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Inde, Chine : deux sociétés malades, deux romans

par Martine Bulard, 2 novembre 2009

L’homme qui exauce des vœux, par Tarquin Hall

Si la corruption en Chine est largement connue et même communément reconnue, celle qui sévit en Inde est moins souvent dénoncée. Elle est pourtant tout aussi prégnante. Rien de mieux que les romans policiers pour en prendre la mesure… tout en se délectant.

Celui de Tarquin Hall, L’homme qui exauce les vœux (traduction Anne- Marie Carrière, 10-18 / Domaine policier, Paris, 2009) est une merveille de finesse et de suspens. On y suit avec beaucoup de plaisir et de curiosité les pérégrinations de l’inspecteur Vish Puri, autodésigné « meilleur privé de New Delhi », à la recherche d’une petite bonne dalit (« Intouchable ») disparue, dont nul ne se serait soucié – pas même ses employeurs (de haute caste), une bonne se remplaçant facilement –, si son patron, Ajay Kasliwal, n’était accusé du meurtre de cette gamine. Avocat célèbre, spécialiste des causes difficiles sinon perdues, et surtout incorruptible, ce qui a l’air d’être aussi rare qu’un dalit mangeant avec un brahmane, ce notable est donc l’objet d’une sombre machination. On cherche à le faire disparaître de la scène locale.

Les démêlés de Kasliwal nous précipitent ainsi dans le système judiciaire du Rajasthan, où avocats, juges, policiers font leurs propres droits, selon le rapport de force du moment, la fortune du prévenu ou les intérêts supérieurs des élus de l’Etat. Et si l’on en croit l’auteur, Jaipur, la capitale du Rajasthan, n’a pas le privilège de ce type de mœurs, qui s’est visiblement aggravé avec la flambée du business – milliardaires et mafia se côtoient allègrement, même si, à la fin de partie, chacun rentre chez soi. La description des clubs très fermés de la bonne société – hérités de la période britannique – est franchement très drôle.

Le voyage de l’inspecteur Vish Puri nous entraîne dans les coins reculés où aucun touriste n’aurait jamais l’idée d’aller, dans l’Etat de Jharkhand, à l’est. Les populations locales y sont prises en étau entre les milices des grands propriétaires miniers, qui les contraignent à travailler dans des conditions d’un autre âge, et les guérilleros naxalites qui ont depuis longtemps oublié leur but premier (défendre les plus pauvres).

Hall, qui est un ancien correspondant Associated Press en Inde, réussit un premier roman, tout en humour.

La danseuse de Mao, par Qiu Xialong

Qiu Xialong, lui, en est à son sixième policier. Avec La danseuse de Mao (traduction Fanchita Gonzalez Battle, Editions Liana Lévi, Paris, 2008), on retrouve l’inspecteur shanghaïen Chen Cao en charge de percer le secret de la petite-fille de Chang, ancienne danseuse et maîtresse de Mao Zedong. La mission lui est confiée par la direction du Parti communiste qui craint que la jeune femme ne livre publiquement quelques aspects cachés de la vie passée du grand Timonier… alors que déjà l’ancien médecin du grand homme, Li Zhisui, avait fait scandale en publiant ses mémoires – qui eurent beaucoup de succès.

Ce qui met la puce à l’oreille des dirigeants communistes, ce n’est pas tant la fortune de la belle – « de nos jours, les gens ne cherchent rien d’autre », regrette le secrétaire du Parti qui commandite l’enquête. C’est qu’elle se rend régulièrement dans un manoir qui est le seul à avoir échappé hier aux Gardes rouges de la Révolution culturelle, aujourd’hui à la spéculation… Comme dans ses romans précédents, Qui Xialong décrit à merveille la bulle immobilière, la corruption, les liens entre les triades, les hommes d’affaires ayant pignon sur rue et les camarades hauts placés du Parti, la flambée des inégalités.

Mais il plonge également dans l’histoire de la Chine, s’attaquant au mythe Mao Zedong vu du côté de sa vie privée (ses femmes, ses maîtresses, ses caprices…). Evidemment, son règne n’est pas épargné. En ligne de mire également les nostalgiques, ceux qui bénéficiaient de privilèges, tout comme ceux qui sont passés à côté du fameux « enrichissez-vous » lancé par l’ancien président Deng Xiaoping, ceux qui souffrent des inégalités actuelles et ne sont pas loin de penser qu’au fond, hier, « ce n’était pas si mal ».

Inventif, Qiu Xialong nous entraîne de Shanghai à Pékin (jusque dans les appartements privés de Mao Zedong) au cours d’une intrigue formidablement menée et surprenante dans sa construction.

Et Lotus et bouches cousues, par Mi Jianxiu

Au chapitre des affaires policières fort bien ficelées, avec en toile de fond une société corrompue, il faut noter le roman du plus chinois des Français, Mi Jianxiu, alias Michel Imbert, Lotus et bouches cousues (L’Aube/policier, La Tour d’Aigues, 2009). De retour dans le village de ses parents, après vingt-deux ans d’absence, le juge Li, qui a connu le camp de rééducation avant de devenir juge à Pékin, va se confronter à la corruption du potentat local, la peur des populations et leur volonté de ne pas faire de vagues. Parti à la recherche de son frère disparu, l’auteur rencontre la misère des migrants dont la vie compte si peu…

Martine Bulard

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