils ; M. Barack Obama a choisi de reprendre le dialogue, sans pour autant abandonner les sanctions. Mme Suu Kyi a d’ailleurs été autorisée par la junte à rencontrer des parlementaires américains. D’un côté, la junte essaie de se refaire une virginité démocratique pour la galerie internationale, tout en maintenant son pouvoir ; de l’autre côté, Washington cherche à limiter l’emprise chinoise sur son voisin birman. Quant à la Thaïlande, organisatrice de ce quinzième sommet de l’Anase, elle demeure le premier partenaire commercial de la Birmanie, juste avant l’Inde, la Chine étant le premier fournisseur…

Une coopération renforcée

Ce sont évidemment les questions économiques — et la sortie de crise — qui ont constitué l’essentiel des discussions. La Chine apparaît en première ligne en raison des moyens dont elle dispose et du dynamisme de sa propre économie. Rappelant la création du fonds commun asiatique, (l’ « initiative de Chiang Mai »), « destiné à fournir des liquidités d’urgence pour les pays en crise financière », le premier ministre Wen Jiabao estime qu’il « devrait être lancé d’ici la fin de l’année ». (Xinhua, Pékin, 25 octobre) Alimenté principalement par la Chine, le Japon et la Corée du Sud, ce fonds devrait être doté de quelque 120 milliards de dollars. Toutefois Pékin est resté muet sur la baisse du yuan — qui suit la courbe du dollar — vis-à-vis des autres monnaies de la région (- 24,3 % du won sud-coréen, - 10,4 % du dollar singapourien, - 7,7 % du bath thaïlandais…) ; ce qui pénalise les pays concernés…

En revanche, Pékin a également insisté sur la mise à disposition de 15 milliards de dollars de crédits préférentiels pour le développement du commerce et l’aide de 39,5 millions de dollars pour les pays de l’Anase les moins avancés. « Nous devons, a précisé le premier ministre, renforcer les échanges et la coopération dans des domaines tels que le commerce, la finance, l’énergie, la sécurité alimentaire et la prévention des catastrophes (…) La coordination devrait également être renforcée sur des questions comme le changement climatique et la réforme du système financier international. » Rappelons que les autorités chinoises ont réclamé une réforme en profondeur du système monétaire international et la fin du dollar comme monnaie-pivot.

Cette préoccupation rejoint celle du nouveau premier ministre japonais. Dans une interview au South China Morning Post, le 25 octobre, M. Hatoyama Yukio a renouvelé sa proposition « d’avoir, à long terme, une monnaie [asiatique] commune », marquant le rôle nouveau de « l’Asie dans la conduite des affaires du monde ». En attendant, il a préconisé « le renforcement des coopérations entre régimes et pays fort différents » mais animés d’un souci de stabilité. Certes, le yen domine largement, et le yuan n’est pas à la veille de devenir une devise convertible ni une monnaie de réserve, mais ces propositions sont significatives du changement des mentalités. « L’alliance américano-japonaise reste la pierre angulaire fondamentale », a précisé M. Hatoyama dans cette même interview. « Dans le même temps, le Japon est un pays d’Asie, et nous devons renforcer nos relations de confiance avec l’Asie et pour cela nous devons encore intensifier la coordination et la coopération avec les pays d’Asie orientale. » Une nouvelle diplomatie se dessine, autonome vis-à-vis de l’Occident, qui a beaucoup de mal à comprendre qu’il ne tire plus les ficelles tout seul (Lire Martine Bulard et Jack Dion, L’Occident malade de l’Occident, Fayard, Paris, 2009).

Fort symbolique est l’arrivée annoncée du Chinois Zhu Min parmi les vice-présidents du Fonds monétaire international. Cette nouvelle tête — la première en provenance d’un pays émergent, asiatique qui plus est — ne transformera sûrement pas cet organisme qui joue le bras armé du privé en instrument de développement harmonieux, favorable aux populations. Mais elle témoigne des bouleversements en cours.

Le pari réussi de la Chine

Un an après le lancement de son plan de relance ( 4 000 milliards de yuans, soit 460 milliards d’euros), en novembre 2008, la Chine estime qu’elle finira l’année 2009 avec une croissance au moins égale à 8 % — chiffre considéré comme le minimum pour assurer la continuité politique du régime. Rien ne dit que sa stabilité est garantie, même si les mouvements sociaux, de plus en plus nombreux, restent éclatés. Mais le taux de croissance, qui était descendu à 6,1 % au premier trimestre 2009, a régulièrement augmenté, pour atteindre 7,9 % au deuxième trimestre, puis 8,9 % au troisième. Les experts tablent sur un résultat proche de ce niveau pour le quatrième.

Certains mettent en cause ces données, qu’ils estiment manipulées, et font valoir, par exemple, la distorsion entre les ventes de détail (+ 15 % au premier semestre) et les dépenses de consommation des ménages urbains (+ 9 % durant la même période). Même en prenant cette statistique la plus basse, on est loin de la récession annoncée par ces experts occidentaux, qui ne croyaient pas un instant à la relance chinoise.

Que les dirigeants produisent des statistiques très « politiques », c’est évident. Tout comme il est évident que l’on ne peut établir, à la virgule près, le taux de croissance. Il n’en demeure pas moins vrai que l’action publique pour empêcher que la machine s’enraye s’est avérée payante.

Elle n’a toutefois pas permis d’établir de nouveaux équilibres, avec une économie moins tournée vers l’extérieur et plus centrée sur la consommation des familles. En baisse de 22 % sur un an, l’excédent commercial atteint néanmoins 123 milliards de dollars, sur les huit premiers mois de 2009. Des efforts ont été accomplis pour améliorer la consommation dans les campagnes, et rebâtir un système public de santé et d’éducation à l’échelle du pays. Mais comme l’écrit dans sa note économique de septembre M. Pierre Mongrué, conseiller financier au service économique de l’ambassade de France à Pékin, une bonne partie (45 %) des crédits abondamment déversés a été absorbée par la Bourse (qui bat tous les records) et par l’immobilier (qui menace d’enfler démesurément). Les autres investissements sont allés en priorité vers les capacités de production industrielle et les infrastructures de transport.

Cependant, dès septembre, le gouvernement a coupé les financements bancaires aux investissements dans six domaines : la sidérurgie, les cimenteries, le verre plat, les mines, l’éolien, le silicium (lire « Les usines chinoises tournent à plein régime, Pékin s’inquiète », La Tribune, Paris, 22 octobre 2009). Selon le ministère de l’industrie et de l’information
technologique (MIIT), « les capacités totales en acier de la Chine devraient atteindre 660 millions de tonnes métriques, alors que la demande estimée ne dépasse pas les 470 millions de tonnes métriques », indique China Economic Review (octobre 2009), qui note la volonté du pouvoir de réduire le nombre des petites aciéries (fort polluantes) et de lutter contre la spéculation. Même attitude dans le secteur charbonnier : la lutte contre les petites mines plus ou moins clandestines, où les accidents se multiplient, s’est renforcée. Pékin veut faire le ménage tout en maintenant un haut niveau d’activité.

Martine Bulard

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