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Lettre d’Iran

A Téhéran, des feutres verts et un cœur qui balance

par Mitra Keyvan, 1er février 2010

« RDV 14h devant l’amphi, je t’M », SMS reçu à 6 h 45 qui me réveille plus tôt que d’habitude. J’allume l’ordinateur, la connexion est lente. Je me dirige vers la cuisine où le samovar est déjà en ébullition. Thé bien corsé, fromage de Damghan, et le pain Sangak réchauffé, ma mère a tout préparé. « Fais attention à toi, et n’oublie pas d’acheter du Plavix pour ton père », crie-t-elle en descendant les escaliers. Le footing du matin, avant d’aller au marché, son rituel depuis qu’elle est à la retraite. J’entends la toux dans la chambre du fond, poumons fibrosés, odeur de cigarette, mon père qui n’a pas envie de sortir du lit grogne : « Ce n’est pas la peine, j’en ai encore au fond de mes tiroirs, laissez-moi au moins gérer mes médicaments. » Je sais que ceux-là sont périmés.

Je me connecte, j’arrive à surmonter le filtrage par le nouveau proxy, Facebook marche : Nazilla a changé de nom pour être anonyme, Pouya a ajouté des photos de son anniversaire, on voit sa copine anglaise. Un message de Roya avec son nouveau poème sur les traces vertes reliant les arbres à ces mains… et enfin le message journalier de Ramin, avec un état des lieux des activités à la fac, réunion ce soir et affiches sur les prisonniers politiques à préparer cet après-midi, enfin il annonce sur son mur que je lui manque. Tout le monde va voir… Je me maquille en vitesse, manteau et écharpe sobres, ruban vert dans la poche « au cas où ».

« Achète des feutres verts, j’adore tes yeux », je dois d’abord aller à Sizda Aban, pharmacie du centre de Téhéran pour trouver ce fluidifiant des artères bouchées par la peur, la souffrance, le tabac et de longues années de frustration et de répression. Le bus est plein, brouhaha des réponses aux copains appelant sur les portables mélangées à la voix pleine d’assurance qui donne les informations sur Radio Téhéran, et que le conducteur nous fait écouter sans nous demander notre avis, « … le centre atomique de Bushehr sera opérationnel au printemps prochain, par ailleurs, Mohsen Torki sera l’arbitre de la rencontre sensible entre les deux équipes de football Estyle Azin et Esteghlal… ». A la frontière séparant les hommes des femmes, à l’arrière du bus, un vieil homme chantonne un air folklorique du nord de l’Iran, il est rythmique et donne envie de danser.

Je prends un numéro à l’entrée de la pharmacie et m’installe en attendant mon tour. J’ouvre mon classeur de français, poème à traduire : « Tous les deux étaient fidèles ; Des lèvres du cœur des bras* ». Je cherche péniblement des rimes et sens un regard peser sur mes feuilles. Je lève la tête et découvre les yeux couleur miel du jeune homme assis à mes côtés. Il me dit : « C’est de Louis Aragon. » Surprise, je réponds que j’ai du mal à trouver les mots qui riment pour le traduire. Très vite, on discute de tout, mes études, sa mère dépressive et insomniaque, ses études de français à la l’Université de Téhéran, pour finir sur la fraude électorale du juin dernier. J’argumente avec vivacité ; il écoute, sceptique.

A l’appel de mon numéro au guichet, j’apprends que le Plavix est en rupture de stock, qu’il faut attendre la nouvelle livraison dans les mois à venir – et lui ne trouve pas de Zolpidem pour calmer les tourments nocturnes de sa mère. Il me propose de m’accompagner jusqu’à Nasser Khossrow, au sud de la ville, dans les coins reculés, opaques, peuplés, où tout devient possible, pour chercher les médicaments au marché noir. J’accepte sa proposition. J’ai l’étrange envie de le suivre, de lui parler ; paradoxalement, je suis même contente de ne pas avoir eu les médicaments, sans pouvoir m’empêcher de regarder ses yeux lumineux.

Jus d’orange amer pour moi et jus de grenade pour lui, on boit au coin de la rue, je regarde les rayons du soleil briller dans ses yeux et n’accepte pas qu’il paie. Il affirme ne pas aimer Ahmadinejad, mais déteste surtout les commentaires de la chaîne Voix de l’Amérique. Il me dit qu’ils n’ont pas de leçon à nous donner, surtout rien à dire sur Gaza… On prend le taxi ensemble, on n’a toujours pas trouvé la traduction de « réséda », il dit à voix basse « la rose est le rouge, le réséda est le blanc, mais on a aussi des roses blanches, peu importe les différences et les clichés »

« Les bassiji sont là, nous allons boycotter le cours de 11h, 1000 bisous tu me manques », je réponds par SMS que je l’aime aussi. Nasser Khosrow est bondé, les marchands ambulants laissent difficilement passer, je serre mon foulard, on se dirige au fond d’un passage étroit. Le Plavix est introuvable, mais on a repéré une boîte de Zolpidem. Il me parle du danger de déstabilisation du pays, guerre civile, intérêts de l’Occident, j’argumente sur la nécessité de s’unir pour la démocratie, ce qui compte c’est d’en finir avec la dictature, il n’est pas convaincu et me parle de la région perturbée, une poudrière.

On fait toutes les petites boutiques ; un jeune garçon nous promet de trouver d’autres boîtes avant midi. En attendant, il nous invite au fond de la boutique et propose du thé. Nous acceptons volontiers. Des dentifrices, boîtes de vitamines ou de calcium, crèmes dépilatoires, tous importés de l’étranger, sont entassés sur les étagères. Les médicaments ne sont pas visibles, il les cache dans le cagibi. Je continue la traduction, il sort fumer. « Et leur sang rouge ruisselle ; Même couleur même éclat * », coulant des artères non sclérosés mais inertes... Nous sortons ensemble acheter des feutres verts, je lui explique que c’est pour écrire les slogans sur les affiches que nous allons coller aux murs de l’amphi, il me demande si on décide ensemble comment on s’organise. Je ne trouve pas mes mots, en réalité tout est spontané, tout le monde participe pour donner des idées, on n’a pas réellement de leader, on essaie de suivre Moussavi. Enfin il parle de lui-même : il a trouvé une place d’enseignant dans un lycée de banlieue sur la route de Karaj, vit avec sa mère.

« N’ayez pas peur, nous sommes tous ensemble »

« Nous nous dispersons, les bassijis ont attaqué, ne viens pas, je te retrouve au parc avec les autres à 13h, ma plus belle. » On abandonne l’achat des feutres quand soudain on entend des cris de loin, « Ya Hossein, Mir Hossein », un attroupement devant le lycée, en quelques minutes ils se rassemblent et leurs voix sont de plus en plus fortes. On se met en retrait, il tient mon bras, sa main tremble légèrement, les commerçant ferment boutique. Les cris sont de plus en plus forts, « natarssin natarssin ma hameh ba ham hastim » (« N’ayez pas peur, nous sommes tous ensemble »). De l’autre côté de la rue, un groupe plus âgé et mieux rodé arrive, bâtons et chaînes en main. Ils attaquent les lycéens, les cris s’entremêlent. Nous courons vers la boutique qui vient juste de fermer. Les passants continuent leur chemin, ne s’approchent pas des manifestants, les lycéens sont battus mais continuent à crier tout en se dispersant. Les forces de l’ordre tardent à venir. Je lui fais remarquer que les agresseurs agissent librement et sont certainement des agents en civil. Il me dit sèchement que toutes ces turbulences sont provoquées pour déstabiliser le pays, y compris les civils qui frappent. Il est de plus en plus fermé, distant, la couleur miel de ses yeux se ternit, puis brutalement il me dit qu’il faut partir, on n’aura pas les calmants ni les fluidifiants, et il se mêle aux passants, je ne le distingue plus, un point noir dans la foule.

« Nous sommes au parc, appelle-moi. » Le jeune garçon me retrouve au carrefour, je regarde les dates de péremption des boîtes qu’il me donne, on marchande. Je prends aussi l’hypnotique, Zolpidem pour les nuits de réveil ou les toux quinteuses jusqu’au crachat de mon père, l’ambiguïté entre l’amitié et l’amour pour Ramin et le doute sur l’avenir du mouvement « vert » et sur mon propre avenir me hantent, les soirs où le proxy ne marche pas et où aucune connexion n’est possible. Je monte dans le bus, il y a une place assise chez les femmes. Plusieurs lycéens montent aussi, dont certains sont blessés. A travers la fenêtre je vois les forces de l’ordre, enfin arrivées pour disperser les derniers récalcitrants. Je cherche désespérément les yeux couleur de miel au milieu des passants… rien.

« Dites flûte ou violoncelle ; Le double amour qui brûla* », je me demande s’il ne faut pas laisser tomber les rimes. Les lycéens discutent à voix haute à propos des agents en civil qui les ont attaqués. Ils en reconnaissent un qui, auparavant, était marchand ambulant dans le quartier, et apparemment faisait aussi du trafic de drogue. La jeune femme à mes côté s’endort, laissant tomber sur moi ses paquets. « Nous sommes probablement suivis, appelle-moi dans 2h chez Bijan, jtm. » Le bus avance lentement, on arrive à la place Ferdowsi, je décide d’aller à l’université.

L’entrée est surveillée, je baisse la tête et avance droit. Sur le tableau d’affichage, il est écrit que les cours sont annulés jusqu’à nouvel ordre. La bibliothèque de la faculté de langue reste ouverte. Sur le mur d’entrée on lit « A bas le dictateur », Seyed le vieil homme de ménage arrive avec son seau, ses produits et son éponge pour effacer la trace des écritures qu’il ne peut pas lire. Il me demande si c’est à propos du Guide, je lui répète à voix basse le slogan, il me regarde et dit qu’il est plus prudent de rentrer. Je lui suggère de mettre des gants, le produit nettoyant est très toxique.

Je me mets dans un coin au fond de la salle de lecture et j’ouvre le grand dictionnaire. Réséda vient du latin resedare, « calme », les feuille sont longues et les fleurs peu spectaculaires, se dit espark en farsi, ça rime avec tchakavak, l’hirondelle...

J’éteins mon portable.

Téhéran, 18 janvier 2010.

Mitra Keyvan

* La Rose et le Réséda, poème de Louis Aragon publié en 1943 en hommage à quatre grands résistants de droite et de gauche, fusillés par les Allemands : Gabriel Péri, Honoré d’Estienne d’Orves, Guy Moquet et
Gilbert Dru.

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