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Vol de gendarmes pour Kaboul

par Philippe Leymarie, 19 novembre 2009

« Faut-il se résigner à une augmentation rampante de la participation française ? », se demandait le député Jean-Louis Carrère (PS, Landes), lors du débat lundi au Sénat sur une politique française en Afghanistan dont — comme la plupart de ses collègues — il ne perçoit pas la pertinence. Au moment où il parlait, un escadron de gendarmes mobiles, harnachés à la façon des GI’s, embarquait discrètement en direction de Kaboul pour aller renforcer les 3 700 soldats français déployés sur le théâtre afghan : le premier engagement « guerrier » depuis l’Algérie pour des gendarmes, expliquait un de leurs chefs...

Avantage : depuis janvier dernier, ces militaires de la gendarmerie dépendent en fait du ministère de l’Intérieur. Ils ne sont donc plus comptabilisés en tant que soldats. On ne pourra pas dire que Paris a rompu la promesse présidentielle, qui est de ne pas en envoyer un de plus en Afghanistan, malgré les demandes pressantes de l’ami américain. Ce classement a au moins l’avantage, fait-on remarquer à l’état-major, de bien marquer que ces hommes auront à former des policiers, et non à faire la guerre — ou la « pacification » — comme le reste du contingent français. Ainsi, c’est M. Brice Hortefeux qui a été inspecter ces gendarmes en formation à Satory (Versailles), ces dernières semaines. Et qui se propose d’aller leur rendre visite en Afghanistan — tout ministre de « l’Intérieur » qu’il est…

Les gendarmes mobiles affectés à la formation de l’« Afghan Uniform Police » seront répartis dans quatre « Police Operational Mentoring and Liaison Teams » (POMLT) — des équipes de conseillers accompagnant leurs collègues afghans dans l’action — à l’image des OMLT de l’armée de terre (voir plus loin). Ils opèreront en liaison et sous la responsabilité des autorités militaires dans les secteurs « français » de Surobi et Kapisa, à l’est de la capitale. De l’avis général, le pilier « police » reste un des points les plus faibles du système de sécurité afghan, en effectifs (80 000, au lieu des 200 000 qui seraient nécessaires), en formation (analphabétisme), en équipement (au mieux, l’antique kalachnikov), et en rémunérations (80 à 100 dollars par mois, alors que les Talibans en proposent 300 à 400). La corruption règne. Les policiers sont en outre des cibles privilégiées : entre six et huit meurent chaque jour ! Le taux de démission-désertion chez les policiers et les militaires est d’environ 30 -% — ce qui fait dire à certains que la coalition occidentale forme notamment… des combattants talibans !

Force fantomatique

Avant leur départ en Afghanistan, les 150 gendarmes prélevés sur des escadrons du Val d’Oise et de l’Aisne ont suivi une formation spéciale sur six mois, à l’égal de leurs collègues de l’armée — cinq stages, dont trois avec l’armée de terre aux camp de Suippes et Mourmelon (Marne) ainsi qu’à Briançon (Hautes Alpes), avec des formateurs connaissant le terrain afghan : action collective, pilotage de véhicules blindés, combat en zone urbaine, pièges (IED), sauvetage, fouilles, sécurisation, etc. Les gendarmes ont été également briefés sur le droit, la géopolitique, la culture afghanes… et la langue anglaise. Familiers des barrages filtrants ou du maintien de l’ordre face à une foule, comme au Kosovo ou en Côte d’Ivoire, les « mobiles » français ont dû durcir l’ensemble de leurs techniques et équipements, pour se mettre au niveau d’un environnement de guerre : fusils allemands d’assaut ou de précision, mitrailleuses, blindés, etc. Un harnachement à le mesure des dangers, mais qui risque de « creuser » le décalage avec les collègues de la police afghane… et avec la population.

L’annonce de l’envoi de gendarmes français en Afghanistan avait été placée par le président Sarkozy dans la corbeille de noces ou de réconciliation de la France avec l’Otan, en mars dernier, à quelques jours du sommet de Strasbourg-Kehl. Initialement, il était prévu de confier cette mission à 400 à 500 éléments de la fantomatique Force de gendarmerie européenne (FGE), dont cela aurait été la première opération « en vrai » : elle regroupe, depuis cinq ans en théorie, la Gendarmerie nationale française, la Garde civile espagnole, la Maréchaussée royale néerlandaise, la Garde nationale républicaine portugaise, et les Carabiniers italiens (qui hébergent l’état-major de la FGE, à Vicenza). Mais, apparemment, les collègues européens n’ont pas voulu du cadeau… et ont laissé les Français assumer seuls ce qu’ils pouvaient du fardeau…

Lafayette, nous voilà !

Depuis le Ier novembre, les militaires français ont laissé la responsabilité du Regional command Kapital à leurs collègues de Turquie, et constituent désormais la « Task force Lafayette », placée sous le commandement du général Marcel Druart, patron de la 27ème brigade d’infanterie de montagne. Cette force fançaise devient une des cinq brigades de combat du commandement Est de l’Isaf (Force d’assistance à la sécurité de l’Afghanistan réunie sous les auspices de l’Otan, sous commandement américain), avec un déploiement sur deux districts-clé :

 Kapisa, où le 13ème Bataillon des chasseurs alpins (« Task force Black rock ») succède ces jours-ci au 3ème Régiment d’infanterie de marine (« TF Korrigan ») ;
 et, plus au sud, le district de Surobi (avec la fameuse vallée d’Uzbeen), confié au 2ème régiment étranger d’infanterie (« TF Dragon »), qui sera relevé en janvier par le 2ème REP (« TF Altor »).

Plusieurs centaines de militaires français restent affectés aux « Operational mentoring and liaison team » (OMLT) inclues dans des brigades du 201ème corps de l’armée nationale afghane – des conseillers de terrain, logés à proximité des casernements de l’armée afghane, qui peuvent se retrouver en situation de combat.

Au total, 3000 hommes sont sur le terrain en Afghanistan, augmentés de 150 gendarmes, et de 750 personnels en soutien depuis Dushanbe au Tadjikistan, ou en océan Indien. Par le jeu des relèves tous les quatre ou six mois, dans cette opération lancée en 2001, ce sont environ 30 000 militaires français qui se seront succédés en Afghanistan, en huit ans — « soit, statistiquement, un soldat par commune de France », explique un officier, pour souligner le caractère « national » de cet engagement.

Spirale vietnamienne

Discutée au cours d’un débat au Sénat, en début de semaine, à la demande des socialistes, la position officielle française — telle que décrétée par le président Nicolas Sarkozy — a été jugée « glissante » (du « On n’a pas vocation à y rester » de 2007, à l’actuel « Y rester pour gagner », même si c’est sans augmenter les effectifs français), « attentiste » ou « opaque » , car sans limitation de temps ni d’objectifs, sans victoire ni porte de sortie visibles, et au service d’un régime impopulaire (que la récente élection présidentielle n’a pas réussi à « blanchir »).

Si, comme l’a fait remarquer Josselin de Rohan (UMP), aucun sénateur n’a demandé un rapatriement des troupes françaises, jugé suicidaire à la fois pour l’Afghanistan et pour l’Otan, la plupart des parlementaires conviennent que « la question du retrait est posée », pour reprendre l’expression de Jean-Pierre Bel, le président du groupe socialiste ; et qu’au minimum, après huit ans de présence et devant une situation plutôt dégradée, et le risque d’une « spirale à la vietnamienne », il est impérieux de « réexaminer les conditions » de cette intervention :

 un consensus existe pour « sortir du tout militaire », plusieurs parlementaires de la majorité se félicitant, comme le ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner de ce que les Français auraient — sur ce plan — « anticipé la nouvelle stratégie prônée par les Américains » (sortir des casernes, « gagner les cœurs et les esprits », mettre l’accent sur la formation de l’armée et de la police afghanes, étendre et mieux coordonner les actions de développement) ;

 le ratio de présence militaire étrangère ( le « taux d’occupation », en quelque sorte) serait de 12 pour 1000 ; il sera de 18 pour 1000 si le commandement américain obtient du président Obama les 45 000 renforts demandés (à comparer aux 29 pour 1000 en Irak) ;

 la difficulté à conduire une coalition (76 000 soldats alliés, relevant de 43 Etats) a été soulignée, certains pays (notamment l’Allemagne) multipliant les restrictions (« caveat »), à propos des lieux de déploiement, missions, règles d’engagement de leur troupes, alors que d’autres (comme la grande-Bretagne) pratiquent la fuite en avant (Londres, qui déploie le second contingent de la coalition, prévoit de l’augmenter, puisque selon le premier ministre Gordon Brown, « les trois-quarts des complots terroristes mis au jour en Grande-Bretagne ont leur origine en Afghanistan ».

Oracle de la Maison Blanche

L’absence d’une véritable politique européenne de défense est largement ressentie, et — dans le cas concret — celle d’une stratégie européenne en Afghanistan, comme vient de le regretter également à Bruxelles le ministre Pierre Lelouche, ancien représentant spécial français pour l’Afghanistan : « Les Européens ne se parlent pas entre eux. Il n’y a pas de retour d’expérience. Les militaires français ne partagent pas sur le terrain avec les Belges ou les Allemands. (…) Aujourd’hui, on est au pied du mur. Ce n’est pas le général McCrystal qui va résoudre la situation ». Selon lui, pourtant, « il y a un plus de l’UE : le civilo-militaire ; un savoir-faire : l’aide à la reconstruction d’un État (...) C’est bien plus ça le problème qu’un problème militaire ».

Pour contourner le refus du gouvernement français d’envoyer un renfort de soldats, un parlementaire de droite a même proposé « d’optimiser » le contingent français en le « soulageant » grâce à une démarche résolue d’externalisation : bien sûr, de l’intendance, de la maintenance, de la logistique, voire de l’informatique, mais qui pourrait même aller — comme s’y aventurent les Américains, Canadiens ou Britanniques — jusqu’à la formation, au renseignement, voire à certaines tâches militaires sous-traitées à des sociétés de sécurité privées ! De nombreux parlementaires ont demandé que la France soit associée à la définition d’une nouvelle stratégie ; que « la voix de la France soit entendue » avant que le président américain ne se décide (Jean-Pierre Chevènement) ; qu’on cesse d’en être « réduits à attendre l’oracle de la Maison Blanche » (Dominique Voynet), les Américains « menant leur propre guerre » (Monique Cerisier-Ben Guiga).

Réplique de Bernard Kouchner, ministre des Affaires étrangères : « Avec nos 3750 soldats (moins d’un vingtième des effectifs occidentaux, contrôlant 2 à 3 % de l’Afghanistan « utile »), nous ne pouvons dicter la conduite de toute la coalition… Qu’avez-vous proposé que nous ne faisons déjà ?… Personne n’a fait plus que les Français dans cette coalition… ». Une défense et illustration par l’ancien « french doctor » afghanisant, qui aurait été plus convaincante s’il n’avait donné au passage des chiffres aussi dérisoires concernant l’aide de Paris : 20 000 paysans recevant des semences ; 40 millions d’euros de crédits annuels depuis 2008 (15 millions précédemment). Mais tout de même, ce cri du cœur du ministre français : « Mauvaise gouvernance ? C’est la leur… Il faut que les populations afghanes elles-mêmes sifflent la fin de la partie ! ». Tandis que M. Hervé Morin, son collègue de la défense, se perdait dans de douteux chiffrages sur le nombre d’officiers afghans à 350 dollars le mois qui pourraient être payés avec la solde consommée par un de leurs homologues français...

Philippe Leymarie

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