En kiosques : décembre 2016
Abonnement Faire un don

Première visite

Vous êtes abonné(e) mais vous n’avez pas encore de compte en ligne ?

Vous n'êtes pas abonné(e) ?

Choisissez votre formule et créez votre compte pour accéder à tout le site.
Une question, un problème ? Consultez la notice.
Accéder au menu

William Bunge, le géographe révolutionnaire de Detroit

par Allan Popelard, Gatien Elie & Paul Vannier, 29 décembre 2009

Cet article complète l’enquête d’Allan Popelard et Paul Vannier, « Detroit, la ville afro-américaine qui rétrécit », publiée dans Le Monde diplomatique de janvier 2010 (en kiosques).

Qui connaît William Bunge ? Bien rares sont ceux qui, en France, ont eu vent de ce géographe américain dont les travaux, aux Etats-Unis, marquèrent la discipline géographique de leur empreinte. Son œuvre, d’une grande richesse et d’une grande originalité, mérite pourtant l’attention (1).

Après la publication en 1962 de son livre Theoretical Geography, Bunge devient l’une des figures internationalement reconnue de la géographie quantitative. Cette nouvelle école, apparue en Suède et dans le monde anglo-saxon, connaît alors un grand succès en tentant, grâce au traitement informatique de séries statistiques, de décrire les lois de l’organisation de l’espace.

William Bunge se détache cependant dès la fin des années 1960 du courant qu’il a lui-même contribué à développer. L’utilisation faite par les pouvoirs publics et privés des méthodes quantitatives dans le cadre d’opérations d’aménagement urbain organisant légalement la ségrégation sociale et raciale à Detroit ou dans certains programmes fédéraux comme l’Urban Renewal attestait en effet la dimension non seulement descriptive mais aussi prescriptive de la « nouvelle géographie ». Comme le souligne le géographe américain Richard Peet, le développement de la géographie quantitative est « intimement lié à des intérêts industriels et commerciaux (2) ». Cet abandon brutal des méthodes de la géographie quantitative s’explique donc par une double prise de conscience : celle des finalités politiques de la production d’un certain savoir géographique et celle du caractère indissociable de la recherche et de son application, de la théorie et de l’action. C’est donc vers une autre géographie que William Bunge s’oriente, vers une géographie de terrain qu’il tentera de mettre au service des habitants de sa ville : Detroit.

Vivant dans le quartier de Fitzgerald, au Nord-Est de Detroit, dans la « cité du besoin », entre la« cité de la mort » et la « cité de la surabondance », entre le ghetto et les banlieues opulentes, William Bunge enseigne à la Wayne State University. Dès la fin des années 1960, il entame la rédaction de son plus grand livre, Fitzgerald. Géographie d’une révolution (3). L’ouvrage, publié en 1971, relate à travers des cartes, des photographies et des documents divers les transformations brutales des rapports sociaux et spatiaux dans le quartier de Fitzgerald. Il est écrit à un moment où « la composition raciale du quartier, jusque-là en totalité blanche, devient majoritairement noire. Les sentiments qu’induisent ce changement, le rôle actif des communautés, les combats contre la transformation de la ville en bidonville, le départ des blancs en banlieues (white flight), le rôle des banlieues dans les villes modernes, les discriminations de la police et la question du racisme traversent de part en part son ouvrage », résume son ami géographe Richard Peet.

Mais surtout, Fitzgerald est publié quatre ans seulement après la révolte des Noirs de Detroit, très brutalement réprimée (quarante-trois morts, dont trente-trois Noirs), en 1967. Le livre s’ouvre d’ailleurs sur la photographie d’un char de l’armée fédérale posté au milieu d’une rue de Fitzgerald, quartier emblématique de la révolte du prolétariat noir de Detroit. Cette révolte marqua profondément William Bunge. « En 1967, témoigne t-il, les chars de l’armée fédérale déferlèrent dans et sur Detroit. Il y eut des personnes tuées, battues et violées. Je me souviens d’un enfant criblé de balles dans son taudis (4). » L’objet central de cette œuvre est donc ce que William Bunge appelle la Révolution.

JPEG - 999.2 ko
JPEG - 1017.9 ko
Ces deux cartes témoignent du processus de ghettoïsation de la ville centre de Detroit, consécutive à la fuite des capitaux et des classes moyennes en direction des banlieues.

Celle-ci doit d’abord être comprise comme la lutte de la classe ouvrière noire pour son émancipation après l’échec de la révolte de 1967. Il s’agit d’analyser le quotidien des habitants pris dans les contradictions du capitalisme et mettant en place des stratégies de survie dans un environnement en voie de taudification. Car l’émancipation du prolétariat noir de Detroit est indissociable, pour Bunge, d’une révolution « écologique » ou « biologique », c’est-à-dire d’une transformation du rapport de l’homme à son environnement. « La stratégie consciente de Fitzgerald était d’identifier les processus de taudification en cours de façon à pouvoir systématiquement les combattre, et de la sorte combattre l’expansion du ghetto. Mais voilà, la géographie a fini par changer le géographe. A la fin de mon livre sur Fitzgerald, j’ai été forcé de constater que le quartier de Fitzgerald traversait une crise biologique, la crise biologique de l’Homo sapiens luttant pour sa survie, notamment celle de ses enfants, contre les agressions des machines (5). »

La lutte des classes est donc aussi une lutte pour un cadre de vie sûr, agréable, sain, là où l’accumulation fordiste du Capital – concentration des usines dans les villes-centres, à proximité des quartiers résidentiels pauvres – avait conduit à la production d’un espace caractérisé par la concentration des pollutions et des nuisances. Cette critique est décisive à Motor City, ville industrielle, ville façonnée par les « machines », dont le développement et l’aménagement ont été guidés par les géants de l’automobile (Ford, General Motors et Chrysler). La réappropriation matérielle et symbolique, par ceux qui y vivent, de ce territoire façonné par le capital, la révolution écologique par et pour la révolution sociale, est, pour Bunge, le premier pas vers l’émancipation des classes subalternes.

JPEG - 169.9 ko
Le ghetto : un environnement en voie de taudification
JPEG - 125.8 ko
Un char de l’armée fédérale envoyé
pour réprimer la révolte de 1967

Une géographie populaire
et les territoires du quotidien

La géographie de William Bunge est donc originale par son objet. Elle l’est encore plus par sa méthode. Le géographe américain jette en effet les bases d’une géographie populaire, questionnant la pratique du chercheur tout en l’interrogeant sur sa responsabilité vis-à-vis de l’objet étudié. Si la démarche de Fitzgerald apparaît, au premier abord, comme relativement classique, reprenant certains des canons académiques de la géographie universitaire de l’époque (il s’agit d’une étude régionale sur le temps long), la méthode de recherche et les objectifs fixés à la production du savoir géographique sont profondément novateurs.

Le travail de Bunge se caractérise en effet d’abord par la proximité qu’il entretient avec son terrain et ses habitants. Bunge se lance dans l’étude du quartier dans lequel il vit, et ce sont ses voisins, ses amis, qu’il interroge. Pour connaître un terrain, ceux qui l’habitent, il faut y vivre, y travailler, y avoir ses réseaux de relations sociales et familiales. Le terrain doit être le territoire quotidien du géographe. Cette proximité, cette intimité, lient le sort du chercheur à celui des enquêtés. Elle place ainsi la question de sa responsabilité au cœur de sa démarche : quoi de plus consciencieux qu’un chercheur qui subirait lui-même les conséquences de ses préconisations, par exemple en matière d’aménagement urbain... Cette proximité contribue aussi à le mettre dans une position d’égalité vis-à-vis des enquêtés, brisant la distance sociale et symbolique qui sépare traditionnellement l’universitaire des sujets qu’il étudie, en accordant une place centrale à la parole des classes populaires, tant sur le fond que sur la forme (6).

Cette méthode est mise en pratique dans le cadre d’un programme de recherche lancé trois ans auparavant : l’organisation d’« expéditions géographiques ». Si la géographie est née avec des expéditions destinées à servir les intérêts mercantiles et militaires des puissances coloniales, Bunge en détourne l’usage initial pour leur conférer une tout autre finalité. Il s’agira de « contribuer à l’enrichissement d’une population et non plus au pillage de ses ressources, d’aménager avec elle et non pour elle son espace, de l’intégrer aux décisions et non de l’exclure (7) ». Bref, dans cette conception, la géographie ne sert plus le pouvoir mais tente d’« aider plus directement l’espèce humaine (8) ».

La méthode vise aussi à parvenir à une production collective du savoir géographique, fondée sur la rencontre entre, d’une part, un savoir scientifique et, d’autre part, les pratiques et les expériences des habitants, rapportées par les acteurs eux-mêmes à l’occasion de rencontres dans leurs quartiers. Cette méthode a pour objectif de mieux connaître les nécessités matérielles d’une population et d’identifier les mécanismes de domination quotidiennement à l’œuvre, dont l’organisation de l’espace est l’un des principaux instruments. Les conclusions devaient permettre la mise en place, par les dominés eux-mêmes, de stratégies de résistance.

Ainsi Bunge réalise-t-il en 1970, à la demande d’une association noire de Detroit, un rapport adressé aux parents d’élèves de la ville à propos de la carte scolaire. Il y propose un plan destiné à renforcer l’influence des parents d’élèves noirs dans certaines écoles. En déplaçant leurs enfants dans les écoles situés dans des quartiers ayant recueillis un nombre important de suffrages pour les candidats noirs aux élections municipales, ils devraient être en mesure de défendre au mieux leurs intérêts (9). De la même façon, William Bunge ne cessera pas de produire des cartes, « des preuves » comme il dit, mettant en évidence les inégalités profondes en matière d’accès au soin, d’éducation, de logement… entre populations pauvres des quartiers noirs et classes moyennes et supérieures blanches des banlieues de Detroit.

JPEG - 180.7 ko
Une géographie quotidienne du ghetto (1) :
les bébés mordus par des rats
JPEG - 172.2 ko
Une géographie quotidienne du ghetto (2) par les jouets. Le ghetto de la ville centre, dépourvu de jouets, apparaît en creux.

On est donc très loin des finalités habituelles de la géographie universitaire, brocardée par Bunge pour ses théorisations trop abstraites et la préférence des géographes pour les bibliothèques et les bases de données au détriment du terrain. « Chacun sait à l’exception des géographes ce que font les géographes : ils explorent et réalisent des cartes (10) », écrit-il, constatant tristement l’écart qui sépare cette représentation collective de la réalité des géographes d’intérieurs occupés à la réussite de leur carrière dans l’institution. Bunge reconnaissait lui-même qu’en tant qu’universitaire, il était difficile de se rendre directement utile à la société. Mais « nous devons l’apprendre », répétait-il.

Le programme de recherche de Bunge est en soi une révolution. Il consiste à inverser l’ordre des priorités : la recherche n’est plus guidée par les perspectives de carrière, mais par la dimension pratique de l’engagement du géographe aux côtés de la population qu’il étudie. Ce projet, adressé à la communauté des géographes, lui vaut bientôt d’être mis à l’écart de l’université. Renvoyé de la Wayne State University, Bunge prendra pour un temps un poste à Toronto avant de quitter définitivement le monde universitaire. Ce sera l’occasion d’expérimenter des métiers en prise directe avec le terrain et la population, pratiqués par des géographes qui s’ignorent, des folk geographers. Il se fera ainsi chauffeur de taxi.

Une géographie radicale

Exclu de l’université, William Bunge continuera néanmoins d’occuper une position très particulière, à la marge de celle-ci, en jouissant d’une véritable aura chez une partie des géographes anglo-saxons, en particulier ceux du courant de la géographie radicale, dont il incarne la branche active. Ce courant regroupe des géographes américains, anglais mais aussi canadiens, australiens et néozélandais désireux de renouveler la discipline à partir de l’apport des théories marxistes et anarchistes. Il s’organise à la fin des années 1960 autour de la revue Antipode, fondée en 1969.

Créée à l’Institut Clark de Boston, de façon d’abord quasi-clandestine, la revue connaît des débuts difficiles. Le marxisme ne rencontrait pas aux Etats-Unis une audience similaire à celle qu’il pouvait avoir en France – où le Parti communiste français (PCF) constituait le principal parti de gauche. Pour ces géographes qui avaient vécu le maccarthysme, c’était, en pleine guerre froide, faire œuvre de subversion et affirmer une forme de rupture avec le monde universitaire, intellectuel et politique de leur époque. Plus encore, c’était apparaître comme l’ennemi intérieur et se retrouver dans le camp des unamerican.

L’émergence du courant de la géographie radicale, dont Richard Peet et David Harvey sont les représentants les plus connus, est liée au regain du radicalisme politique aux Etats Unis dans les années 1960. Le mouvement des droits civiques, les manifestations contre la guerre du Vietnam, traversent la décennie. Jusqu’alors, la discipline était dominée par l’école classique, multipliant les analyses régionales descriptives, dont la prééminence était à peine inquiétée par l’essor de la géographie quantitative. Mais l’effervescence politique des années 1960 aura un impact important sur l’évolution de la discipline géographique.

Dans l’ouvrage Radical geography (11), Richard Peet en décrit les conséquences. « Le mot d’ordre devint celui de l“utilité” [relevancy], ce qui impliquait de s’intéresser à d’autres sujets que ceux jusque-là traditionnellement abordés par la discipline (12). » En pleine guerre du Vietnam, dans un contexte de diffusion des théories marxistes, Antipode publie une série d’études sur la dimension spatiale de l’impérialisme américain. La couverture de la revue représente d’ailleurs, à sa création, un homme en train de briser les chaînes enserrant le canal de Suez.

En parallèle, le mouvement explore de nouveaux champs d’étude comme celui, inauguré par Bunge, des processus de domination et d’exploitation à l’œuvre dans les espaces urbains des principales villes américaines. « Les premières études publiées dans Antipode abordaient les questions relatives à la pauvreté en milieu urbain, aux minorités, à l’accès aux services sociaux […]. Les géographes de l’école radicale s’intéressaient à la dimension spatiale de ces questions, c’est-à-dire à la façon dont les problèmes sociaux se traduisaient dans l’espace (13). » Quelle que soit l’échelle d’analyse, il s’agissait toujours de s’attaquer aux formes et aux stratégies territoriales mise en œuvre par les capitalistes pour assurer leur domination.

En reconnaissant la dimension politique et stratégique du savoir géographique, William Bunge contribue à redéfinir le rôle du géographe. Avant d’être une science, la géographie est une praxis. Les géographes ont longtemps mis leur savoir au service des puissants, politiques, militaires ou patrons. En France, Yves Lacoste soulignait dans son ouvrage La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre (14), publié en 1976, les usages stratégiques du savoir géographique. Les gouvernements le mobilisent pour un meilleur contrôle du territoire ; les états-majors, en vue de la planification ou de la réalisation d’opérations stratégiques et tactiques ; les capitalistes, pour l’optimisation de l’organisation spatiale de l’appareil de production et la maximisation du profit.

D’un côté comme de l’autre de l’Atlantique, Bunge et Lacoste avaient pris conscience de l’extraordinaire pouvoir que conférait la maîtrise du savoir géographique. Il s’agissait de « savoir penser l’espace pour savoir s’y organiser, pour savoir y combattre (15) ». La question de l’engagement était ainsi placée au cœur de cette nouvelle conception de la discipline. Lacoste et Bunge ont choisi de mettre leurs outils – en premier lieu, la carte – et leur « savoir-penser-l’espace » au service des citoyens. Non seulement pour dévoiler les mécanismes de l’exploitation et de la domination, mais surtout pour participer, sur le terrain, aux manifestations de contestation de l’ordre établi.


Les cartes et photographies sont tirées de W. Bunge, Fitzgerald. Geography of a Revolution, Schenkman Publishing Company, Cambridge, Massachusetts, 1971.

Cartes :

  • « Direction of money transfers in metropolitan Detroit », p. 134.
  • « Detroit area income », p. 138.

Photographies :

  • « Le ghetto, un environnement en voie de taudification », p. 237.
  • « Un char de l’armée fédérale envoyé pour réprimer la révolte de 1967 », p. 1.

Sauf les deux dernières cartes, fournies par l’auteur lui-même :

  • « Region of rat-bitten babies »
  • « Purchased toys »

Gatien Elie, Allan Popelard et Paul Vannier sont géographes.

Allan Popelard, Gatien Elie & Paul Vannier

(1) Mis à part quelques articles consacrés à William Bunge dans les premiers numéros de la revue Hérodote, au milieu des années 1970, et l’évocation de ses travaux dans l’ouvrage paru en 2001, Géographies anglo-saxonnes, sous la direction de J.-F. Staszak, B. Collignon, C. Chivallon et R. Knafou, aucune publication en langue française ne fait état des travaux du géographe américain. Seul un ouvrage, Géographie théorique, est disponible en langue française.

(2) R. Peet, “The development of the radical geography in the United States” (p. 11), in R. Peet (dir.), Radical Geography, alternatives viewpoints on contemporary social issues, Maaroufa Press, Chicago, 1977.

(3) W. Bunge, Fitzgerald. Geography of a Revolution, Schenkman Publishing Company, Cambridge, Massachusetts, 1971. Le livre n’a jamais été traduit en français.

(4) W. Bunge, Fitzgerald from a Distance, Annals of the Association of American Geographers, vol. 64, n° 3, 1974, pp. 485-489.

(5) Ibid.

(6) D’une part, en accordant autant si ce n’est plus de valeur au discours du dominé qu’à celui du savant, son travail d’enquête nie la supériorité scientifique du « professionnel » de la géographie. D’autre part, en défendant le parler populaire (nom donnés aux lieux et, plus généralement, niveau de langue), il entend remettre en question la domination culturelle incarnée par le collège des professeurs dont la reproduction sociale est intimement liée à la maîtrise du langage.

(7) R. Peet, « The development of the radical geography in the United States », in R. Peet, op. cit., p. 13.

(8) W. Bunge, « The first years of the Detroit geographical expeditions. A personnal report”, in R. Peet, op. cit., p. 35.

(9) R. Peet, « The development of the radical geography in the United States », in R. Peet, op. cit., p. 14.

(10) W. Bunge, « Geography is a field subject », Area, vol. 15, n° 3, Blackwell Publishing, 1983, p. 209.

(11) R. Peet, op. cit.

(12) Ibid, p. 11-12.

(13) Ibid, p. 11-12.

(14) Y. Lacoste, La Géographie, ça sert d’abord à faire la guerre, Petite collection Maspero, François Maspero, Paris, 1976.

(15) Ibid, p. 163.

Partager cet article /

sur Zinc
© Le Monde diplomatique - 2016