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Morgan Freeman et Clint Eastwood s’emparent du mythe Mandela

Les dérobades d’« Invictus »

Le choix de raconter l’après-apartheid à travers l’organisation par l’Afrique du Sud, en 1995, de la Coupe du monde de rugby, ne semble pas se justifier uniquement par sa cinégénie. Invictus, réalisé par Clint Eastwood, témoigne aussi d’un credo idéologique peut-être inconscient, mais très caractéristique : faire tenir une société, ce n’est rien d’autre que lui offrir quelques satisfactions symboliques, en même temps que des modèles identificatoires qui stimulent l’initiative individuelle.

par Mona Chollet, 12 janvier 2010

Qui se souvient encore que dans les années 1970, le leader du mouvement de la Conscience noire, Steve Biko – assassiné en 1977 –, représentait en Occident le symbole de la lutte contre l’apartheid ? Comme le rappelait Augusta Conchiglia (1), « sa renommée [dépassait] largement celle de Nelson Mandela à l’époque. Les liens de ce dernier avec le Congrès national africain (ANC), organisation taxée de “marxiste”, voire de “pro-soviétique”, avaient considérablement réduit, guerre froide oblige, les cercles qui relayaient en Europe et plus encore aux Etats-Unis la campagne de l’ANC pour la libération de celui qui allait devenir une icône mondiale à la fin des années 1980 (2) ».

Vingt ans après sa libération – le 11 février 1990 –, Nelson Mandela a achevé sa mue. Considéré comme un « terroriste » par Washington dans les années 1970 et 1980, le fondateur de l’aile militaire clandestine de l’ANC est devenu un personnage éminemment consensuel, adoré de la jet-set qui se dispute les photos en sa compagnie et voit en lui une sorte d’équivalent africain du dalaï-lama : un vieux sage malicieux et éternellement souriant. On en oublierait presque qu’Amnesty International, par exemple, n’a pu militer pour sa libération, la charte de l’organisation lui interdisant de soutenir les prisonniers d’opinion qui prônaient le recours à la violence (3). Ces propos de l’acteur Morgan Freeman, qui l’incarne dans le film de Clint Eastwood Invictus, sur les écrans français le 13 janvier, témoignent bien de cette aura religieuse qui l’entoure désormais : « Lorsque je lui ai dit qu’il faudrait que j’aie accès à lui, je lui ai dit que je voulais pouvoir lui tenir les mains. Et je l’ai fait, j’ai vraiment pu lui tenir les mains. Et oui, j’en retire énormément de choses en tant qu’acteur. Je peux le toucher. Je ressens l’impression, l’énergie qu’il y a au fond de cette personne, parce que Madiba [le nom clanique de Mandela] est un homme très tranquille. » (Interview sur Europe 1, 4 janvier 2010.) Et Clint Eastwood, pour sa part, s’émerveille : « Il a invité son geôlier à sa cérémonie d’inauguration. Quelle noblesse ! Je ne vois pas qui d’autre aurait pu faire ça... à part Jésus-Christ ! » (Entretien au Point, 12 janvier 2009.)

Arrivant quelques mois avant que l’Afrique du Sud n’accueille la Coupe du monde de football (4), la production hollywoodienne constituait une étape obligée de cette canonisation. Elle contraint le spectateur à un certain effort pour identifier un personnage aussi connu que Mandela sous les traits d’un acteur aussi connu que Morgan Freeman. Désignée par l’ancien président sud-africain lui-même comme étant le mieux placé pour interpréter son rôle à l’écran, la star américaine cherchait depuis longtemps à adapter son autobiographie, Un long chemin vers la liberté ; mais le projet se heurtait à la difficulté de faire tenir le récit dans la durée d’un long métrage. Invictus se concentre donc sur un épisode bien particulier : l’organisation par l’Afrique du Sud, en 1995, un an après l’accession de Mandela à la présidence, de la Coupe du monde de rugby. Afin de donner des gages à une communauté blanche inquiète, le nouveau président s’oppose à la dissolution des Springboks, l’équipe sud-africaine, très populaire auprès des Blancs, mais haïe des Noirs, pour qui elle représentait un symbole de l’apartheid. En dépit du faible niveau de l’équipe nationale, Mandela demande à son capitaine, François Pienaar (joué par Matt Damon), de tout faire pour remporter la Coupe – laquelle s’achève effectivement sur la victoire des Springboks.

Le destin exceptionnel d’un homme, une épopée sportive sur l’air de « quand on veut on peut », la réconciliation entre Blancs et Noirs, le label « réalité plus belle que la fiction » (5) : tous les ingrédients susceptibles de faire saliver un producteur étaient réunis. Avec une réalisation efficace, voire emphatique (la séquence où François Pienaar et ses joueurs visitent l’ancienne prison de Mandela, à Robben Island, atteint des sommets de kitsch), nappée d’une musique pompeuse qui met le paquet pour susciter des frissons d’émotion, on obtient une sorte de grosse machine irrésistible, et parfaitement attendue.

Lorsque, avant un match important, Mandela donne à François Pienaar le texte, recopié de sa main, du poème qui l’a aidé à tenir le coup en prison – et qui s’intitule Invictus –, le spectateur français aura du mal à ne pas penser à l’épisode désastreux qui, lors du match d’ouverture de la Coupe du monde de rugby de 2007, vit Bernard Laporte, alors entraîneur du XV de France, faire lire à ses joueurs la lettre écrite à ses parents par le jeune résistant Guy Môquet avant son exécution. Certes, dans l’Afrique du Sud de 1995, en proie à de graves tensions communautaires, le contexte justifiait davantage ce rapprochement entre une lutte de libération et un tournoi sportif. Il n’empêche que le choix de raconter l’après-apartheid à travers cet événement ne semble pas se justifier uniquement par sa cinégénie : il témoigne aussi d’un credo idéologique peut-être inconscient, mais très caractéristique. Un credo qui affirme que faire tenir une société, ce n’est rien d’autre que lui offrir quelques satisfactions symboliques, en même temps que des modèles identificatoires qui stimulent l’initiative individuelle.

Mandela, un « héros solitaire » ?

C’est quasiment mot pour mot ce que se disent Mandela et Pienaar la première fois qu’ils se rencontrent. Prenant le thé au palais présidentiel, les deux hommes discutent de « leadership ». « J’essaie de guider par l’exemple, de donner l’exemple par mon comportement », déclare Pienaar ; et l’on devine que Mandela partage cette vision des choses. Le culte de la personnalité et de l’homme providentiel qui imprègne le film illustre assez bien, comme le fait remarquer Eric Libiot dans L’Express, le thème eastwoodien du « héros solitaire » — au risque de donner l’illusion que Mandela a vaincu l’apartheid tout seul. L’intéressé écrit pourtant dans ses mémoires qu’il se considère comme « la somme de tous ces patriotes africains disparus avant [lui] »... Intégrée à l’univers farouchement individualiste du réalisateur, la chute du poème Invictus, « Je suis le maître de mon destin / Je suis le capitaine de mon âme », se teinte d’un sens bien différent de celui qu’elle pouvait revêtir pour un prisonnier tenant tête à ses geôliers.

L’action politique qui consiste, non pas à « inspirer » le peuple (le grand mot de Mandela dans le film), mais à prendre des décisions concrètes pour le bien commun, n’a aucune place dans cette configuration. Détail significatif de cette vision dépolitisée : le personnage de Mandela, jugeant son salaire de président trop élevé – toujours « donner l’exemple » –, décide, non pas de le réduire, mais d’en verser une partie à des œuvres de bienfaisance… Surtout, Invictus montre sa tâche à la tête du pays comme une suite de réunions interminables avec des technocrates, d’obligations diplomatiques et protocolaires vides de sens. Sa nouvelle passion pour le rugby lui offre des occasions d’échapper à cet univers formel et ennuyeux, suscitant la complicité bienveillante du spectateur : tel un gamin faisant l’école buissonnière, il veille plus tard que ne le lui a recommandé le médecin pour suivre un match à la télévision ; il interrompt son travail avec son assistante pour lui demander de lui faire répéter les noms des Springboks, qu’il veut connaître par cœur. Et quand il s’échappe en hélicoptère pour aller saluer les joueurs à la veille de l’ouverture de la Coupe du monde, il leur glisse, espiègle : « Parfois, en tant que président, j’ai le droit de faire ce que je veux ! »

Invictus donne ainsi une vision incroyablement lénifiante de l’Afrique du Sud de cette époque. De manière systématique et délibérée, tout au long du film, plusieurs personnages commencent par apparaître comme menaçants, avant de s’avérer de braves bougres inoffensifs, ou animés des meilleures intentions. Seules de rapides images d’émeutes à la télévision, une manchette de journal évoquant une explosion de la criminalité, ou encore les reproches de l’assistante de Mandela lui assénant qu’« il y a des problèmes partout où nous posons les yeux », et qu’il y a donc des choses plus importantes que le rugby (mais elle aussi finira par se laisser séduire...), suggèrent que tout n’est pas rose depuis l’avènement de la « nation arc-en-ciel ».

« Ce pays a soif de grandeur »

Le plus saisissant, cependant, c’est la naturalisation des inégalités entre Blancs et Noirs à laquelle procède le film. La tâche de Mandela, entend-on dans la bande-annonce, consistait à « concilier les aspirations des Noirs et les craintes des Blancs ». Sauf que la formule relève de la publicité mensongère : Invictus montre bien comment il apaise les craintes des Blancs ; on n’y voit rien, en revanche, de la manière dont il répond aux aspirations des Noirs – à moins de considérer que le seul rêve de ceux-ci était de voir leur pays remporter la Coupe du monde de rugby, ce dont on peut fortement douter au regard des conditions de vie de l’écrasante majorité d’entre eux. « Ce pays a soif de grandeur », déclare Mandela/Freeman. Sans doute ; mais n’a-t-il soif que de cela ? Et la grandeur passe-t-elle forcément par une victoire sportive ? Lorsque, avant la Coupe du monde, les Springboks entament une tournée des townships, cela donne de très jolies images de joueurs blancs fraternisant avec des gamins noirs ; sauf que, la partie de rugby terminée, les joueurs repartent, et la township reste la township.

Le film laisse croire que l’apartheid se réduisait à une animosité abstraite entre Blancs et Noirs, en omettant le fait qu’il se traduisait aussi par toute une série de lois et de mécanismes précis, destinés à maintenir la domination économique des premiers sur les seconds. En 1995, d’après une étude de la Banque mondiale, l’économie sud-africaine était l’une des plus inégalitaires au monde : même si la proportion de Noirs faisant partie des privilégiés augmentait, la minorité blanche (13% de la population) absorbait toujours 61,2 % du revenu national. A cet égard, en dépit de progrès indéniables, l’action de Mandela n’a pas été la hauteur. Le régime de propriété de la terre hérité de l’apartheid, par exemple, n’a pas été aboli de manière satisfaisante (lire Colette Braeckman, « Paysans sans terre d’Afrique du Sud », Le Monde diplomatique, septembre 2003).

Mandela élu, l’époque où l’ANC effrayait par ses orientations marxistes n’était plus qu’un lointain souvenir. « En 1996, l’ANC a opéré un virage historique en optant pour une politique néolibérale classique », écrit Johann Rossouw, retraçant en détail l’histoire de ce revirement (« Pretoria aux prises avec la crise sociale », septembre 2006). Il précise le rôle joué par le vice-président et futur successeur de Mandela, Thabo Mbeki : « Diplômé en économie, M. Mbeki jouait de facto le rôle de premier ministre tandis que la figure historique de l’ANC se concentrait sur la réconciliation raciale. Le vice-président était fasciné par l’évolution des sociaux-démocrates européens dans les années 1990. La “troisième voie” du premier ministre britannique Anthony Blair représentera pour lui un modèle. En outre, M. Mbeki ne voulait pas voir se répéter, dans son pays, l’échec économique des pays africains “socialistes” dans la période qui suivit les indépendances. » En 1999, peu avant l’élection présidentielle, un député de l’ANC ne cachait pas son impatience : « Ce n’est pas l’entrée de quelques hommes d’affaires noirs dans le cercle des Blancs privilégiés, notamment par la cotation en Bourse de leurs entreprises, qui nous intéresse. Le gouvernement s’est engagé à réduire les inégalités et à redistribuer les richesses, et jusqu’ici les résultats ne sont pas très probants. » (Claude Wauthier, « L’Afrique du Sud se prépare à l’après-Mandela », mars 1999.) C’est cette orientation résolument néolibérale, et les frustrations qu’elle aura suscitées, qui ouvriront la voie, en 2009, au « lumpen-radicalisme » du président Zuma.

Loin de se justifier par son caractère de petit-événement-apparemment-frivole-mais-en-réalité-si-important, le choix de se focaliser sur la Coupe du monde de rugby apparaît alors comme une dérobade, un moyen de faire diversion, de gonfler démesurément le symbolique pour mieux camoufler la démission du politique. « Que l’on n’y cherche pas la moindre critique sur une période pourtant débattue où les choix économiques et politiques de l’ANC, sous la direction de Mandela, se sont largement éloignés de l’objectif premier de réduction de la pauvreté proclamé lors de la lutte », regrette à juste titre le site Africultures dans sa critique d’Invictus. Le résultat, c’est que le film invite le spectateur à s’attendrir sur la complicité nouvelle, à la faveur d’un moment de liesse sportive partagée, entre la mère de François Pienaar et sa domestique noire. Autrefois un rien transparente, cette dernière, au fur et à mesure que Pienaar se rapproche du nouveau président noir du pays, se met à faire partie intégrante de la famille, et exprime sa gratitude en minaudant avec une modestie du meilleur aloi. Film gentiment antiraciste, Invictus semble se satisfaire pleinement de ce happy end. Quant au fait que la Noire soit toujours la domestique, et la Blanche la patronne, il semblerait que cela relève de l’ordre naturel des choses : le film y est tout simplement aveugle. Ce n’était pas le sujet, objectera-t-on ; peut-être. Mais pourquoi a-t-on la fâcheuse impression que ça ne le sera jamais ?

Invictus, un film de Clint Eastwood (2h12). Avec Morgan Freeman, Matt Damon… Sortie le 13 janvier 2010.

Mona Chollet

(1) « Steve Biko, la conscience noire », La valise diplomatique, 11 septembre 1997.

(2) En 1980, Peter Gabriel chantait Biko – chanson reprise en 1987 dans le film de Richard Attenborough Cry Freedom, avec Denzel Washington dans le rôle de Biko. En juin 1988
avait lieu à Wembley un grand concert célébrant les 70 ans de Mandela et réclamant sa libération, occasion pour les Simple Minds d’écrire leur Mandela Day. Le récit que donne Wikipédia (en anglais) des tractations autour du concert montre bien l’étape décisive qu’il représenta dans la transformation de l’image du leader de l’ANC en Occident.

(3) Plus de détails ici.

(4) Lire Philippe Rivière, « Quand les Sud-Africains réclament un toit », Le Monde diplomatique, avril 2008 ; Jean-Christophe Servant, « Afrique du Sud : ceux qui descendent d’ailleurs », et Ph. R., « Opération coup de poing à Durban », Echos d’Afrique, 5 août et 1er octobre 2009.

(5) Encore que le milieu du rugby bruisse de rumeurs de triche... Voir « Au-delà de l’amertume », Sud-Ouest, 9 janvier 2009.

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