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« Un aller sans retour », l’histoire d’un communiste juif égyptien

par Alain Gresh, 11 décembre 2009

Les éditions L’Harmattan viennent de publier les souvenirs de Victor Segré, Un aller sans retour. L’histoire d’un communiste juif égyptien. Ce livre témoigne de l’histoire oubliée, parfois occultée, d’une communauté qui joua un rôle important en Egypte et qui fut, comme on le dit banalement, emportée par l’histoire.

J’en ai rédigé la préface que je publie ci-dessous.

J’ai, durant la présentation de cet ouvrage au Centre culturel égyptien, découvert que Victor Segré était l’oncle d’Ivan Segré, un Israélien religieux qui vient de publier aux éditions Lignes deux ouvrages de philosophie magistraux : Qu’appelle-t-on penser Auschwitz ? (préfacé par Alain Badiou) et La réaction philosémite. La trahison des clercs, une déconstruction jouissive du discours « philosémite » d’un certain nombre d’intellectuels français, d’Alain Finkielkraut à Daniel Sibony, et de leurs tentatives de ramener le judaïsme à l’Occident. A lire absolument, d’autant que la conspiration du silence autour de ce travail est puissante.

* * *

« Nés en Egypte, étions-nous Egyptiens, Arabes, Palestiniens, Français ou Russes ? Cette question m’a souvent hanté. » Tel un fil rouge, ce que l’on appellerait aujourd’hui le problème de l’identité traverse ce livre de mémoire de Victor Segré. Il prend d’autant plus d’importance que, né juif, il s’engagea très jeune dans le mouvement communiste et devint un ardent défenseur de l’aspiration nationale des Egyptiens et un contempteur du mouvement sioniste. Mais comment échapper aux tourbillons de l’histoire et, aussi, à ses injustices ?

C’est au Caire, en novembre 1926, que Victor vit le jour. Il grandit dans un quartier pauvre où juifs, musulmans, chrétiens vivaient côte à côte, en bonne entente. Les enfants jouaient ensemble dans les ruelles encombrées de détritus et leurs cris animaient les journées. La grand-mère maternelle de Victor était née à Kichinev et c’est là qu’elle avait connu son mari, un soldat polonais. Fuyant les pogroms – ils furent sauvés par un Pope –, le grand-père et la grand-mère se réfugièrent à Athènes avant de s’embarquer pour l’Egypte que l’on disait florissante. Le père de Victor était né français en Palestine avant, lui aussi, de s’installer au Caire où il fit la connaissance de sa femme. « Les deux familles englobaient plusieurs nationalités, des Français, des Russes de Bessarabie, des Britanniques, des Italiens et enfin, nous, la seconde génération née en Egypte. » Et Victor ? Etait-il Egyptien ? C’est ce choix qui allait marquer la première partie de sa vie.

L’insouciance est le propre des enfants, même s’il est confronté à la misère, une misère que personne, en Egypte, ne peut ignorer. Et cette misère se double d’une forme de racisme contre laquelle Victor s’insurge spontanément. « Je me souviens d’un incident qui laissa en moi une profonde impression de révolte », raconte-t-il. A l’époque, il y avait deux classes dans les autobus. Un jour, son oncle Jimmy revient furieux : « Quel scandale, je voyage en première pour ne pas être avec ces “wogs” et voilà que l’un d’eux vient s’asseoir près de moi. Quelle audace, quelle impertinence. » A l’époque, « wog » désignait les indigènes, c’est-à-dire les Arabes égyptiens – en principe, l’Egypte était un pays indépendant depuis 1922, mais en réalité Londres exerçait sa tutelle d’une main de fer et les « Arabes » étaient considérés avec mépris par beaucoup d’étrangers. Wog, « un terme non seulement péjoratif mais aussi dégradant. Je ne sais pas ce qui m’a pris ce jour. Instinctivement je réagis. “Après tout ils sont chez eux, dans leur pays. Ces autobus sont les leurs, ne l’oublie pas.” Ce fut la catastrophe. » La réaction de l’oncle fut violente, mais Victor avait choisi son camp, celui des opprimés, celui des Egyptiens.

Dans ce contexte d’oppression, Victor est mieux à même, malgré son jeune âge, de comprendre la réaction de nombreux Egyptiens qui voyaient avancer les armées de l’Axe en Libye et qui espéraient que celles-ci « libéreraient » l’Egypte de « l’ennemi principal », le Royaume-Uni.

Evidemment, les juifs avaient une autre opinion, terrifiés par l’antisémitisme de Hitler. Mais, le voisin de la famille, Ibrahim Effendi, leur promet de les cacher dans sa ferme si les Allemands arrivent.

Malgré le danger, l’idée de partir en Palestine n’effleure même pas Victor et quand il rencontre un soldat de la Brigade juive, une brigade intégrée à l’armée britannique qui lui explique « ton pays, c’est la Palestine », il tombe des nues : « Je suis né dans ce pays, l’Egypte. L’Egypte est mon pays, tu comprends », il se fait traiter de traître. Et puis, comment comprendre quelqu’un qui prétend que « la Palestine est notre terre. Les Arabes doivent partir et nous laisser notre terre, notre pays ! » ? Plus tard, Victor expliquera à l’un de ses amis sionistes d’extrême gauche : « C’est la tâche et le devoir des juifs de s’intégrer dans cette lutte, la lutte contre l’impérialisme, pour la souveraineté du pays. S’ils n’agissent pas ainsi ils donnent l’impression d’apporter leurs soutiens aux impérialistes britanniques, alors ne t’étonne pas si les Egyptiens se tournent contre les juifs, voyant dans les juifs des collaborateurs. »

La guerre bat son plein, les Soviétiques résistent et écrasent les Allemands à Stalingrad, le prestige de l’URSS est à son apogée. Rien d’étonnant alors à ce que nombre de jeunes se tournent vers le communisme. Victor commence à fréquenter des soldats britanniques et communistes. Il s’initie au marxisme, lit des textes de Marx, Engels, Lénine, qu’il acquiert à la petite librairie française de la place Soliman Pacha, tenue par un monsieur « fort courtois », Henri Curiel, l’homme qui dirigera le Mouvement démocratique de libération nationale (MDLN), la principale organisation communiste. Le mouvement communiste égyptien, qui a été détruit par la répression dans les années 1920, se reconstitue mais reste marqué par les divisions, l’éclatement. Victor passe d’une organisation à l’autre, mais ses connaissances restent bien théoriques. Ce n’est que quand il est engagé dans une usine pour contrôler le rendement de la production, qu’il reçoit sa première leçon concrète de « lutte de classes » d’un contremaître : rationaliser la production signifie plus de chômage… Il retrouvera, plus tard, ce contremaître dans les camps d’internement du roi.

Les années d’après-guerre sont marquées par le développement d’un puissant mouvement national contre la tutelle britannique, mouvement dans lequel s’intègrent les communistes. Mais elles voient aussi l’exacerbation du conflit en Palestine, conflit qui va permettre au roi et aux Britanniques de « détourner » l’attention de l’opinion. La nouvelle du massacre de Deir Yassin le 9 avril 1948 provoqua de violentes manifestations en Egypte et des actes antisémites : la synagogue de Darb El Barabra fut incendiée. Mais, globalement, malgré les tentatives des Frères musulmans de tourner la population contre les juifs, ces manœuvres échouent. Et Victor raconte son expérience personnelle quand, encerclé par une dizaine de jeunes Frères, il est défendu par ses amis du quartier, pourtant sympathisants de l’organisation islamiste. Pourtant, Victor est pris dans une spirale que personne ne contrôle : « Les Arabes n’avaient non seulement aucune haine mais ne manifestaient aucune forme de discrimination raciste à l’égard des juifs d’Egypte. Mais à cause des événements qui se déroulaient en Palestine, les attaques contre les villages arabes, les achats de terres palestiniennes par des organisations internationales juives, tous ces facteurs ne firent qu’attiser le feu dans les pays arabes. Des manifestations de masse contre les sionistes eurent lieu, entraînant une grande vague d’antisémitisme. » La création, par les communistes, d’une Ligue juive contre le sionisme ne permit pas de renverser la tendance.

Le 15 mai 1948, après la proclamation de l’Etat d’Israël, l’Egypte aux côtés d’autres pays arabes entre en guerre. Au même moment, une vague d’arrestations frappe les communistes (et aussi les sionistes) coupables de s’opposer à la guerre et d’avoir, à la suite de l’Union soviétique, accepté le plan de partage de la Palestine.

Commence alors le long séjour dans les prisons puis dans le camp de Huckstep dans le désert. Pour Victor, l’incarcération durera plus d’un an, mais ce qu’il en retient est, avant tout, l’organisation, l’amitié, la solidarité, qui soudent une communauté. Les grèves de la faim permettent d’améliorer le sort quotidien. Et il croise d’improbables personnages, bandits de grand chemin, vrais provocateurs, et faux espions.

Pour Victor, c’est aussi le retour de la question lancinante, celle de l’identité, celle de la possibilité pour les « « étrangers » (juifs ou non) de s’intégrer dans la société égyptienne. « Prendre la fuite au lieu de nous intégrer à la société égyptienne ? Nous intégrer ou nous assimiler ? Des questions de principe sur lesquelles nous n’arrivions pas à nous mettre d’accord, à y voir clair. Serons-nous toujours des étrangers dans ce pays où nous sommes nés, où nous avons hérité d’habitudes et de culture, d’une façon de vivre ? Pouvons-nous nous résoudre à l’idée que nous sommes réellement des étrangers dans notre propre pays, notre terre natale ? »

Quand Victor apprend, en 1949, qu’il va être expulsé, il entame une grève de la faim. Il proclame dans une lettre son engagement communiste, « que je n’avais fait qu’aider les forces démocratiques du pays à lutter contre l’exploitation honteuse du peuple égyptien. Que cette aide quoique modeste était ma propre contribution à cette lutte, à la lutte du peuple avec qui j’avais grandi, partagé le pain et l’eau du Nil ». Emmené à Alexandrie, il est embarqué dans un bateau en route pour l’Italie, avec d’autres juifs dont certains iront en Israël car ils n’ont pas d’autre point de chute. Victor, fidèle à ses convictions, refusera le choix sioniste, et s’installera en France, la deuxième patrie de nombre de ces étrangers nés en Egypte et qui avaient grandi au cœur de la culture française, à l’ombre de la Révolution française, de Victor Hugo et de la Commune de Paris…

En fermant ce livre, on ne peut manquer d’être saisi de tristesse et de nostalgie. Les communautés juives et « étrangères » ont, pour l’essentiel, disparu d’Egypte et des pays arabes. L’Histoire les a emportés, souvent contre leur gré. Pourtant, ce départ a été une perte terrible pour le Proche-Orient, pour son développement, pour sa culture. Et l’on se prend à rêver, en songeant à l’Afrique du Sud et à la lutte du Congrès national africain (ANC) et des communistes sud-africains pour une Afrique du Sud « arc-en-ciel » où coexistent Blancs et Noirs, à ce que serait devenu le monde arabe si tous ces « minoritaires », qui s’identifiaient à ces peuples, à leurs cultures, à leurs combats, avaient eu la possibilité de rester…

Conférence à Luxembourg

A l’initiative du Comité pour une paix juste au Proche-Orient et de l’association des Amis du Monde diplomatique, je donnerai une conférence le lundi 14 décembre à 20 heures à Luxembourg sur le thème « Quel avenir pour le Moyen-Orient ? ». Elle se déroulera au Centre Culturel et de Rencontres Abbaye Neumünster.

Alain Gresh

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