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Les errements de l’antiterrorisme en Afrique

Le Nord Mali victime d’une prophétie autoréalisatrice

par Jean-Christophe Servant, 28 décembre 2009

En 1995, le journaliste africain-américain du New York Times Howard French, alors en poste sur le continent, rapportait de Bamako : « Les diplomates parlent aussi de ce pays enclavé comme d’un rempart contre l’islam militant qui s’étend à partir de ses frontières du nord avec l’Algérie » (« African Democracies Worry Western Aid Will Evaporate », 19 mars 1995).

Quinze ans après, la situation régnant dans le Nord Mali est de plus en plus complexe et brouillée, comme l’illustre une série d’événements survenus en novembre 2009. Découverte sur les terres de la commune isolée de Tarkint, à 150 km au nord de Gao, de la carcasse brûlée d’un antique Boeing 727, vraisemblablement arrivé d’Amérique latine, et qui aurait pu transporter plusieurs tonnes de cocaïne et sans doute des armes ; enlèvement d’un ressortissant français, Pierre Camatte, dans un petit hôtel de Menaka – 1 500 km au nord-est de la capitale – dont il assurait la gestion tout en se livrant à Tinderman à l’étude des plantes sahéliennes susceptibles de contribuer au traitement du paludisme ; kidnapping, quatre jours plus tard, côté Mauritanie, de trois membres espagnols de l’ONG Barcelona Accio Solidaria… : l’année se termine comme elle a commencé. Le 31 mai, un mois après la libération de deux diplomates canadiens enlevés près de la frontière Mali/Niger, un autre otage, le Britannique Edwyn Dyer, était assassiné, vraisemblablement par l’Algérien Abdhelhamid Abou Zaïd, numéro 2 d’El-Para (lire plus loin), qui pourrait être derrière la dernière vague d’enlèvements.

La complexité et l’imbrication des facteurs géopolitiques, humains, économiques dans cette zone requièrent l’emploi du conditionnel et ne permettent que d’échafauder des hypothèses. Pour autant, cela n’empêche pas la majeure partie des médias occidentaux de privilégier une seule explication : la « menace globale » d’Al-Qaida, qui serait incarnée dans le Sahel par l’AQMI (Al-Qaida au Maghreb Islamique, ex-GSPC), semble s’être rapprochée du Mali en 2009 (« Le Mali touché par la “menace globale” d’Al-Qaida », par Philippe Bernard, Le Monde, 3 décembre 2009).

L’intensification de l’aide militaire au Mali par l’administration du président américain Barack Obama – actée tout autant par le Département d’Etat que par celui de la défense – conforte cette lecture. Comme le note Vijay Prakash, directeur des études internationales au Trinity College d’Hartford, Connecticut (« Que se passe-t-il au Mali ? », Pambazuka.org, 16 novembre 2009) : « Depuis quelques années, le soutien militaire [américain – ndlr] au Mali s’intensifie. Derrière la lutte contre le terrorisme et la stratégie de ‘‘containment’’ d’Al-Qaida au Maghreb, des millions de dollars d’aide et des financements divers sont accordés à Bamako. » Le 20 octobre 2009, le Mali recevait ainsi de l’administration Obama plus de 4 millions de dollars de matériel militaire, dont trente-sept pick-ups Land Cruiser, matériel de communication, pièces de rechanges et tenues militaires au titre du programme CTTE (Counter Terrorism Train and Equip’). Succédant à un programme américain d’entrainement militaire des troupes de trois bases maliennes (dont le 33e régiment de parachutistes) par des conseillers des forces spéciales américaines, cette aide est destinée à renforcer les capacités du pays en matière de communication et de transport des équipes chargées de mener des programmes de contre-insurrection sur le territoire et ses frontières.

L’enveloppe allouée au CTTE est tirée du budget dédié à la partie subsaharienne de l’Afrique du programme FMF (Foreign Military Financing), financement en spectaculaire augmentation pour 2010. Le budget 2010 du FMF alloué à l’Afrique subsaharienne pourrait en effet augmenter de 300%, pour passer de 8,2 à 25,5 millions de dollars. Pour le chercheur Daniel Volman, directeur de l’African Research Project à Washington (« Obama moves ahead with AFRICOM », Pambazuka.org, 10 décembre 2009), l’aide militaire accordée au Mali « est le dernier cas attestant l’implication militaire grandissante de l’Amérique dans la zone sahélienne ».

Entendu le 17 novembre 2009, lors des audiences du sous-comité sénatorial sur l’Afrique consacrées au « contre-terrorisme en Afrique », le sous-secrétaire américain aux affaires africaines, M. Johnny Carson, déclarait à propos du Sahel : « Le Mali est l’une des démocraties les plus stables d’Afrique, mais ses efforts pour conjurer l’insécurité dans le nord du pays sont sévèrement entravés par la pauvreté de ses infrastructures et son incapacité à fournir les services et les opportunités en matière d’éducation aux zones reculées. » Pour le Monsieur Afrique de la Maison Blanche, ces lacunes pourraient devenir problématiques dans le cas où l’AQMI, en fournissant nourriture et autres services, se serait « attaché la bonne volonté, ou au moins la tolérance, des populations vivant dans son voisinage (…) » (« Opening remarks for hearing on counterterrorism in Africa », 17 novembre 2009).

Al-Qaida au Sahara est-il vraiment Al-Qaida ?

Rien ne prouve cependant, comme le relèvent quelques spécialistes de la zone sahélienne, « qu’Al-Qaida au Sahara est vraiment Al-Qaida ». Ainsi, Antoine Glaser, directeur de la Lettre du Continent, souligne la difficulté à obtenir des informations fiables. « En tant que journaliste, j’ai toujours été très méfiant dans la couverture du terrorisme, que ce soit en Algérie même où dans les pays du Sahel. Le journalisme atteint très vite ses limites puisque l’on ne peut pas recouper l’info avec ces terroristes eux-mêmes (ce qui n’est pas le cas avec les rebelles nigériens, tchadiens ou maliens). (…) Pour le coup, en ce domaine, on se fait balader par tout le monde. »

A la lecture des analyses de l’anthropologue britannique Jeremy Keenan, on peut même se demander si les puissances occidentales – de Washington à Paris en passant par Londres – n’ont pas contribué, avec l’appui de membres du Département du Renseignement de la Sécurité algérien (DRS), des services secrets maliens et de certains barons du Nord Mali, à écrire une prophétie auto-réalisatrice.

En 2006, dans Foreign Policy (« The collapse of the second front », 26 septembre 2006), Jeremy Keenan notait : « Ironiquement, l’objectif de combattre les terroristes sur un territoire qui n’en comptait aucun pourrait au bout du compte produire les activités et les mouvements que le gouvernement américain avait initialement l’intention d’éradiquer. » Sillonnant le Sahara depuis 1964, Jeremy Keenan est une personnalité internationalement réputée pour sa connaissance du désert et de ses tribus targuies. En 2008, alors que le mandat de George W. Bush arrivait à sa fin, il notait dans la revue d’intelligence Menas, dont il rédige les analyses consacrées au Sahara : « Rares sont les endroits au monde qui ont été autant sujets à désinformation que le nord du Mali et sa frontière avec l’Algérie. Il est vrai que c’est le point focal de l’administration Bush en ce qui concerne sa fabrication d’un second front saharien dans sa soi-disant guerre contre le terrorisme. »

Publié en 2009 aux éditions Pluto Press, son livre The Dark Sahara, America’s War on Terror In Africa offre un salutaire rappel sur l’entrée en jeu en 2003 des Etats-Unis dans le « Triangle des Bermudes » saharien : premiers enlèvements de six groupes de touristes dans le désert algérien ; premier sigle : le GSPC, groupe salafiste pour la prédication et le combat, rebrandé « AQMI » en janvier 2007 ; premier « Ben Laden » du Sahel : Amari Saïfi, alias El-Para (1). Ce dernier, ancien officier des forces spéciales algériennes, aurait officiellement rallié les maquis du GIA en 1992. Pour autant, deux ans plus tard, de 1994 à 1997, il aurait été entraîné à Fort Bragg par les bérets verts américains. Promu capitaine à son retour en Algérie, Saïfi aurait ensuite une nouvelle fois déserté pour, ce coup-ci, contribuer à la médiatisation internationale du GSPC. Mais pour Jeremy Keenan, El-Para n’aurait jamais cessé de rouler pour le DRS. Une opération sous couverture destinée à servir un double objectif : permettre à Alger de resserrer les liens avec les Etats-Unis dans le cadre de sa guerre contre le terrorisme post-11 Septembre, tout en offrant à Washington l’occasion d’amorcer son contrôle militaire du Sahel.

« Jamais le Sahara n’a été aussi fréquenté »

Poussée aux marges de l’Algérie, sur une interzone frontalière jugée moins sensible, la nébuleuse AQMI, grossie par quelques francs-tireurs islamistes issus de la sous-région, et alimentée par une poignée de coupeurs de pistes locaux et de notoires trafiquants transfrontaliers de cigarettes, se serait alors transformée en un Frankenstein, créature hybride composée de plusieurs morceaux après avoir raté sa greffe avec les mouvements locaux de rebelles targuis. Cet entrelacs de groupes agissant de la Mauritanie au Niger permet désormais aux puissances occidentales de déployer, en toute connaissance de cause, leurs propres forces spécialisées dans le contre-terrorisme sur un corridor saharien qui est l’objet de toutes les convoitises internationales, pour sa richesse en uranium (Niger), pétrole, gaz et or (Mali). Keenan estime d’ailleurs qu’une autre voix se cache derrière le message audio diffusée le 8 décembre 2009 sur Al-Jazeera, communiqué revendiquant au nom de l’AQMI l’enlèvement de Pierre Camatte et des trois humanitaires espagnols. Non pas Saleh Abu Mohamed, mais Salah Gasmi. Ce dernier, qui aurait participé en février 2008 à l’enlèvement de deux ressortissants autrichiens, « est fermement considéré comme étant un agent du DRS »

« La théorie du complot qui prétend que les services algériens et en particulier le DRS sont derrière l’AQMI n’est pas nouvelle – il suffit de voir la polémique qui entoure l’affaire des moines de Tibéhirine pour s’en convaincre, remarque Alain Rodier, ancien officier supérieur des services de renseignement français, directeur de recherche chargé du terrorisme et de la criminalité organisée au sein de CF2R, centre français de recherche sur le renseignement. Mon opinion est la suivante : il est tout à fait normal que les services algériens tentent – et aient tenté – de pénétrer les mouvements islamiques radicaux afin de les combattre. Cela fait partie de leur mission. Par contre, ce n’est pas pour autant qu’ils maîtrisent la situation en “pilotant” des groupes extrémistes. Très souvent, leurs correspondants – agents recrutés pour des objectifs fixés – sont totalement incontrôlables, d’où des dérapages qui sont le lot de la guerre secrète (revoir à ce sujet ce qui s’est déroulé durant la seconde guerre mondiale). En ce qui concerne le Sahel, plusieurs bandes écument la région. Les deux principales sont la “9e région” d’AQMI, dirigée par Yahia Djouadi, et le groupe de Mokhtar Belmokthar dont les objectifs semblent totalement tournés vers un but lucratif. Ces deux bandes sont obligées de composer avec les tribus touarègues qui, traditionnellement, sillonnent le Sahel librement. C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre la “vente” d’otages qui peuvent être enlevés dans la région. Même la direction d’Al-Qaida implantée au Pakistan a reconnu le 25 juin 2009, par l’intermédiaire d’Abou Yahia al-Liby (d’origine libyenne), que la situation n’était pas satisfaisante de son point de vue au Sahel. A l’évidence, aux yeux du noyau dur d’Al-Qaida, l’ouverture d’un véritable “front” au Sahel tarde à venir. » Une chose est sûre pour Alain Rodier : « Comme par le passé, les trafics vont perdurer avec peut-être un accroissement des liens unissant les narcos sud-américains avec les bandes locales. »

Jusqu’au 18 décembre 2009, rien ne prouvait que l’inquiétante intensification du narcotrafic en Afrique de l’Ouest – le long d’un arc côtier allant de la Guinée-Bissau au Nigeria – se faisait avec la complicité de criminels apparentés à l’AQMI. Ce jour-là, la presse internationale faisait grand cas du formidable coup réussi par deux agents fédéraux de la DEA (Drug Enforcement Administration) infiltrés en Afrique de l’Ouest. Grâce à ces deux Américains « undercover », trois Maliens membres « autoproclamés » d’Al-Qaida étaient arrêtés puis extradés du Ghana vers les Etats-Unis. Se faisant passer pour des proches des Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (FARC), ces agents de la DEA cherchaient à organiser le convoyage de plusieurs centaines de kilogrammes de cocaïne colombienne à destination de l’Europe via le Sahara. L’un de ces trois Maliens tombés dans le piège tendu par la DEA aurait reconnu fournir régulièrement de l’essence et de la nourriture aux commandos d’Al-Qaida présents dans la région de Gao. Accusés de narcoterrorisme, les trois trafiquants de drogue présumés risquent la prison à vie. « Ce cas, le premier de ce genre, met en lumière l’Afrique du Nord-Ouest comme une nouvelle zone dangereuse », note le Los Angeles Times (« US prosecution leads drugs to terrorism », par Sebastian Rotella, 19 décembre 2009). Même conclusion pour les officiels américains qui estiment que ce coup de filet est une preuve supplémentaire de la connivence entre les commanditaires des trafics latino-américains de drogues dures dans le désert du Sahara et les groupuscules terroristes proches des islamistes, qui leur assurent une libre circulation dans le désert.

« Cette dernière histoire, explique Jeremy Keenan, montre que l’Afrique et les Etats-Unis ont beaucoup en commun en matière de déni de la loi et des droits de l’homme. Je suspecte que les Etats-Unis utiliseront ce “sting” (stratagème – ndr) pour élargir leur discours sur le Sahel tout comme leur profondeur stratégique sur le continent. Si on en arrive à ce que cette affaire passe devant les tribunaux new-yorkais, ce sera intéressant de voir si la défense appellera au rang des témoins des experts prêts à dire qu’Al-Qaida dans le Sahara n’a rien à voir avec le Al-Qaida que nous connaissons. N’importe quel jeune vivant de Conakry à Tunis dira à un étranger, spécialement s’il est des FARC, qu’il est membre d’Al-Qaida à condition de pouvoir en tirer prestige et argent. Je pense que cela continuera en 2010 comme cette année : l’Algérie fera semblant de considérer que c’est un problème spécifique au Sahel et que ce n’est pas la conséquence de sa propre création. Et pendant ce temps, des nations européennes telles que la France et l’Espagne (qui est déjà présente en Algérie via ses compagnies pétrolières Repsol et Cepsa, mais a encore à apprendre les règles du jeu) utiliseront ce prétexte pour prendre un peu plus la main, militairement parlant, sur le Sahel – et spécialement dans les principales zones minières du Nord Niger. Nous allons en particulier assister avec Nicolas Sarkozy à un processus de recolonisation, avec les conséquences que cela pourrait avoir pour Areva au Niger : les Touaregs pourraient très bien se rebeller à nouveau. Mais pas tout de suite : les tribus sont fatiguées et divisées. En tout cas, pour un chercheur, c’est très intéressant : jamais le Sahara n’a été aussi fréquenté ! »

En guise de – provisoire – conclusion, ce dernier post de l’année 2009 pourrait être conclu par un morceau du groupe targui Tinariwen, sédentarisé dans le Nord Mali, et dont on recommande chaudement le dernier album. Mais c’est le refrain du plus célèbre tube du chanteur Patrick Capdevielle qui revient plutôt en mémoire :
« Quand t’es dans le désert, depuis trop longtemps,
Tu t’demandes à qui ça sert
Toutes les règles un peu truquées du jeu qu’on veut t’faire jouer,
Les yeux bandés. »

Bonne année 2010 aux amis du continent. Et tous nos vœux de réconfort à la famille et aux proches de Pierre Camatte.

Jean-Christophe Servant

(1) Lire Salima Mellah et Jean-Baptiste Rivoire, « Enquête sur l’étrange “Ben Laden du Sahara” », Le Monde diplomatique, février 2005.

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