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Derrière les records chinois

par Martine Bulard, 12 janvier 2010

La Chine semble battre tous les records : première exportatrice mondiale (devant l’Allemagne), première vendeuse d’automobiles (devant les Etats-Unis), première croissance économique (entre 8,5 et 9 %)… Les autorités chinoises s’esbaudissent sur cette année 2009 qui avait mal commencé et se termine en apothéose. La plupart des économistes et financiers occidentaux applaudissent eux aussi, d’autant plus fort que beaucoup avaient pronostiqué l’incapacité chinoise à relancer sa machine. D’autres, au contraire, s’alarment devant une « économie prédatrice » qui a réussi à vendre toujours plus sur des marchés toujours moins dynamiques... et continuent à prévoir un krach dans les prochains mois. Comment s’y retrouver ?

Selon les statistiques officielles chinoises, les exportations ont atteint 1 200 milliards de dollars (930 milliards d’euros) en 2009, portant l’excédent commercial à 196 milliards de dollars (135 milliards d’euros). Elles devancent, pour l’heure, celles de l’Allemagne dont les statistiques définitives ne seront connues que dans quelques semaines. La performance chinoise n’en est pas moins importante. Les aides publiques, les facilités bancaires, les bas salaires continuent à jouer à plein – au moins autant que la sous-évaluation notoire de sa monnaie.

Toutefois, comme on l’a souvent expliqué sur ce blog, il faut rappeler que plus de la moitié des exportations dites chinoises sont réalisées par des multinationales étrangères. « Une grande partie des activités d’exportation chinoises, souligne Tom Holland, dans le South China Morning Post, n’est en fait que du commerce de transformation, le montage de composants fabriqués ailleurs. En conséquence, la valeur ajoutée de l’industrie chinoise est relativement faible. L’exemple le plus célèbre est celui de l’iPod américain, qui est expédié des usines chinoises à 150 dollars pièce alors qu’il ne reste que 4 dollars de valeur ajoutée sur le continent. » L’exemple est extrême. La part de la valeur ajoutée créée en Chine avoisine en moyenne les 50 %. Reste que cela donne une idée du chemin à parcourir pour que l’empire du Milieu maîtrise la chaîne de valeur.

En attendant, Pékin accumule des excédents importants. Mais son cas n’est pas unique dans l’histoire. Ses ventes à l’étranger représentent 10 % des exportations mondiales. C’était, grosso modo, le niveau atteint par le Japon en 1986. On sait ce qu’il en est aujourd’hui : l’économie nipponne patine, et ses exportations sont actuellement tombées à 5 % du marché mondial. Il faut dire que, durant ses années fastes, Tokyo avait été soumis à des pressions considérables des gouvernements occidentaux pour obtenir une réévaluation du yen. Lequel grimpa de « plus de 100 % vis-à-vis du dollar entre 1985 en 1998 », précise The Economist (« Fear of the Dragon », 12 janvier), qui rappelle qu’associées à des délocalisations, ces réévaluations entraînèrent une chute de l’économie japonaise. En ira-t-il ainsi pour la Chine ? Une chose est sûre : instruit par l’expérience de son voisin et des « dragons » qui ont été entraînés dans la tourmente nippone, Pékin ne cèdera pas aux injonctions internationales et ne lèvera pas d’un seul coup son contrôle des changes. Pas plus qu’il ne réévaluera massivement le yuan.

Du reste, au sein même des cercles dirigeants chinois, le débat existe. M. Dai Xiaolong, président du conseil de la sécurité sociale et ancien gouverneur de la banque centrale chinoise, a fait sensation en déclarant, il y a quelques jours : « Le yuan doit désormais être promu à l’étranger » (People’s Daily, 11 janvier). Il a notamment proposé que la devise chinoise soit directement utilisée dans le commerce avec certains pays et par certaines entreprises. Des accords de ce type commencent effectivement à se nouer, sous la houlette du pouvoir chinois. Cela ne comblera pas pour autant les déficits occidentaux, liés en grande partie à la désindustrialisation encouragée par les gouvernements et les grandes entreprises, singulièrement aux Etats-Unis et en France.

En attendant, les exportations de la Chine constituent un des moteurs de sa croissance même si leur part dans les richesses produites est passée de 36 % en 2007 à 24 % en 2009. De plus, et contre tous les pronostics des experts expertisants, la consommation intérieure a grimpé l’an dernier. Le boom du marché de l’automobile en témoigne : treize millions de voitures vendues, 40% de plus qu’un an plus tôt. Certes, dans le cadre de son plan de relance, le gouvernement avait réduit les taxes de 10% à 5% pour les petites et moyennes voitures. Et au début de l’année, il leur a donné un nouveau coup de pouce, les portant à 7,5 % – ce qui devrait ralentir le rythme des ventes. Une opération de ce type a également été menée pour les produits électroménagers.

Mais le moteur principal de la relance est devenu l’investissement intérieur – des grandes entreprises en vue d’exporter, mais surtout des collectivités publiques. Ces dynamiques internes et externes ont permis à la Chine d’échapper à la flambée du chômage. Selon les données officielles, les 20 millions de migrants jetés à la rue au début de l’année dernière auraient aujourd’hui retrouvé un emploi soit dans leur zone rurale, soit dans leur province d’origine, soit dans les bassins d’emploi officiels (note de conjoncture de l’ambassade de France à Pékin). En revanche, les jeunes diplômés paraissent toujours avoir beaucoup de difficultés à trouver un travail.

De plus, la peur d’une chute de la croissance s’est traduite par une distribution quasi aveugle des crédits. L’exemple d’Ordos, une ville de Mongolie intérieure, avec « un opéra flambant neuf, une bibliothèque aux allures futuristes, des statues massives retraçant les grandes heures de l’histoire de la Mongolie intérieure, ainsi que le décrit un reportage d’Arte du 5 janvier repris sur Aujourd’hui la Chine. Bienvenue à Ordos la nouvelle, ville moderne à laquelle il ne manque que les habitants. » Le tout aura coûté la bagatelle de 2 milliards d’euros. Le cas est sans doute le plus symbolique des excès. En fait, l’argent distribué est mal contrôlé, fuyant dans des projets inutiles, ou finissant dans la poche des potentats locaux et chefs d’entreprises.

Cette corruption généralisée suscite un énorme mécontentement dans la population. Du coup, le gouvernement cherche à donner de l’éclat à sa lutte (toute relative) contre ce mal endémique. En 2009, 106 000 personnalités officielles, la plupart membres du parti communiste, fonctionnaires, dirigeants locaux ou provinciaux, ou chefs d’entreprise publique, ont été convaincues de corruption, a fait savoir Xinhua le 7 janvier. Histoire sans doute de préparer le discours du président Hu Jintao, qui a tapé du poing sur la table, cinq jours plus tard, en réclamant « des efforts dans la lutte contre la corruption, une réforme pour une meilleure activité de la commission de supervision, l’élargissement des canaux de contrôle et la création d’un réseau anticorruption. (…) Tous les êtres humains sont égaux devant la loi, et aucun privilège ne doit être autorisé » (Xinhua, 12 janvier).

Le président chinois serait autrement convaincant si, comme lui demande une association d’avocats, il rendait publics les aides de l’Etat et les projets que les crédits sont censés financer. Et s’il s’appuyait sur les droits des citoyens. On est loin du compte.

Zone de libre échange asiatique, c’est parti

Depuis le 1er janvier, l’accord de libre échange entre l’Association des nations de l’Asie du sud (Anase, ou Asean en anglais) et la Chine est entré en vigueur dans les faits. L’ensemble constitue donc un « marché de 1 ,9 milliard de personnes ». La quasi totalité des droits de douane sont supprimés entre l’empire du Milieu et six des pays de l’Anase les plus riches (Brunei, Indonésie, Malaisie, Philippines, Singapour, Thaïlande). Pour les quatre autres (Birmanie, Cambodge, Laos, Vietnam), les barrières douanières seront levées progressivement d’ici 2015. Au risque, pour les plus faibles, de voir leurs industries déstabilisées.

Pour Pékin, il s’agit tout autant d’une opportunité économique – se procurer des matières premières et agricoles, bénéficier des marchés, et asseoir régionalement le yuan, qui peut servir de monnaie de paiement entre les onze) – qu’un succès politique. Il faut se rappeler que l’Anase avait été mis sur pied en pleine guerre froide, en 1967, pour contrer le géant voisin… communiste, à l’époque. C’est sans aucun doute un pas de plus vers l’intégration régionale.

Martine Bulard

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