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Malaise dans les relations indo-américaines

par Martine Bulard, 26 novembre 2009

« L’accord sur le nucléaire civil sera pleinement respecté, déclare Obama ». Ce gros titre en première page du principal quotidien indien en anglais, The Hindu, daté du 25 novembre 2009, sonne comme un soulagement. Et ce n’est pas un hasard si le correspondant du journal précise que « la rencontre entre le premier ministre Manmohan Singh et le président Barack Obama s’est déroulée par une journée grise et pluvieuse avant de se terminer sur une note optimiste ». L’allusion n’est pas que météorologique. C’est sur un fond d’inquiétude et de frustration que le premier ministre est arrivé dimanche 22 novembre à Washington pour une visite d’Etat de quatre jours.

Choyée par l’administration de M. William Clinton, qui a renoué les fils de la coopération avec New Delhi en 2000, et surtout par celle de M. George W. Bush, qui l’a hissée au rang de puissance nucléaire respectable, l’Inde officielle se sent un peu délaissée. Elle n’a guère apprécié que, pour son premier voyage asiatique, M. Obama n’ait pas fait escale à New Delhi après avoir caracolé du Japon à Singapour, de la Chine à la Corée du Sud. Au-delà des symboles, les dirigeants indiens craignent que les Américains ne mettent la pédale douce sur le nucléaire – les élus démocrates furent les plus réticents à avaliser l’accord avec M. Bush –, même si la secrétaire d’Etat Hillary Clinton a promis de livrer deux centrales, lors de sa visite en juillet dernier (lire Mira Kamdar « L’Inde qui sait dire “non” à l’empire américain », Planète Asie, 29 juillet 2009).

« Mon espoir le plus sincère, a insisté M. Singh dans une interview à Newsweek, juste avant son départ pour Washington, est que nous arrivions à persuader l’administration américaine de se montrer plus libérale, quand il s’agit de nous transférer des technologies à double usage [civil et militaire]. Maintenant que nous sommes des partenaires stratégiques, ces restrictions n’ont aucun sens. » (Texte intégral sur le site du ministère indien des affaires extérieures.) Le président Obama n’est pas rentré dans les détails, mais il a confirmé le « total engagement » de son pays dans ce domaine. L’heure n’est pas à négliger de tels marchés. De quoi rassurer M. Singh. Au moins sur ce point.

Pour le reste, le nouveau cours de la diplomatie américaine dans la région, et notamment vis-à-vis de la Chine ou même du Pakistan, inquiète les autorités indiennes. M. Bush voulait faire de l’Inde LE partenaire privilégié apte à faire contrepoids à la puissance chinoise — costume que New Delhi avait certes quelque réticence à endosser, tout en lui trouvant l’avantage de situer l’Inde au centre du jeu. Désormais, M. Obama semble vouloir en faire UN partenaire, parmi d’autres. Non qu’il ait renoncé à « contenir » la montée politique de l’empire du Milieu ; mais il cherche une issue pour sortir du chaos afghan. Et cela passe par Pékin. Ce qui change la donne indienne.

Ainsi, le ministère des affaires extérieures a vivement réagi au lendemain de la déclaration sino-américaine du 17 novembre qui stipulait que les deux pays « s’engageaient à travailler ensemble pour promouvoir la paix, la stabilité et le développement » en Asie du Sud. Se demandant ce que la Chine venait faire dans ses affaires, le porte-parole du ministère indien a fermement rappelé, à l’intention de Pékin autant que de Washington : « Le gouvernement s’engage à régler toutes les questions en suspens avec le Pakistan par un dialogue bilatéral pacifique (…). L’intrusion d’un pays tiers ne peut être envisagée, elle n’est d’ailleurs pas nécessaire. » Fermez le ban.

A plusieurs reprises, les responsables américains ont fait pression pour que l’Inde et le Pakistan règlent la question du Cachemire, où ils s’affrontent depuis plus de soixante ans. L’attentat de Bombay, il y a tout juste un an (166 morts), avait interrompu le dialogue, New Delhi accusant Islamabad de protéger les commanditaires. Il aura fallu attendre le 25 novembre 2009 pour que sept d’entre eux soient inculpés ; toutefois, l’homme que New Delhi désigne comme le cerveau du commando est toujours libre comme l’air (lire Aujourd’hui l’Inde, 26 novembre 2009). Pourtant, Washington espère qu’un statu quo pacifique au Cachemire libérera des forces pakistanaises sur ce front, pour lutter contre les talibans des zones tribales au nord et à l’ouest. Les autorités chinoises seraient prêtes à user de leur influence auprès des dirigeants pakistanais.

Selon certains spécialistes, lors de son voyage, M. Obama aurait obtenu une implication diplomatique de Pékin dans un dialogue politique et multinational en Afghanistan. «  La Chine est prête à coopérer avec les Etats-Unis dans la recherche d’un moyen de sortir du bourbier afghan, affirme M. Yang Wenchang, ancien diplomate chinois cité par Robert Dreyfuss, éditorialiste à The Nation. Les deux présidents en auraient discuté en détail. » Nul ne connaît la nature de ses éventuelles promesses, ni même ne sait si de tels engagements ont été pris. Peut-être en saura-t-on plus, mardi 1er décembre, lors de l’annonce du plan de M. Obama pour l’Afghanistan. Ce qui est sûr, note Dreyfuss, c’est que « la Chine est préoccupée par la présence des Etats-Unis et des forces de l’OTAN en Afghanistan, avec lequel elle a une frontière commune. Elle craint que l’instabilité croissante gagne toute l’Asie du Sud, au détriment de ses intérêts dans la région ».

Toutefois, l’intrusion de Pékin dans le jeu diplomatique contrarie les projets de New Delhi, qui multiplie les aides et tente de gagner une plus grande influence en Afghanistan, comme le montre un article du Monde diplomatique daté de décembre (en kiosques le 2 décembre). Du reste, à son arrivée à Washington, M. Singh a tenu à renouveler son appui à M. Hamid Karzaï : « Le régime n’est pas parfait. (…) Maintenant que le président Karzaï a été réélu, je pense que le moment est venu où la communauté mondiale doit se rallier derrière lui afin de l’aider à construire un Afghanistan stable. » Au-delà de la concurrence entre les deux géants asiatiques, les autorités indiennes craignent que le Pakistan — l’ennemi héréditaire et allié de Pékin — y gagne un poids considérable, appuyé par Washington, qui cherche à couper les liens entre talibans afghans et pakistanais pour sortir du bourbier.

Elles n’ont guère apprécié la déclaration du général Stanley McChrystal, commandant des forces de l’OTAN en Afghanistan, regrettant l’« influence grandissante de l’Inde » dans ce pays qui pourrait « exacerber les tensions régionales » et encourager « des contre-mesures » de la part du Pakistan. En stipulant que « le président Obama apprécie le rôle de l’Inde et ses efforts pour la reconstruction de l’Afghanistan », le communiqué indo-américain devrait mettre fin à la polémique ouverte en Inde.

Il serait erroné de penser que la « lune de miel » entre Washington et New Delhi ouverte en 2000 est terminée. Mais, comme le montre le spécialiste Brahma Chellaney, « avec la politique asiatique d’Obama tournée vers la Chine, avec la présence de dirigeants aux sympathies chinoises marquées en Australie, au Japon, à Taïwan (1), les calculs diplomatiques de New Delhi ont mal tourné (…). Washington est en train de montrer, à travers la montée de la coopération stratégique avec la Chine et le Pakistan qu’il ne croit pas à un partenariat stratégique unique dans la région. » (« Three’s a crowd in the India-China theater », Far Eastern Economic Review, novembre 2009). Ce n’est pas seulement vrai pour l’Asie. D’une façon plus générale, la contestation de la domination occidentale, l’émergence de puissances régionales et la diversité des questions à traiter à l’échelle planétaire dans une monde interdépendant poussent à des alliances à géométrie variable. La division en deux camps est morte – et avec elle les partenariats stratégiques uniques, comme nous le montrons, avec Jack Dion, dans le livre L’Occident malade de l’Occident (Fayard, Paris, 2009).

Un programme de privatisations

Pour autant, les voies de la coopération demeurent très largement ouvertes, singulièrement dans le nucléaire, les énergies renouvelables, l’agriculture industrielle — ce que les Indiens nomment la « deuxième révolution verte ». Du reste, M. Singh a vanté, devant les dirigeants économiques à Washington, le dynamisme de son économie (près de 6 % de croissance au troisième trimestre). Il aurait pu, comme il l’a fait lors du World Economic Forum dans la capitale indienne, début novembre, les « inviter à prendre leur part » dans le programme de privatisations qu’il vient de lancer. Toutes les entreprises publiques « devront désormais avoir au moins 10 % de leur capital en Bourse » à condition d’avoir affiché des profits depuis trois ans et d’avoir une valeur nette positive. Pas question de vendre les canards boiteux ! (Patrick de Jacquelot, « L’Inde pousse aux privatisations », La Tribune, 13 novembre 2009.) Ici comme ailleurs, la doxa libérale est la même : on privatise les bénéfices et socialise les pertes. Au nom de la défense des pauvres — c’est pour développer l’école, la santé que le gouvernement prétend vendre ce qui rapporte et garde ce qui coûte…

A ce rythme, les riches devraient l’être un peu plus. Selon la récente étude de Forbes le nombre des milliardaires indiens (en dollars) a atteint 52 en 2009, contre 27 en 2008 (où la dégringolade pour cause de crise fut rude) et 54 en 2007. Toujours selon cette étude, les 100 personnes les plus riches du sous-continent totalisent une fortune de 276 milliards de dollars ; ce qui représente près du quart du produit intérieur brut indien. Ils méritent bien un coup de pouce supplémentaire…

Martine Bulard

(1) Sans être prochinois, les dirigeants de ces pays ne sont plus sur une ligne de confrontation avec la Chine. Le premier ministre travailliste d’Australie Kevin Rudd, arrivé au pouvoir en 2007, parle chinois (ce qui ne l’a pas empêché de s’opposer au rachat de Rio Tinto par Chinalco) ; celui du Japon, M. Hatoyama Yukio, qui a pris ses fonctions cet été, cherche à rééquilibrer ses relations internationales ; le président de Taïwan, M. Ma Ying-jeou, élu en mars 2008, multiplie les accords avec Pékin.

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