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Cette année, la bonne gouvernance n’a pas de prix

par Jean-Christophe Servant, 30 octobre 2009

Cette année, le gabonais Marc Ona Essangui aura été distingué par le Goldman Environnemental Prize, le prix Nobel Vert. Dénonçant un accord entre le gouvernement et une entreprise minière chinoise, le président de l’ONG Rainforest avait réussi à ce que Libreville réduise la taille de la concession minière menaçant le parc national d’Ivindo. Son pair congolais René Ngongo, créateur de l’ONG Océan, engagé dans le combat pour la protection des forêts du bassin du Congo, s’est vu, lui, remettre le prix Nobel Alternatif, le Right Livelood Award, par une association, Greenpeace, dont il ouvrit le bureau dans son pays. La camerounaise Agnes Tailé, animatrice jusqu’en juin dernier d’une émission de libre antenne sur la chaine privée Canal 2 international, a reçu de son côté le prix du courage en journalisme 2009, remis par la fondation internationale des femmes dans les médias ; Denis Mukwege, gynécologue congolais soignant les femmes victimes de violences sexuelles liées à la guerre civile, prix Olof Palme 2008, était nominé pour le prix Nobel de la Paix ; enfin, l’équipe multiraciale de l’ONG sud-africaine Bobbi Bear, dont le documentaire consacré à ses « rough aunties » (ses « tanties brutes de décoffrage ») a été primé au dernier festival de Sundance, prend soin des enfants maltraités des townships de Durban.

Un non-prix qui fait du bruit

C’est pourtant un non-prix que les éditorialistes africains — relayés par les journalistes Afrique des rédactions occidentales — auront le plus commenté cette année : celui que la fondation Mo Ibrahim remet depuis 2007 aux anciens chef d’Etat africains élus démocratiquement, ayant exercé leur mandat pendant la durée prévue par la constitution de leur pays, et qui ont quitté leurs fonctions au cours des trois années précédentes. En 2008, lors d’une conférence de presse organisée à Dakar, Mo Ibrahim expliquait l’importance d’un tel prix : « ll est grand temps d’arrêter de disserter sur la bonne gouvernance, d’en faire une poésie, il faut en faire maintenant une réalité partout en Afrique. Les Africains doivent se l’approprier, en devenir les champions et les héros. »

Or cette année, le comité international chargé de choisir un successeur à Festus Mogae, ex-chef d’Etat du Botswana, n’aura trouvé aucun candidat digne de recevoir la récompense : 5 millions de dollars versés sur dix ans au récipiendaire et 200 000 dollars par an octroyés pour le restant de ses jours. Parmi les trois qui lui avaient été présentés — les présidents sortants du Nigeria (Olusegun Obasanjo), d’Afrique du Sud (Thabo Mbeki) et du Ghana (John Kufuor) —, aucun gagnant n’est sorti du lot, reconnaît le comité, qui, tout en soulignant « les progrès en matière de gouvernance menés dans différents pays du continent », note aussi « de récents reculs dans d’autres pays ».

Philanthrocapitalisme africain

A l’origine de ce prix initié par « une fondation africaine, administrée par des Africains, avec de l’argent africain » et dont le but « est de faire bouger l’Afrique » on trouve un philanthrocapitaliste soudano-britannique ayant bâti sa fortune dans le secteur de la téléphonie mobile, avant de faire une solide plus-value en revendant, en 2005, sa compagnie Celtel au koweïtien MTC. Lors de son lancement, en 2007, Mo Ibrahim, qui se décrit comme un « ancien marxiste » (« Mo Ibrahim : Africa Calling », This Day, Lagos, 11 avril 2009), avait certes signalé que ce prix ne serait pas nécessairement décerné chaque année. Ce n’est pas tous les ans que l’on peut de fait saluer un homme de l’envergure de Nelson Mandela, distingué à titre honorifique par la fondation Mo Ibrahim. Pour autant, la déconvenue de ce non-prix a été particulièrement brutale pour les éditorialistes de la presse continentale, obligés une nouvelle fois de reconnaître, ironiquement ou cruellement, les travers, excès et dérives de leurs politiciens (« Le prix Mo Ibrahim est passé sous le nez de tous les chefs d’état africains encore vivants », La Nouvelle Tribune, Cotonou, 27 octobre 2009).

Certains se demandent même si un tel Award est justifié. Dans le Guardian, Reuben Abati, l’éditorialiste le plus lu du Nigeria, estime que Mo Ibrahim, plutôt que de verser de confortables sommes à d’anciens leaders, servirait mieux l’Afrique s’il finançait par exemple l’enseignement supérieur en sciences politiques. Tout en précisant qu’à tout prendre, le ghanéen John Kufuor aurait mérité cette prestigieuse distinction : « Sous son mandat, le PNB, la scolarisation et le pourcentage de population active ont augmenté. Il est l’homme qui a introduit une couverture santé gratuite pour les plus démunis ainsi que des repas gratuits à l’école. Il a fait du Ghana une success story. Et en décembre 2008, il laissait le pouvoir au candidat d’opposition John Atta Mills, du National Democratic Congress, comme le stipule la constitution et les règles électorales. Aujourd’hui, ces élections qui ont été conduites sous son mandat, un processus qui a été indirectement salué par le président Barack Obama, sont citées comme des symboles du progrès ghanéen. L’opposition accuse John Kuofor de népotisme et de corruption… mais rien n’a été prouvé » (« Mo ibrahim prize no worthy recipient », The Guardian, 23 octobre 2009).

« Que l’on arrive a convaincre les Mugabe du monde d’abandonner le pouvoir n’est qu’une partie du problème », commente Ory Okolloh du blog Kenyan Pundit. « Encore faut il se demander qui remplacera la vieille garde. Y-a-t-il vivier de jeunes pousses ? Seront elles différentes des anciens. Ou seront elles simplement une version plus jeune, plus affamée et plus cynique des mêmes, à l’instar du parlement kenyan d’aujourd’hui ? (…) Pourquoi pas créer un fonds pour les jeunes Africains qui veulent s’engager en politique à condition qu’ils s’engagent à respecter la bonne gouvernance, que le financement de leur campagne soit transparent, et qu’une fois élu, ils fassent ce qu’ils ont publiquement promis de faire… Une idée folle ? Peut-être…mais l’idée d’un index de la bonne gouvernance en Afrique n’est-elle pas tout autant folle ? » (« On the Ibrahim prize for African leadership », 22 octobre 2009).

La fondation Mo Ibrahim est en effet également à l’origine d’un indice annuel rendant compte de l’évolution de la gouvernance en Afrique. Cet indice, dont le classement est révélé tous les automnes, évalue à partir de 84 indicateurs regroupés en quatre catégories la fourniture de biens et services publics à leurs concitoyens par les gouvernements et acteurs non‐gouvernementaux. Là aussi, sa récente publication a fait réagir moult commentateurs du continent. D’autant qu’à la même période, et plus discrètement, la Fondation Mondiale pour La Paix présidée par Robert I. Rotberg, ancien conseiller de l’index Ibrahim, directeur du Programme sur les conflits civils de l’école d’administration Kennedy (Harvard), divulguait son propre classement africain (« Contention over Rankings of African Nations, », New York Times, 6 octobre 2009).

Fiers d’être ghanéens

Ces deux palmarès, dominés par la même dizaine de pays, ne tiennent pas compte du fameux indicateur du bonheur collectif préconisé par le récent rapport Stiglitz commandité par la présidence de l’Etat français. Si on avait pu arriver à le définir, il y alors fort à parier que le Ghana — 7e au classement Mo Ibrahim, et seul pays d’Afrique de l’ouest, exception faite du Cap Vert, à figurer dans un peloton de tête dominé par des nations d’Afrique australe — se serait certainement rapproché du podium occupé par trois îles et archipels : Maurice, le Cap Vert et Seychelles. Le Ghana aurait même battu a plate couture l’Afrique du Sud, cinquième de ce classement. Au sein de sa société devenue la plus inégalitaire du monde, selon l’économiste Haroon Bhorat, de l’université du Cap, le bonheur d’être libéré a en effet laissé place à un ressentiment grandissant (« Un des pays les plus inégalitaires du monde », Sébastien Hervieux, 30 septembre 2009). Ce qui n’est pas le cas du Ghana, pourtant classée 152e nation de l’indice du développement humain.

En 2009, le pays aura fait le plein de « bonnes vibrations »… en attendant de faire un plein de pétrole dont il entend bien exorciser la malédiction (« Le Ghana, futur producteur de brut, peut éviter la malédiction de l’or noir », AFP, 22 juillet 2009). Investiture d’un chef d’Etat démocratiquement élu et retour aux affaires de l’opposition, premier pays du continent visité par le président Obama, sélection de l’équipe des Black Stars à la prochaine coupe du Monde de football, et, finalement, victoire de l’équipe junior des Black Satellites a la coupe du monde des moins de 20 ans — une première pour l’Afrique… tous ces événements auront contribué à euphoriser les citoyens ghanéens (« We are proud to be Ghanians », The Chronicle, Accra, 19 octobre 2009).

Reste encore à trouver le Ghanéen, « héros de la rue » incarnant le mieux cet optimisme propre à un continent qui répète « qu’il n’y a pas de problèmes, seulement des solutions ». Contrairement aux chefs d’Etat, l’Afrique comme le Ghana ne manquent pas d’hommes mettant en pratique la « gouvernance du bas ». Entre une enquête sur les déchets électroniques qui sont illégalement débarqués dans les décharges d’Accra et une mission d’observateur électoral, Jean Michel Rousset, un ancien de l’action culturelle française, nous invite à rendre visite à Eric Adjetey. Eric a 24 ans. Il vit à Teshie, un village côtier des faubourgs d’Accra. Comme feu son grand père Kane Kwei, qui aurait lancé la mode des cercueils personnalisés parmi les pécheurs de l’ethnie Ga, Eric conçoit des « design coffins », dont la forme évoque le métier ou la passion des défunts. En somme, Eric fait le bonheur de ses concitoyens jusque dans l’au-delà. Une histoire qui n’a pas échappé aux publicitaires espagnols chargés de vendre la boisson gazeuse Aquarius, propriété du groupe Coca Cola, aux consommateurs ghanéens. Utilisé comme héros de la campagne télévisée menée au printemps dernier par Aquarius, Eric est aujourd’hui un modèle pour la jeunesse urbaine du pays.

Pour les intéressés, Eric court toujours un peu trop… mais on peut tenter de le contacter via son Facebook.

P.S. : Le Ghana semble d’ailleurs une terre africaine appréciée par les créatifs occidentaux, comme on peut juger avec la version longue de cette nouvelle publicité tournée au profit d’un célèbre chocolatier britannique vendant, sur fond de hiplife, son approvisionnement équitable en cacao.

Jean-Christophe Servant

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