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Google face à la grande muraille informatique

Google a annoncé la semaine dernière ne plus vouloir censurer les résultats des recherches sur son portail chinois, Google.cn, renversant ainsi la stratégie adoptée en 2006. Cette annonce a surpris par son ton, et par les raisons invoquées : une série de tentatives de vol de code informatique et de piratage de comptes email d’opposants chinois.

par Philippe Rivière, 20 janvier 2010

A l’échelle planétaire, Google traite plus de la moitié des recherches sur Internet. Mais ses parts de marché en Asie restent très faibles, voire, dans certains pays comme la Corée du Sud, inexistantes (1). Ce n’est donc pas un pion d’une valeur économique majeure que la firme vient de sacrifier en déclarant qu’elle n’appliquerait désormais plus à son portail Google.cn les critères de censure de la législation chinoise, et qu’elle y diffuserait désormais le même index que celui qu’on peut trouver sur Google.com. Cependant, cette action revêt un caractère symbolique fort.

Pour la liberté d’expression tout d’abord, bien entendu. L’Electronic Frontier Foundation (EFF) ne pouvait que se réjouir : « pour avoir été l’un des premiers à critiquer » la censure politique sur le portail chinois de Google, lancé en janvier 2006, l’EFF « espère être parmi les premiers à féliciter Google pour son engagement courageux et franc à ne plus fournir qu’une unique version chinoise, non censurée, de son moteur de recherche (2). »

La société américaine, dont le célèbre slogan « Don’t be evil » (« Ne soyez pas méchants ») commence à sentir le moisi à force de critiques concernant ses multiples activités, trouve ainsi une manière de redorer son blason de chevalier blanc d’Internet. D’autant qu’elle apparaît bien seule dans cette décision (3). Les termes employés pour décrire ce retrait — car sa décision l’expose à un blocage total — sont quant à eux particulièrement intéressants.

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Fleurs déposées devant le siège de Google-Chine par des internautes chinois. Photo jinni@blueidea, licence Creative Commons.

Sur son blog officiel (4), Google évoque, d’une part, une sombre histoire de cyber-attaque « ciblée de [son] infrastructure d’entreprise », ainsi que de celle de nombreuses sociétés occidentales en Chine, qui l’aurait exposée à un « vol de propriété intellectuelle » ; d’autre part, des « activités » suspectes tentant de prendre le contrôle de comptes de courrier électronique (hébergés par Google Mail), de « douzaines de militants chinois des droits humains basés aux Etats-Unis, en Chine et en Europe [dont les emails étaient] consultés régulièrement par des tierces parties ». Google accuse, en substance et sans le nommer, l’Etat chinois d’avoir piraté des comptes de dissidents. Plusieurs indices laissent penser que la cible de ce piratage est l’infrastructure qui permet à Google de répondre aux requêtes des autorités américaines, dans le cadre de la lutte anti-terroriste (5).

La décision de Google a provoqué les commentaires du gouvernement chinois, dont la porte-parole du ministère des affaires étrangères Jiang Yu déclare : « Nous administrons l’Internet selon la loi, et nous avons des stipulations explicites sur l’information et les contenus qui peuvent être diffusés (6). » Ce à quoi la secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton rétorque qu’« il est de plus en plus clair que la censure est une barrière au commerce, et que la Chine ne peut pas limiter le libre flux des informations tout en respectant ses obligations en matière de commerce international (7) ».

Dans The Atlantic, James Fallows analyse : constatant un raidissement du pouvoir chinois, dont témoigne par exemple la peine de onze ans de prison infligée à l’opposant Liu Xiaobo en décembre, Google a décidé de « rompre ses relations diplomatiques avec la Chine (8) ». Il place ainsi la société californienne sur un pied d’égalité avec un (gros !) Etat ; de fait, la question de Google est devenue un enjeu stratégique, qui sort largement du cadre du simple « dilemme » entre l’éthique et l’économique.

Sous la plume de Kai Biermann, Die Zeit reprend cette idée, sous le titre « La République Google ». Le moteur de recherche devrait désormais être considéré, selon le quotidien allemand, comme une entité quasi-étatique (« quasistaatliches Gebilde »), « capable de se confronter avec le gouvernement chinois, ce que n’osent même pas les grands pays industrialisés comme l’Allemagne ou les Etats-Unis ». Mais Biermann met en garde : lorsqu’une entreprise entend dicter ses lois à un Etat, cela peut donner des « républiques bananières, dont l’exemple le plus célèbre est la United Fruit Company, aujourd’hui Chiquita, qui a utilisé son pouvoir pour renverser des gouvernements en Amérique centrale (9) ».

Quels sont les enjeux, en Chine, de la firme dont le but est d’« organiser toute l’information du monde » ? On sait que Google cherche à implanter, en Asie comme ailleurs, de gigantesques « centres de données », aussi appelés « nuages de serveurs », où elle pourra stocker les informations personnelles (emails, photographies, dossiers médicaux...) qui lui seront confiées par les internautes, les données de ses entreprises clientes, ainsi que ses index géants du Web, des photographies des rues du monde entier, etc. (La liste de ces projets dépasse largement le cadre de cet article.) Cette approche — la stratégie du « vecteur » (10) — lui commande de pouvoir traiter librement toutes les données qui lui sont confiées, afin de garantir un certain niveau de fonctionnement et de confiance à l’internaute qui lui confierait ses informations.

Si le filtrage du moteur Google.cn était un arrangement d’ordre pratique avec un pouvoir qui entend lutter contre le free flow of information, Google a fini par reconnaître que les exigences du gouvernement chinois entraient de manière fondamentale en contradiction avec ses besoins stratégiques.

Baidu, le concurrent numéro un de Google sur le marché chinois, est lui aussi dans la tourmente. Plusieurs de ses responsables ont été poussés dehors, et son designer en chef, Sun Yunfeng, a dû retirer un blog où il critiquait Google comme « un philistin aux motivations purement commerciales (...) Si Google avait occupé 80% du marché chinois, annoncerait-il de son retrait de Chine (11) ? »

La mise en spectacle de ce rapport de forces permet à Google d’édifier sa statue de demi-Dieu du réseau. En tenant tête à la Chine — dans un mouvement qui aura pourtant sans doute autant d’effet, selon le journaliste Bill Thompson, que de « cracher sur une baleine » (12) —, elle renforcera sa cote de confiance auprès des internautes, et fera peut-être oublier les récents propos de son patron Eric Schmidt, qui, début décembre, rappelait ainsi sur la chaîne CNBC sa subordination à la loi... américaine : « Le fait est que les moteurs de recherche — y compris Google — enregistrent et conservent des informations pendant un certain temps. Il faut bien réaliser que nous, aux Etats-Unis, sommes soumis au Patriot Act et donc qu’il est possible que toutes ces informations soient mises à la disposition des autorités à leur demande (13). »

Promesse fondatrice d’Internet, la liberté d’expression est souvent mise à mal par certains Etats, mais aussi par l’empressement des entreprises phare du réseau (Yahoo, Apple, Cisco, etc.) à collaborer à ces opérations de censure et de surveillance, par exemple en fournissant les logiciels et les routeurs de la grande muraille informatique (« Great Firewall (14) ») qui enclôt le réseau chinois.

Que Google décide de ne plus jouer ce jeu en Chine, il faut s’en féliciter. Mais cela oblige à un réexamen du rôle inédit qu’ont désormais ces firmes dans les relations internationales.

Pour prolonger cet article, nous vous invitons à lire Manière de voir, n° 109, qui vient de paraître, sous le titre « Internet, révolution culturelle » (disponible en kiosques ou sur notre boutique en ligne).

Philippe Rivière

(1) Avec environ 30 % des recherches, Google.cn est largement devancé sur le marché des 380 millions d’internautes chinois par le moteur Baidu. De plus, Google.cn ne représente qu’une petite partie des bénéfices de la firme, à savoir 300 millions de dollars sur les 22 milliards engrangés en 2008.

(2) Danny O’Brien, « Uncensoring China : Bravo Google », 12 janvier.

(4) David Drummond, « A new approach to China », GoogleBlog, 12 janvier.

(5) Mise à jour : lire à ce propos Philippe Quéau, « La guerre de Troie aura lieu ».

(8) « The Google news : China enters its Bush-Cheney era », The Atlantic, 12 janvier.

(9) « Die Google-Republik », Die Zeit Online, 13 janvier.

(10) Lire Hervé Le Crosnier, « A l’ère de l’“informatique en nuages” », Le Monde diplomatique, août 2008.

(11) « Google Leaving ? Is this because they couldn’t adapt, or because they are bitter ? », traduit du chinois sur le site zonaeuropa.com

(13) Tristan Nitot, « Dérapage d’Eric Schmidt, de Google », 11 décembre 2009.

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