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Climat - Environnement

Le changement climatique entre science et politique

Le sommet (en fait la 15e conférence des parties) de Copenhague a été organisé par la Convention cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), soutenue en cela par le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC), dans l’objectif de trouver une alternative permettant de poursuivre les efforts entrepris à Kyoto en 1997. Il s’est achevé sans qu’aucune mesure contraignante ne soit prise. L’institution des Nations unies s’est largement laissé déborder par une série d’événements prévisibles, dont l’ampleur sans précédent de la mobilisation des ONG et la confiscation du débat par les pays riches et les lobbies. Entre marketing, promotion et politique, la science n’a pas pesé bien lourd. M. Mohamed Senouci, climatologue et membre du GIEC, revient sur cet échec magistral et nous invite, dans ce texte, à une réflexion sur la relation intime entre l’apport scientifique et la manière dont cette connaissance devrait être utilisée dans les prises de décisions politiques. Cette contribution est une suite au billet « Changements climatiques : le grand tournant » publié en décembre.

par Mohamed Senouci, 7 janvier 2010

Le climat peut être considéré comme un bien public universel, dont la protection est indispensable. En 1992, pas moins de 154 pays ont signé la Convention cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC). Entrée en vigueur en 1994, son mandat était ainsi énoncé : « Stabiliser les concentrations des gaz à effet de serre dans l’atmosphère à un niveau qui empêche toute perturbation anthropique dangereuse du système climatique. Il conviendra d’atteindre ce niveau dans un délai suffisant pour que les écosystèmes puissent s’adapter naturellement aux changements climatiques, que la production alimentaire ne soit pas menacée et que le développement économique puisse se poursuivre d’une manière durable. »

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Pourquoi alors la communauté internationale n’a-t-elle pas réussi, seize ans plus tard, à avancer plus loin dans la voie de l’action ? La conférence de Copenhague — sur laquelle nous misions tous beaucoup — est devenue une sorte de mauvais film à suspense bien avant son ouverture. D’abord un battage médiatique d’une rare intensité : jamais autant de réunions, plus ou moins improvisées, n’avaient précédé une conférence officielle sur le climat. Jusqu’à l’ONU qui convoque en septembre 2009 un sommet des chefs d’Etat... pour préparer Copenhague ! Ensuite, un scabreux piratage du courriel des chercheurs de l’Université d’East Anglia, qui a parasité le débat et finalement « neutralisé » les scientifiques qui ont observé durant toute la conférence un silence pudique. Puis, le déroulement de la conférence elle-même, pleine de rebondissements, de vraies-fausses déclarations, de batailles de chiffres portant sur des degrés ou des milliards de dollars. Enfin, l’arrivée des « patrons », l’improvisation de réunions informelles, l’absence de projet de texte, quelques feuillets rédigés à la sauvette, des départs précipités, pas de photo de famille, et… le silence.

Le rôle précurseur de la science

L’action globale a d’abord nécessité un éclairage scientifique pour « encadrer » les négociations internationales sur le climat qui sont menées depuis 1995. Cet exercice a été confié au Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC), une organisation singulière mêlant des scientifiques indépendants et des gouvernements ; ces derniers disposant de la possibilité de valider ou non les conclusions établies. Le GIEC ne « produit » pas de la science ; son mandat est de produire un état de l’art dans le domaine des connaissances sur le changement climatique.

Créé en 1989, il y a tout juste vingt ans, conjointement par le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) et l’Organisation météorologique mondiale (OMM) — mais, ne l’oublions pas, à la demande du G7 (devenu depuis le G8) —, le GIEC a produit quatre rapports d’évaluation (1990, 1995, 2001 et 2007), qui témoignent d’une lente évolution dans la perception de la question climatique. Sans écarter de façon catégorique toutes les autres causes, le GIEC attribue aux activités humaines une influence prépondérante dans le dérèglement climatique en cours. Il place ainsi l’homme, pour la première fois de son histoire, au rang des causes d’échelle astronomique. L’homme à égalité avec la nature dans sa force destructrice… on pourrait presque se féliciter de cette nouvelle puissance acquise par la civilisation humaine.

La certitude absolue n’existe pas dans la pratique scientifique, mais un niveau « raisonnable » de certitude scientifique peut servir de curseur pour guider l’action individuelle ou collective. En général, les acteurs ne sont pas tous compétents pour comprendre la science dans son intimité. Mais leur droit à « savoir » pour « décider » exige qu’à des questions claires, ils obtiennent des réponses intelligibles. Pour cela, ils s’en remettent à la communauté du savoir, organisée depuis longtemps de façon spécifique, à travers un système académique de production scientifique. Ce système en constante évolution est censé être validé à tout moment.

Dans le débat sur les changements climatiques, cette communauté n’est pas — contrairement à ce que prétendent certains — « déchirée » entre des tendances totalement opposées, même si quelques scientifiques persistent à nier jusqu’au fait du changement climatique lui-même.

Les scientifiques n’ont certes pas la légitimité de « décider », mais ils ont une lourde responsabilité morale dans le débat public à travers le poids de leurs conclusions. L’opinion publique peut-elle trancher sur la validité d’une conclusion scientifique ? Elle peut l’accepter ou la refuser, la validation demeurant du seul ressort de la communauté scientifique, et surtout des spécialistes du domaine considéré. Le degré d’acceptabilité publique des résultats ou avancées scientifiques se confond avec le degré de confiance que l’on accorde à la science elle-même. Traduire une science complexe en termes pertinents pour le débat public relève du défi. Cela nécessite un corps de « médiateurs », au rang desquels on trouve les médias et les organisations non gouvernementales (ONG).

S’agissant du changement climatique, la question posée initialement à la communauté scientifique était de savoir s’il s’agissait d’une réalité observée, de mesurer le risque de son aggravation, d’évaluer la nature et l’amplitude des impacts probables et enfin de proposer des pistes pour résoudre le problème ou en minimiser les conséquences. Le GIEC a établi une base de connaissances suffisante pour convaincre le monde de la nécessité d’agir, et le plus vite possible ! Il a pris la responsabilité d’une telle conclusion, tout en situant les incertitudes qui subsistent dans la compréhension du système climatique. Dans bien d’autres domaines, un niveau de certitude nettement plus faible est suffisant pour déclencher l’action globale. Or, la problématique des changements climatiques semble faire exception, et il convient d’en analyser les raisons.

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Si la question ne semble pas créer de divergences pour des solutions à très long terme, l’action à court et moyen terme apparaît prise dans les mailles des conflits d’intérêts entre les pays. Quand les scientifiques préconisent des niveaux de réduction des gaz à effet de serre (GES), ils le font pour une planète globale, sans spécifier la clé de répartition d’un tel effort entre les pays. Cette question, en effet, sort du cadre scientifique et relève de la décision politique.

Les niveaux de réduction à atteindre d’ici 2050 ou 2100 peuvent faire l’objet d’un consensus entre les Etats, mais qui peut raisonnablement scénariser un tel horizon ? En revanche, que doit-on et que peut-on faire d’ici 2020 ou 2030, des horizons mieux maîtrisés en termes prospectifs mais marqués par de puissants clivages géopolitiques ? Nord contre Sud, pays industrialisés contre pays émergents, pétrole contre nucléaire, mondialisation contre souveraineté nationale, ultralibéralisme contre solidarités sont autant de lignes de fracture entravant l’action collective.

Les raisons de l’échec

La conférence de Copenhague a finalement offert une photographie assez fidèle de l’état actuel du monde. Cet événement a été planifié lors de la conférence de Bali en 2007, lorsque les négociateurs ont réalisé que le programme exigeait au moins deux années de discussions. De quoi s’agissait-il ? D’abord de s’entendre sur les niveaux de réduction des émissions de GES aux horizons 2020 et 2050. Ensuite de définir une grille de répartition des efforts. Enfin, de construire un mécanisme de transfert financier et technologique destiné aux pays du Sud, les moins responsables de la crise, et les plus vulnérables face à ses conséquences.

In fine, il s’agissait de trouver un successeur pertinent pour le protocole de Kyoto, qui arrive à échéance en 2012. Unique instrument légal obtenu au forceps en 1997, mis en œuvre en 2005 une fois réunies les conditions de sa ratification, péniblement accepté par les pays du Nord (pas tous, les Etats-Unis ne l’ayant pas ratifié), le protocole de Kyoto n’était en fait qu’une avancée de principe, bien loin des préconisations du GIEC qui demandait des réductions de GES de l’ordre de 50 % quand ce Protocole ne fixait finalement qu’une baisse de 5 % à atteindre… en 22 ans (l’année de référence étant 1990). Objectif certes peu ambitieux, mais qui avait au moins le mérite de soumettre les pays à une contrainte légale, mesurable et vérifiable. Il était prévu qu’à l’achèvement de la première période d’engagement (2008-2012), de nouvelles dispositions plus ambitieuses puissent être envisagées. Quelques pays tels que le Japon envisageaient de s’en retirer.

Mais, plus grave encore, un nouvel argument émerge progressivement dans les discussions : obliger les pays émergents à s’engager dans la voie de la réduction des émissions de GES. Pourtant, l’esprit même de la Convention et du Protocole de Kyoto repose sur le principe des « responsabilités communes mais différenciées ». Laisser penser que la Chine ou l’Inde, devenus en 2009 respectivement premier et troisième émetteurs mondiaux, auraient un niveau de développement suffisant pour se placer dans le club de pays devant fournir des efforts de réduction, relève d’une certaine forme de cynisme.

Au-delà de la responsabilité historique du Nord, il faut surtout prendre en compte les émissions per capita (par habitant), qui continuent de montrer un profond décalage entre les pays industrialisés et les nouveaux pays émergents. Quant à l’Afrique, quel effort spécifique pourrait-on lui demander quand elle n’est responsable que de 4 % des émissions mondiales ? A Copenhague, la contribution financière du Nord pour permettre aux plus vulnérables de résister aux impacts du changement climatique prendra la forme d’une promesse d’aumône de 30 milliards de dollars sur trois ans, quand les besoins sont estimés à 100 milliards de dollars par an d’ici 2020. Les observateurs ont comparé le montant de cette promesse aux énormes montants rapidement mobilisés pour faire face à la crise financière de 2008-2009.

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Le texte final de Copenhague, que l’on ne peut même pas qualifier d’accord, ne contient aucun chiffre, à l’exception des 2° C, ce fameux seuil qu’il ne faudrait pas dépasser. Le GIEC n’a jamais fixé un « seuil de 2° C ». Ses travaux ont établi une fourchette de variations possibles de la température moyenne du globe au cours du XXIe siècle, et ont évalué la gamme des risques possibles. Ce seuil de 2° C est devenu une obsession, alors qu’il pourrait largement être ramené à moins de 1,5° C. Si l’on cumule les chiffres de réduction volontaire que les pays ont suggérés à Copenhague, nous ne sommes pas loin d’une augmentation probable de 3° C, ce qui annonce une véritable catastrophe. La science ne peut au mieux que guider la décision politique, qui doit être prise en connaissance de cause — la science comme éclairage de la décision —, ce que Copenhague n’a justement pas fait. C’est en cela que cette rencontre a constitué un véritable recul sur le plan des principes.

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Le Sud est seul et le restera

Qui paiera le premier et qui paiera le plus ? Les Etats sont-ils capable de résoudre une telle équation, même s’ils admettent à l’unisson qu’il faut impérativement trouver une « solution globale » ? Peut-être ont-ils atteint la limite supérieure de leur capacité de gouvernance collective.

De l’échec flagrant de Copenhague, il faudra tirer quelques leçons. En attendant, et devant l’incapacité des pays puissants de s’entendre et de mettre en pratique une gouvernance mondiale pour gérer une menace planétaire, le Sud serait bien inspiré d’accroître ses capacités scientifiques pour mieux se préparer aux dégâts climatiques à venir… et encourager de nouvelles formes de solidarité internationale en la matière.

De nouveaux acteurs ont fait irruption dans le débat : les villes et les régions. Plus de la moitié de l’humanité réside maintenant en milieu urbain et les villes sont les véritables détentrices des pouvoirs de transformation politique, économique et sociale. Si la question des changements climatiques appelle à l’évidence un changement profond des comportements et des modes de développement, la ville est certainement le premier lieu où une telle mutation est possible. Plusieurs grandes agglomérations dans le monde l’ont compris, et commencent à s’organiser en groupements, prétendant à plus de visibilité dans le débat sur le climat. Mieux encore, les villes les plus puissantes ont la capacité de s’opposer à l’Etat si les visions sont divergentes.

Dans ce contexte, comment redonner du sens à la notion même du développement humain ? Les modèles du Nord ont trouvé leur limite, ce qui ouvre un large champ de réflexion et d’imagination pour le futur. Les solutions viendront-elles du Sud ?

Les scenarii du GIEC

Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a développé différents scenarii socioéconomiques (plausibles) décrivant l’évolution des sociétés humaines pour les cent ans à venir. Ils prennent en compte, entre autres, l’évolution démographique, le développement économique, l’utilisation de nouvelles technologies et l’application de politiques de protection de l’environnement.

  • La famille de scénarios A1 décrit un monde futur dans lequel la croissance économique sera très rapide, la population mondiale culminera au milieu du siècle pour décliner par la suite, et de nouvelles technologies plus efficaces seront introduites rapidement. Cette variante prévoit une réduction substantielle des différences régionales dans le revenu par habitant. Ce scénario se scinde en trois groupes qui suivent trois variantes d’évolution technologique dans le système énergétique :forte intensité de combustibles fossiles (A1Fl), sources d’énergie autres que fossiles (A1T) ou équilibre entre les sources (A1B) (dans lequel « équilibré » est défini comme ne s’appuyant pas excessivement sur une source d’énergie particulière, en supposant que des taux d’amélioration similaires s’appliquent à toutes les technologies de l’approvisionnement énergétique et des utilisations finales).
  • Le scénario A2 décrit un monde très hétérogène. Autosuffisance et préservation des identités locales, rééquilibrage de la fécondité entre les régions, accroissement continu de la population. Le développement économique a une orientation principalement régionale, la croissance économique par habitant et l’évolution technologique sont plus fragmentées et plus lentes que dans les autres scénarii.
  • Le scénarios B1 décrit un monde convergent avec la même population mondiale culminant au milieu du siècle et déclinant par la suite (comme dans le scénario A1), mais avec des changements rapides — dans les structures économiques, vers une économie de services et d’information, avec des réductions dans l’intensité des matériaux et l’introduction de technologies propres et utilisant les ressources efficacement. L’accent est mis sur des solutions globales orientées vers une viabilité économique, sociale et environnementale, y compris une meilleure équité, mais sans initiatives supplémentaires pour gérer le climat.
  • Le scénarios B2 décrit un monde où l’accent est mis sur des solutions locales dans le sens de la viabilité économique, sociale et environnementale. La population mondiale s’accroît de manière continue, mais à un rythme plus faible que dans le scénario A2 ; il y a des niveaux intermédiaires de développement économique, et l’évolution technologique est moins rapide et plus diverse que dans les scenarii B1 et A1. Le scénario est également orienté vers la protection de l’environnement et l’équité sociale, mais il est axé sur des niveaux locaux et régionaux

Mohamed Senouci

Mohamed Senouci est climatologue, membre du GIEC, professeur à l’Institut Hydrométéologique d’Oran (Algérie) et président d’honneur de l’Association de recherche climat environnement.

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