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« La Merditude des choses », un film de Felix van Groeningen

« Affreux, sales et méchants », version flamande

mardi 29 décembre 2009, par Carlos Pardo

C’est un film où l’on vomit en gros plan. Où l’on urine assis dans un bar après avoir inventé un Tour de France avec des figurines, sous la forme d’un jeu de l’oie dans lequel les verres d’alcool balisent la route de la course. Un film où l’on se tape dessus pour un oui pour un non, où l’on époussette le téléviseur dont l’huissier s’empare, où ça fume et ça boit dans toutes les scènes, où le patron du bar du coin, en mal de publicité, organise une course à vélo dont les concurrents doivent être nus, un film où l’on chante et danse devant le retour de Roy Orbison à la télévision… On pourrait continuer de la sorte à énumérer la grossièreté, le mauvais goût des personnages, la vacuité de leur existence, le côté politiquement incorrect du film du Flamand Felix van Groeningen et passer à côté de ce qui nous est réellement donné à voir.

La famille Strobbe n’est certainement pas très éloignée de celle de Dimitri Verhulst, auteur remarqué il y a quelques années avec un roman en grande partie autobiographique dont est tiré le film [1].

Nous sommes dans les années 1980, à Trouduc-les-Oyes [2], quelque part au cœur des Flandres. Gunther Strobbe, un gamin de 13 ans abandonné par sa mère, est élevé par sa grand-mère, son père et les frères de celui-ci, tous ivrognes, bons à rien, « beaufs » à la puissance dix. Le seul à avoir un boulot est le père. Facteur du village, sa place est enviée par les piliers de comptoir qu’il croise quotidiennement lors de sa tournée. Chaque soir, les Strobbe se retrouvent pour une partie de billard. Prétexte pour boire jusqu’à plus soif.

On le devine, l’ivresse n’est pas toujours gaie. Elle libère parfois une violence inouïe, difficile à contenir. C’est dans cet environnement désolé, déstructuré, dans ce chaos dément, qu’un enfant tente de trouver sa place, fait ses devoirs et, le plus souvent, ses punitions. Cet univers, Gunther réalise progressivement qu’il va devoir le quitter pour avoir une chance, un jour, de s’en sortir. Son éviction de l’école, sciemment provoquée dans ce but, son passage par l’internat et sa plongée dans l’écriture seront, pour lui, la voie du salut. Et encore… Devenant à son tour un Strobbe – ses premières années n’ont tendu qu’à cela –, il se loupera également en matière de paternité.

S’il était fréquemment le protagoniste du cinéma d’avant-guerre, le prolétariat a pour ainsi dire disparu des écrans avec l’avènement de la Nouvelle Vague dans les années 1960 [3], pour revenir brillamment au premier plan après les Trente glorieuses, avec notamment les films sociaux britanniques ou le cinéma des frères Dardenne. Récemment, un certain cinéma, épousant la tendance idéologique de l’époque, a porté un regard condescendant, voire méprisant, sur cette classe sociale, « en voie d’extinction ». Même les tentatives intéressantes des très respectables créateurs du magazine de Canal + « Groland », Benoît Delépine et Gustave de Kervern, laissent un goût amer. Aaltra (2004), Avida (2006) ou Louise-Michel (2008), les films réalisés par ce duo, ne sont jamais parvenus à dépasser un ton de comédie hérité de l’esprit anar de Hara-Kiri, et le rire se fait le plus souvent aux dépens des pauvres hères choisis pour personnages.

Si, par certains aspects, la Merditude des choses s’apparente à l’univers de Groland [4], on songe davantage à un cinéma autrefois fabriqué chez nos voisins italiens, celui des Risi, Scola, Monicelli… Comme dans Les Monstres ou dans Affreux, sales et méchants [5], le rire éclate sans retenue, puis devient plus noir, plus grave, laissant place à des émotions plus troubles, plus poignantes. Car Felix van Groeningen se refuse tout jugement sur ces laissés pour compte, ne prétend pas sauver par le cinéma ces rebuts humains d’une société qui ne leur offre plus aucune place. Le regard du cinéaste est celui du gamin qui nous raconte cette histoire, celui de l’auteur du roman adapté. C’est un regard de l’intérieur, un regard pas plus malin que la moyenne, le regard d’une classe sur elle-même.

La Merditude des choses (De Helaasheid der Dingen), film de Felix van Groeningen (Belgique-Pays-Bas), sortie française le 30 décembre 2009. Voir le site du film.

Notes

[1] Ce roman, traduit dans de nombreuses langues, n’a pas eu de version française à ce jour. Un seul titre de Verhulst est disponible en français, Hotel Problemski, Christian Bourgois, Paris, 2005. Il décrit la vie au sein d’un centre d’accueil pour demandeurs d’asile.

[2] Selon la traduction française…

[3] De rares exceptions sont à souligner. Je pense en particulier au magnifique cinéma de Maurice Pialat, réalisateur qui eut du mal à démarrer sa carrière dans ces années 1960 et qui exécrait le cinéma de la Nouvelle Vague.

[4] Le film a d’ailleurs reçu la plus haute récompense du festival organisé par les joyeux hurluberlus de Canal +.

[5] I mostri, film de Dino Risi (1963) et Brutti sporchi e cattivi, film de Ettore Scola (1976).

5 commentaires sur « “Affreux, sales et méchants”, version flamande »

  • permalien stef :
    29 décembre 2009 @15h59   »

    Ken Loach, Mike Leigh en Angleterre...et en France, on a Guédiguian ! Ne l’oublions pas, ce dernier cinéaste à nous donner une image digne et parfois joyeuse du prolétariat.

  • permalien
    29 décembre 2009 @16h37   « »

    Trouduc-les-Oyes

    Equivalent assez heureux de l’original Reetveerdegem : reet = raie (du c) ; veer = plume ; (-de)-gem se retrouve dans de nombreux toponymes. Reetverdegem paraît signifier Plumedanlque

  • permalien J.J. :
    4 janvier @10h39   « »

    Pialat n’exécrait pas du tout la Nouvelle Vague, il n’en faisait simplement pas partie. Ne révisez pas l’histoire du cinéma pour de basses raisons partisanes.

  • permalien Carlos Pardo :
    5 janvier @16h19   « »

    Ne vous lancez pas dans un procès d’intention aussi rapidement. Bien entendu, Pialat en voulait à beaucoup de monde, se fâchait avec ses amis, etc., mais concernant la Nouvelle Vague, sa position a toujours été claire. Relisez ses entretiens, en particulier ceux accordés aux Cahiers du cinéma entre 1978 et 1987 (revue qui, soit dit en passant, a longtemps « ignoré » le cinéma de Pialat). On peut également trouver des propos à ce sujet dans le documentaire Maurice Pialat, l’amour existe, d’Anne-Marie Faux et Jean-Pierre Devilliers. Il y accuse la Nouvelle Vague d’avoir “tout loupé” en produisant “un cinéma que c’est pas la peine !”. Ces cinéastes, affirmait Pialat, “ont cru montrer leur époque parce qu’ils tournaient en décors naturels. Mais la vraie vie est restée hors champ, ils ont décrit une époque fausse.”

  • permalien J.J. :
    7 janvier @11h21   «

    Mais vous, relisez avant de jeter de pareilles petites phrases assassines son long entretien avec le cinéaste le plus représentatif de la Nouvelle Vague, Godard, vers 1982, et l’immense respect qu’on sent que Pialat a pour lui donc pas de résumé rapide SVP, d’autant que la méfiance de Pialat envers la NV s’explique aussi par le fait qu’il a loupé le coche (en 60 il était très facile d’être produit, beaucoup moins en 70) et qu’il était très amer à ce sujet. N’employez pas de mots comme "exécrer" aussi gratuitement, sinon vous servez la soupe à la Restauration cinématographique (Tavernier, Leconte et compagnie). Ne vous trompez pas, c’est Godard qui est révolutionnaire, pas Ken Loach, ni Pialat d’ailleurs (qui est un bon cinéaste).

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