Le Monde diplomatique
Accueil du site > Le lac des signes > En Algérie, les enfants d’octobre 1988

En Algérie, les enfants d’octobre 1988

vendredi 30 octobre 2009, par Delphine Gourlay

Mathématicien converti au journalisme de terrain, pop romancier, dramaturge et poète algérien, Mustapha Benfodil est la figure élémentaire d’une nouvelle équation non exilable d’insolents écrivains, dont les langues de traverse, délestées du poids du « butin de guerre » [1] et du naturalisme historique, usent de l’anamorphose littéraire pour fouiller le réel jusqu’à son implosion. Des récits dérangeants et des « attentats sémantiques » que le poète a voulu éprouver par l’action, dans une tentative non autorisée de don physique de son corps littéraire au corps social. Portrait fragmentaire d’un « anartiste » monté au front.

« Je ne sais pas à quel citoyen j’aurais ressemblé s’il n’y avait pas eu cette bourrasque de liberté. » Mustapha Benfodil est né au moins deux fois. En 1968 d’abord, puis en octobre 1988, lors de cette émeute algéroise qui contamina le pays pour mettre fin dans le feu et le sang à l’ère du Parti unique. Chaque année depuis 1993, à l’initiative du RAJ [2], le 5 octobre rend un hommage non officiel aux centaines de morts, de blessés et aux milliers de torturés que l’on compta cet automne-là. Un massacre. Mais un débordement de sève aussi, sur lequel se bâtit à l’arraché le premier et fragile espace démocratique de l’Algérie décolonisée. L’« Intifada fondatrice » du poète, laissant sans doute le pouvoir songeur quant à sa survie, donna naissance dans l’effervescence à la presse privée et au multipartisme, lequel enfanta lui-même, par dérogation étatique, un islamisme politique qui muterait bientôt en islamisme armé. Fin du rêve démocratique. On était au début des années 1990 et le pays préparait son suicide.

Le jeune Benfodil, qui comptait déjà plusieurs nouvelles à son actif, troqua les mathématiques contre l’anthropologie des médias. Vertigineux champ d’observation dans un pays qui verrait bientôt les gens du métier trucidés – plus d’une centaine. En mai 1993, le meurtre irrésolu du premier d’entre eux, le grand Tahar Djaout, poussa Mustapha sur le champ de bataille. Par « une urgence » à être au monde, il se fit « journaliste pratiquant » plutôt qu’anthropologue. Quoique. Le « reporter rêveur » qui débutait, « ballotté entre l’ampleur du désastre et la beauté de l’engagement », abandonna, au fil du marasme, la chronique sécuritaire pour un journalisme gyrovague, sensoriel et « proche des petites gens », contant le quotidien par le détail et la société par ses soubassements. Des échantillons purs de Réel « avec un grand R enRRRagé », qui nourrissent les formes éclatées, la langue « impure et festive » et les récits empiégés de ses romans. C’est qu’en bon spéléologue de l’inconscient collectif, contre « le pessimisme des Bermudes » et le pouvoir « pourrissant sur le trône », cet homme cherche en écriture de nouveaux territoires. Pour dynamiter « l’ordre narratif national », pilonner ses façades, défaire le refoulé, le tu, relayer l’absurde, mutualiser les colères, capitaliser la Vie. Pour rendre visible l’invisible, comme l’écrit son pair Chawki Amari. Et faire « de la déconstruction un style de combat ».

Mustapha Benfodil éclot comme auteur de roman en Algérie grâce aux courageuses et belles éditions Barzakh. En 2000, elles publient Zarta !, son premier « reportage du dedans » accouché en exil volontaire au service militaire, un écho cru du « cloaque » au « paroxysme du chaos », qui malaxe l’hybridité de la langue et rend hommage « aux déserteurs des certitudes ». Tandis qu’il développe en France son univers dramaturgique par des collaborations avec la compagnie Gare au théâtre, paraît en 2003 Les bavardages du seul, une fable « trizophrène » et burlesque de cinq cents pages enfantée en cinq années, une conflagration linguistique qui fouaille le mode biblique et prend corps dans l’horreur de la décennie 1990 à travers les aventures fantastiques d’un Idiot, prophète par erreur et champion du panier à trois pas.

« Chacun de mes romans s’attaque à un phallus », dit le poète. Après l’institution militaire et le sacré, la sexualité est le champ de fouille du narrateur démultiplié de son troisième et dernier roman, Archéologie du chaos (amoureux). Ecartèlement identitaire, porosité et confrontation des récits, gravité du loufoque et irruption du bizarre, violence et solitude des fantasmagories mentales, pulsations animales des frustrations : la langue benfodilienne charrie le bruissement oral de la rue, repousse par le délire « les limites de l’innommable », conjure par la forme « une politique qui colle au cul ». Et défriche les traumas du collapsus national. « J’écris comme qui s’acharne à tirer le maximum de livres du feu. » La multiplication de ses champs expérimentaux, entre reportages, romans, théâtre, nouvelles, « biographie d’émeutier » et poésie « à défaut d’antidépresseurs », répond à l’urgence de fabriquer du sens quand « le nihilisme nous gangrène de toute part » et initie une écriture « post-traumatique », tenue par un « maquis littéraire » peuplé d’enfants de Kateb Yacine, « pas beaux, cyniques, névrosés et têtus comme une guerre sans dénouement ».

Une génération de « snipers parallèles »

N’en déplaise au poète rétif au grégaire, on lui connaît quelques frères de sang, qui, comme lui, ont déplacé la littérature sur un champ de mines et revendiqué le journalisme comme meurtrière d’observation. Confrères de rédaction, sociologues des strates, dépucelés de 1988 qui, tous et à leur manière, écrivent les doigts dans la plaie. « Je me souviens surtout des photocopies des témoignages des tortures qu’on se passait, collégiens de la banlieue Est, sous le manteau. C’était ça Octobre, le bruit des hélicos et les rapports sur la torture : toute la Violence dont les pères de la nation étaient capables », raconte Adlène Meddi, dont les polars « détournés », crus et poisseux, sondent l’obscurité morbide d’un pouvoir labyrinthique et témoignent, par leur inachèvement, de l’impuissance de la lumière. Ses romans, dont l’héroïne est la langue turgescente et la muse, une Alger défractée par la nuit, ont la violence et la poésie moite d’un combat de boxe clandestin.

Une génération ? « Seuls, mais à plusieurs », « en snipers parallèles », telle que la décrit le confrère Chawki Amari. Ce géologue de formation, artiste chroniqueur souvent puni d’enfermement pour des dessins ou des billets trop pertinents, déploie de romans en nouvelles ses no man’s land de « mutants », une autopsie des vivants surnaturelle et drôle qui scanne le pays par « coupes longitudinales » et dissèque d’étranges fantômes en mouvement. Lui aussi a « volé » son acte de naissance en 1988, qu’il résume d’un : « toute la différence entre vivre et exister ». Ecrire pour résister, oui, « mais à défaut d’une bonne kalachnikov. Le reste c’est de la littérature. C’est pour ça qu’on essaye de s’installer aussi sur le terrain de l’affrontement direct ». Dans les colonnes d’El Watan d’abord, puisque ces artistes y sont collègues. Par « le paratexte » politique, ensuite, qui commente en interview toute œuvre littéraire « dont les racines sont profondément jetées dans l’inconscient collectif ». Par l’action, enfin. Puisque, comme le rappelle le « document imprimé trouvé sur le cadavre de l’auteur » qui clôt le dernier roman de Mustapha, « la vraie bataille, c’est dans la rue ». On ne peut rien contre les souvenirs d’enfance.

« Il faut réanimer la société aux électrochocs. / Il faut une guérilla culturelle. / Les Anartistes doivent prendre linguistiquement le pouvoir et défaire les récits officiels. / Il faut occuper esthétiquement le territoire [3]. » Le poète s’est pris au mot. Contournant les verrouillages huileux du ministère de la culture algérien et « ses tréteaux sous surveillance » qui, jamais, n’accueillent son théâtre, l’artiste a « jeté » ses textes dans la rue. « En toute liberté, clandestinement », il a revendiqué « sans autorisation » une liberté d’expression et de rassemblement rationnée par un état d’urgence vieux de dix-sept ans. Et initié en live le « ré-art-mement » du peuple. Au Festival culturel panafricain qui se tenait cet été à Alger, il a débuté par effraction un cycle itinérant de « lectures sauvages » de ses textes qui promène à travers le pays des « Reading actions » en place publique et du « théâtre commando » à ciel ouvert.

Oran, Béjaïa, Tipaza, Alger : Mustapha Benfodil, généreux de son temps en ateliers d’écriture et résidences à l’étranger, joué jusqu’en Avignon et étudié aux Etats-Unis, entend offrir son art in vivo, transfuser ses textes au cœur du problème, interagir dans l’instant avec les talents, les battements et les colères du pays. Pour « faire bouger le champ idéel national », le poète travaille à une « Intifada artistique » et propage les vertus de la « micro-action » : « Bientôt, il se découvrira autant d’artistes que d’activistes dans toutes les bourgades et, par la vertu de la transversalité, nous mettrons sur pied une Algérie parallèle et engagée qui fera flipper le régime, et qui aura toujours assez d’imagination pour se réinventer. »

Alors : farce rhétorique de trublion ou potion magique de révolution ? Côté pile, la réponse est dans les faits. Le 5 octobre dernier, à Sahat Echouhada, sur la place des Martyrs, debout sur le palpitant urbain de la capitale, debout contre la mémoire confisquée, trois cents personnes, dont au moins trois romanciers, ont transformé une lecture interdite en marche sur Alger. Modeste, mais féroce. A en juger par les sibyllines menaces codées que le poète reçoit par SMS, la performance collective n’a peut-être pas fait rire les « hautes sphères ». Sans compter qu’il annonce d’intempestives alliances et des chahutages à venir. Côté face apparaît alors une silhouette croisée dans un hommage à la révolution nue de sa jeunesse, une figure du poème « Octobre, novembre, décombres » : celle d’un môme tenu en joue qui pisse sur le char qui passe. Et hisse bien haut son « vertige étoilé » [4].

Delphine Gourlay est journaliste.

Lire, dans Le Monde diplomatique de novembre 2009 (en kiosques), « Kateb Yacine, l’éternel perturbateur », par Marina Da Silva.

Notes

[1] « Le français est notre butin de guerre », citation fameuse du poète algérien Kateb Yacine (1929-1989) à propos de la francophonie et du choix du français comme langue d’écriture.

[2] RAJ, rassemblement action jeunesse, association socioculturelle à but non laudatif, née en 1993.

[3] « Document imprimé trouvé sur le cadavre de l’auteur / Manifeste du Chkoupisme », in Archéologie du chaos (amoureux), Editions Barzakh, Alger, 2007.

[4] Kateb Yacine.

9 commentaires sur « En Algérie, les enfants d’octobre 1988 »

  • permalien monavis :
    31 octobre 2009 @13h40   »

    Franchement, connaissant les personnes citées dans votre article, je trouve votre description trop pompeuse. Vous donnez à ces pseudo-écrivains des rôles qu’ils n’ont jamais joué. Allez demander aux algériens s’ils ont déjà entendu parler d’eux. Vous les présentez comme étant des leaders d’opinions alors qu’il n’en est rien. Je suis déçu par le journal Le monde diplomatique qui était plus sérieux et plus pertinent. Ces gens là sont loin d’avoir la trempe de Kateb Yacine. Il s’agit ni plus ni moins que d’imposteurs qui cultivent leur image en se jouant des détresses des autres.

  • permalien Mourad :
    31 octobre 2009 @21h48   « »

    "on ne sort pas d’une révolution pour fermer sa gueule"KATEB YACINE...Alors, vous monsieur qui vous dénommez "monavis" vous avez ratez ici l’occasion de vous taire...au risque de contredire YACINE...

  • permalien khaled :
    1er novembre 2009 @04h02   « »

    bakounine:enfin...!octobre:potemline...ces pieds nus,jadis peut etre empreints de longue marche celle parlaquelle nous sifflons la joie apes 2000 ans d aphonie, ce cri empreinte seulement d une nuit de couvre_feu,ces bottes:crotin de chevre,bouse de vache,pays:geograhie eclatee ;maux rale,sex clameur,barbe bouse : alef,nous joe ignorons une goutte al amer tune celle des pheniciens... mer ! mer ! cria colomb sans savoir qu il a decouvert l ame rilke:mitidja ta poesie est islamisee, alors pleure o pays bien aime les ruines et abla mon art.mur ;ma jeunesse... vous nous privez du beau depuis depuis l independance et encore ces fis de putes ont end_oeil de cain tout le spleel:resigne toi mon coeur et dors ton sommeil de brute :
    a J .SENAC MORT ASSASSINE ?PRIVE DE SA VILLA ,VIVANT DANS UNE CAVE LUI QUI VOULAIT JUSTE UN PEU DE SOLEIL. BRAVO !
    pour l article,je retrouve enfin j J .GENET5LES PARAVENTS) CAMUS( LACHUTE) leo... LIBEREZ LES SARDINES....ET SURTOUT GISELE HALIMI....ODIN.MAILLOT,JENSON,SARTRE,et a mon pere mort durant la guerre d algerie heureux de n avoir pasconnu l independance registre de commerce....

  • permalien Salima :
    2 novembre 2009 @19h20   « »

    Je ne sais pas comment je pourai qualifié votre portrait ! c’est scandaleux pour un Journal , comme le Monde Diplomatique qui tombe à ce point de ridecul !!!

    Presenter un Mustapha Benfodil , comme leader d’opposion , ou bien un écrivain stars ! c’est la plus grande abération ! un Journaliste qui n’a jamais pris de posion avec l’opposion dans son pays , pire encore dans ses écrits il a toujours soutenu l’armé Algérienne !
    mais quelle Insposteur !! il a été jusqu’a ce revendiqué de mouvement d’Octobre 1988 , ca c’est la plus grande dérive que ce Journal n’a jamais connu !!!

  • permalien Je veux Plaire ! :
    3 novembre 2009 @09h50   « »

    Une seule image peut résumer qui sont ces "écrivains" : La semaine dernière, Benfodil a publié deux pages sur un voyage dans un voilier de luxe avec son ami Adlène et il osait se comparer aux "Harraga". L’imposture est là. Ils espèrent se positionner en martyrs alors qu’ils sont loin de l’être. Ils cherchent une étiquette (comme celle du 5 octobre) pour se faire un bon CV.

    Autre chose : dans un entretien faite par Benfodil et Amari au ministre des Travaux publics, Amar GHoul,ils ne posaient pas de questions sur les incroyables surcoûts de l’autoroute est-ouest (dont les répliques du séisme de a corruption commencent à se faire ressentir). Ils préféraient demander quelle était l’équipe de foot favorite du ministre. L’unique souci des ces gens là est de plaire.

    Cet article est, du reste, formidablement bien écrit

  • permalien Mika :
    6 novembre 2009 @14h28   « »

    A la lecture des nombreux articles de Mustapha Benfodil sur le quotidien des parents de harragas disparus en mer, et au regard de ce sincère compagnonnage, on lui pardonnera cette métaphore maladroite.

  • permalien randanadir :
    11 novembre 2010 @22h18   « »

    Désolé, mais je crois que le dénommé MONAVIS a raison sur toute la ligne ! Quant à vous, je vous donnerai juste un petit conseil : soyez polis !

  • permalien LEMILITANTSANSFRONTIERES :
    6 octobre 2011 @11h28   « »

    AFIN DE NE POINT OUBLIER / OCTOBRE 2011.

    ¨Ô ALGERIE !"
    Ô ALGÉRIE Pays des Braves !
    Dis-leur
    En cet Historique mois d’octobre
    Dis-leur !
    Dis-leur
    Qu’ils se leurrent
    Ceux par qui
    Dans la houle
    Nous allions
    Etre précipités
    Et devenir leur risée
    Dis-leur !
    Dis-leur
    A ces faux dévots
    Du moment
    Qui dehors toutes dents
    Font du tapage à tous vents
    Croyant te porter préjudice
    En usant de mille et un artifices
    Dis-leur !
    Dis-leur
    A ces falsificateurs de l’information
    A ces langues fourchues
    En fête
    Festoyant à tue-tête
    Que le peuple algérien est vivant
    Plus que jamais
    Vivant
    Dis-leur !
    Dis-leur
    Que nul n’a oublié les leçons de l’Histoire
    Qui oserait donc oublier pour croire
    Et s’abreuver à ce Breuvage
    A ce Paternalisme déplacé
    Rappelant une fois de plus
    L’hypocrisie du passé
    Dis-leur !
    Dis-leur
    Ô Vous Ennemis des HOMMES VÉRITABLES !
    Lequel d’entre-nous
    Est venu parmi Vous
    La main tremblante
    Et tendue
    Quémandant l’aumône
    Pour oser en parler
    Et simuler les âmes charitables ?
    Dis-leur !



    Ô ALGÉRIE Pays des Braves
    Dis-leur !
    En cet Historique mois d’octobre
    Dis-leur !

    =========================
    « L’ANARCHIE »

    Quand l’ivraie
    Envahit le blé
    Quand la gangrène s’impose en Reine
    Quand les malfaiteurs deviennent Rois Quand une société de parvenus
    Dédaigneuse Nargue le pauvre ahuri Quand la vie devient amère Quand le mal empire Quand l’ingratitude est déclarée
    Quand la glèbe meurt de soif
    Quand l’amour déserte les coeurs
    Quand les braves sont indexés
    Quand la vérité est prise en chasse
    Et que le mensonge occupe la place
    Quand le Mal écrase le Bien
    Et que la Haine galope les rues
    C’est le règne du désordre
    C’est le Peuple qui gronde
    C’est la colère générale
    C’est aussi la vindicte
    C’EST l’ANARCHIE !
    Tout court.

    LEMILITANTSANSFRONTIERES
    ================================
    2 extraits de :« Octobre Noir »
    de:Mohamed Laïd Athmani (auteur)
    Editeur : LA PENSEE UNIVERSELLE.
    Edition : Envoi Mars 1989/ Parution:Avril 1990
    Paris.
    =====================
    Voir aussi : http://www.lepost.fr/article/2011/1...

  • permalien Madjid :
    5 février 2012 @01h28   «

    Bonjour,
    je voudrai vous faire part de la chanson Fly de Chris BIRKETT, chantée par un algérien et adaptée, pour rendre hommage à tous ceux qui souhaitent la lumière et le savoir pour l’Algérie et pour les populations d’Afrique du nord :
    http://www.youtube.com/watch?v=vxcsTjtfjrs
    Bonne lecture et meilleures salutations.

Ajouter un commentaire