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Barack Obama en Chine

Des droits humains (un peu) à l’économie (beaucoup)

par Martine Bulard, 17 novembre 2009

Sans gesticulation ni mouvement du menton, le président Barack Obama, qui séjourne en Chine du 15 au 18 novembre, a défendu sa conception des droits humains, publiquement. Devant des étudiants de Shanghai, il a déclaré que « le droit d’expression doit être respecté pour tous » — échange non transmis à la télévision (la transcription en anglais est sur le site de People’s daily, 16 novembre). Lors de la conférence de presse avec le président Hu Jintao, retransmise en direct sur CCTV, M. Obama a précisé qu’il existait des « droits universels [qui] ne sont pas spécifiques à un pays ». Quant au Tibet, « il fait partie de la République populaire de Chine », a-t-il ajouté en prônant une reprise « dès que possible du dialogue avec les représentants du dalaï lama ». Sans que cela suscite des cries d’orfraie de la part de M. Hu. Et l’ensemble a été repris par la presse.

Remarquons une fois de plus que le Xinjiang — l’extrême ouest chinois où neuf condamnés à mort viennent d’être exécutés — ne fait l’objet d’aucun commentaire particulier. Faut-il en conclure qu’il y aurait de « bonnes » victimes (tibétaines et bouddhistes) et d’autres, moins « présentables » (ouigoures et musulmanes) ?

Il reste que ce « ce type d’intervention, sans polémique ni surenchère, faite en public dans un cadre officiel, assure un fin connaisseur de la Chine en poste à Pékin, est plus de nature à faire avancer les choses en haut et à élever la prise de conscience de façon générale » que les rodomontades de certains autres visiteurs de marque.

De plus, les présidents chinois et américain sont convenus d’engager une commission de dialogue sur les droits humains. « La Chine et les Etats-Unis soulignent combien chaque pays et sa population ont le droit de choisir leur propre voie, note Xinhua, qui cite le communiqué final : « Les deux parties reconnaissent qu’ils ont des différences sur les droits humains. Prenant en compte ces divergences dans un esprit d’égalité et de respect mutuel, et avec la volonté de promouvoir la protection de ces droits (…), les deux parties ont décidé de tenir une série de réunions officielles [round of the official human rights dialogue] à la fin février. » Bien sûr, cela ne signifie pas que le président chinois s’est converti à la vision américaine (qui inclut cependant la peine de mort et des lois d’exception au nom de la lutte contre le terrorisme). Mais nul doute que le pouvoir chinois se sent plus assuré pour faire valoir ses propres critères, voire pour desserrer l’étau et faire reculer l’arbitraire… Si tant est qu’elle soit empruntée, la route sera longue.

Aussi bien que Richard Nixon

Autre sujet de dispute abordé, la monnaie et les relations commerciales. Du point de vue des affaires sonnantes et trébuchantes, une partie de l’élite économique et politique chinoise semblait plus à l’aise avec l’ultra-libéral George W.Bush. Mais aucune visite à Pékin de l’ex-président américain ne fut réellement réussie. Celle de M. Obama, assure un ancien diplomate chinois, « revêt autant d’importance que celle de Richard Nixon en 1972 (marquant la reprise des relations diplomatiques entre les deux pays). Mais cette fois nous pouvons parler d’égal à égal. » Sans doute l’appréciation est-elle un peu exagérée.

Reste que le président américain est fort apprécié dans la population — où les tee-shirts à son effigie sont très tendance. La Chine officielle se sent d’autant plus à l’aise qu’elle affiche des résultats insolents (près de 9 % de croissance) quand l’Amérique parvient tout juste à dépasser le 1 %. Et si Pékin dépend des marchés américains pour maintenir sa croissance, Washington a besoin des réserves financières chinoises pour combler ses déficits. Une sorte d’« équilibre de la terreur », non pas nucléaire comme du temps de la guerre froide, mais financière. Moins dangereux, le jeu n’en est pas moins périlleux… Et se paie en millions d’emplois dans le monde.

Ce n’est pas forcément le souci principal des autorités américaines et du Fonds monétaire international (FMI). Mais, fort discrets au moment le plus chaud de la crise, ils donnent de la voix et réclament, à nouveau, une réévaluation de la monnaie chinoise. Certes, entre 2005 et 2008, le yuan s’était apprécié de 15 % vis-à-vis du dollar — ce qui n’a d’ailleurs pas empêché les excédents commerciaux chinois de battre tous les records. Mais depuis, Pékin a laissé sa monnaie suivre la pente descendante du dollar. Elle est désormais au plus bas.

C’est-la-faute-au-yuan

A la suite du secrétaire américain au Trésor, le secrétaire général du FMI, M. Dominique Strauss Kahn a donc appelé « les gouvernements asiatiques [à ne] pas résister aux pressions du marché en faveur d’une réévaluation de leurs devises » (Reuters, 13 novembre 2009). Ah, les pressions des marchés !

Pas totalement insensible, la Banque centrale chinoise a entrouvert une porte, précisant que « la politique de change pourrait prendre en compte les flux de capitaux et les mouvements des principales devises. » (Financial Times, « Chinese hint at stronger renminbi », 12 novembre 2009). Une plus grande souplesse qui, pourtant, ne devrait pas aller très loin. En effet, bien que les autorités chinoises cherchent à (très légèrement) orienter l’économie vers le marché intérieur, le second moteur de la croissance, après l’investissement, reste les exportations. Toute hausse du yuan en renchérirait le prix, au moment où les marchés se rétrécissent. Pékin n’est guère empressé à faire flamber sa monnaie, même si l’écart de compétitivité (lié à la faiblesse des salaires et des protections sociales) est tel qu’il faudra du temps pour qu’une réévaluation vienne le combler. Cela laisse une marge de manœuvre, que le gouvernement pourrait utiliser. Avec prudence.

Aussi curieux que cela puisse paraître, il n’est d’ailleurs pas le seul à se montrer inflexible. La moitié des exportations partant de Chine sont réalisées par des multinationales étrangères. Lesquelles ne verraient pas forcément d’un très bon œil une réévaluation monétaire…

De plus, aux Etats-Unis comme en France, le risque est grand de voir l’éventuelle hausse du yuan (et/ou des droits de douane) se traduire par une augmentation des prix intérieurs, car la sous-industrialisation du pays est telle qu’il serait difficile à court terme de substituer des productions nationales aux importations. Sauf si les salaires s’alignent, ce sont les travailleurs qui risquent de payer la note, en dernière instance.

Enfin, il y a quelque illusion (ou hypocrisie) à prétendre que la faiblesse du renminbi (autre nom du yuan) est la cause majeure (sinon unique) du déséquilibre économique et financier mondial, comme on l’entend de toute part. M. Justin Yifu Lin, chef économiste de la Banque mondiale, fait remarquer, à juste titre, que « seul un tiers du déficit courant américain est imputable aux importations chinoises (…). Il n’est donc pas possible d’imputer au yuan les deux autres tiers de ce déficit » (Wall Street Journal, « World Bank Chief Economist : China Should Leave its Currency Alone », 11 novembre 2009).

Sans parler du déficit budgétaire américain, qui a peu à voir avec la devise chinoise et beaucoup avec les énormes dépenses militaires américaines – les plus fortes de tous les temps… que finance allègrement le pouvoir chinois, en rachetant les Bons trésor américain. Curieuse entente cordiale. Mais les ardents défenseurs de l’équilibre du monde n’y trouvent rien à redire.

Responsables mais pas coupables,
les Américains ?

M. Strauss-Kahn a même assuré, en marge du sommet du Forum économique Asie–Pacifique (Asia-Pacific Economic Cooperation — APEC (1)) : « La récente dépréciation du dollar a eu lieu dans des proportions normales et il n’y a pas lieu de s’alarmer. » Tous ceux qui commercent ou placent leurs fonds en billet vert apprécieront le sang-froid du patron du FMI. Les autorités américaines font marcher la planche à billets à tour de bras, mais l’une des autorités financières mondiales (autoproclamée, il est vrai) n’y voit aucun déséquilibre propre à déstabiliser l’économie mondiale. En fait, les établissements financiers — qui ont reçu d’énormes liquidités publiques — reprennent leurs bonnes vieilles activités spéculatives. Comme à la veille du krach. Sans que quiconque ne sourcille.

Car la baisse du billet vert vient essentiellement du fait que les fonds de placement quittent les Bons du trésor, où ils étaient à l’abri pendant la tempête, pour d’autres secteurs plus rentables. Ainsi les grandes banques empruntent en dollars à bas coût (aux Etats-Unis, les taux d’intérêts sont proches de zéro) pour aller placer leurs fonds dans des lieux plus attrayants ou les prêter à des fonds spéculatifs. Voilà qui explique la vente massive de dollars (donc la baisse) et la marche en avant exceptionnelle des Bourses. Notamment en Asie (2) .

Aussi quand M. Thimothy Geithner affirme qu’il est « important pour les Etats-Unis de maintenir un dollar fort » (Les Echos, 12 novembre 2009), cela ressemble fort à une aimable plaisanterie. Issu de la haute finance, il est de ceux qui ont le plus milité pour empêcher tout encadrement des activités bancaires et donc laisser celles-ci participer à l’actuelle spéculation. Sans oublier que le secrétaire d’Etat pourrait, s’il en avait la volonté, pousser la FED à racheter des dollars pour éviter la chute.

La déclaration du secrétaire d’Etat vise à calmer les esprits asiatiques : Chinois et Japonais détiennent près de la moitié de la dette publique américaine. Les réserves chinoises dépassent les 2 200 milliards de dollars (dont les deux tiers en billets verts). Inutile de dire que Pékin voit d’un mauvais œil son magot se restreindre pour cause d’effondrement de la monnaie américaine. Lyrique, M. Hu a assuré que « la Chine et les Etats-Unis sont sur le même bateau ». Nul n’a effectivement intérêt à ce que l’un tombe à l’eau. Mais, visiblement, les Chinois en ont marre d’écoper. A la veille de la visite de M. Obama, M. Wen Jiabao, le premier ministre chinois, a appelé les Etats-Unis à « limiter la taille des déficits et assurer la stabilité du dollar » (« Wen calls on U.S. to controle deficit », Boomberg, 9 novembre 2009).

Vers un système monétaire
multipolaire

Les autorités chinoises ne se contentent pas de mises en garde. Bien que leurs capacités d’actions à court terme soient minces (arrêter de prêter reviendrait à dégonfler le magot de réserves…), elles se sont lancées dans une stratégie à long terme pour réduire la dépendance et contourner le dollar. Profitant de la crise de liquidités subie par des pays comme l’Indonésie, la Malaisie, la Biélorussie, la Russie ou l’Argentine, la Chine a noué des accords d’échanges des devises (accords swaps) pour payer les marchandises en monnaies locales. De plus, elle a autorisé les entreprises travaillant dans certains zones (Shanghai, Canton, Shenzen…) à commercer directement en yuans pour leurs transactions vers sept pays (Birmanie, Cambodge, Indonésie, Laos, Malaisie, Thaïlande, Vietnam).

Etape par étape, Pékin avance vers une convertibilité de sa monnaie qui devrait prendre une bonne décennie, au moins. Convertibilité ne veut d’ailleurs pas dire suppression du contrôle de change et de la maîtrise publique de la politique monétaire : en France par exemple, le contrôle des changes n’a été supprimé qu’en 1990.

Cette politique financière rencontre un écho particulier au Japon qui, lui aussi tourné vers l’exportation, souffre de la chute de la devise américaine. Le nouveau premier ministre Hatoyama Yukio est un chaud partisan d’une monnaie régionale commune, afin de desserrer l’étau du dollar (lire « L’Asie en sommets », Planète Asie, 27 octobre).

Comme l’écrit le spécialiste Evan Feigenbaum, du Council Foreign Relations, « les Américains devront accepter un régionalisme asiatique. Ils ne peuvent décemment pas défendre avec force l’accord de libre échange nord-américain (Alena) tout en disant aux pays d’Asie qu’ils ne peuvent continuer dans la voie d’accords pan-asiatiques » (« America risks being left behind in Asia », Financial Times, 12 novembre 2009). Toutefois, poursuit Feigenbaum, « les tendances économiques et financières actuelles dans la région — incluant les fonds obligataires asiatiques, les accords d’échanges de monnaies, les pactes d’investissements — peuvent avoir des répercussions négatives pour les sociétés américaines et jouer contre les intérêts objectifs américains. (…) Obama doit adapter la politique américaine à ces nouveaux contours s’il veut que l’Amérique reste une force pertinente. »

Alors qu’un monde polycentrique se profile, le système monétaire multipolaire reste à inventer. Mais il est à l’ordre du jour.

Martine Bulard

(1) Crée en 1989, l’APEC comprend vingt et un membres, représentant 60 % du produit intérieur brut mondial et près de la moitié du commerce : Australie, Brunei, Canada, Corée du Sud, Etats-Unis, Indonésie, Japon, Malaisie, Nouvelle-Zélande, Philippines, Singapour, Thaïlande, Chine, Mexique, Papouasie-Nouvelle Guinée, Chili, Pérou, Russie, Taiwan, Vietnam.

(2) La Bourse de Shanghai est, elle, alimentée par les crédits distribués par le pouvoir chinois au point de représenter 20% du total des liquidités distribuées dans le cadre du plan de relance.

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© Le Monde diplomatique - 2016