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Au-delà de la Grèce : déficits, dettes et monnaie

par Frédéric Lordon, 17 février 2010

Du chatoyant spectacle qu’offre la « crise grecque » il est probable que l’élément le plus pittoresque demeurera ce racisme réjoui et déboutonné qui conduit chaque jour spéculateurs et commentateurs, par là parfaitement unis, à nommer sans le moindre scrupule « PIGS » les États dont les finances publiques sont contestées sur les marchés financiers. Portugal, Ireland, Greece, Spain, les trois petits cochons sont maintenant quatre. C’est bien là le genre d’erreur de dénombrement qui en un instant trahit toute une vision du monde : ce sont les bronzés qui sont des porcs — et si l’Irlande a le mauvais goût de contredire le tableau d’ensemble, il suffit de lui substituer l’Italie, mal en point également, pour faire PIGS à nouveau en rétablissant l’homogénéité quasi-ethnique des abonnés à l’indolence méditerranéenne et à la mauvaise gestion réunies.

Erreur de dénombrement en effet, établie par The Economist qui, grand utilisateur de ce subtil humour de salle de marché, dresse pourtant un palmarès international de la déconfiture budgétaire qui le contredit lui-même puisqu’on y voit certes la cochonnaille proliférer, mais pas exactement où il croit. Le Portugal ne va pas bien, c’est entendu (8 % de PIB de déficit)… mais les États-Unis sont à 10,5 %. Heureusement voilà l’Espagne (11,5 %). Hélas doublée par l’Irlande (12 %). Arrive la Grèce, l’affaire doit être dans le sac (12,5 %), les basanés sont les rois. Malheur : c’est le Royaume-Uni qui décroche le pompon (14,5 %). Curieusement on n’a pas le souvenir d’avoir entendu les États-Unis ni le Royaume-Uni traités de porcs. Le Monde, parangon de distinction, s’amuse même de la « mauvaise Grèce » (1) — n’est-ce pas tout à fait spirituel ? La nature humaine est une et partout la même rappelait Spinoza, et le racisme des élites ne le cède en rien à celui qu’il se plaît à dénoncer chez le peuple.

Faux et vrais débats autour de la « dette »

Il y a cependant des enseignements plus strictement économiques (et politiques) à tirer de la crise grecque qui n’aurait pas lieu complètement pour rien si, par delà les sauvetages d’urgence, elle permettait de poser à nouveaux frais la question du financement des déficits publics. Peut-être y aurait-il avantage à rappeler préalablement que le problème des dettes publiques n’a pas plus à être sur-estimé que sous-estimé. Par les temps qui courent, la légère asymétrie qui découle du matraquage sans précédent dont ces questions font l’objet rend le second risque très relatif… Contre l’empressement instrumental qui monte en épingle « la dette » (par défaut, et presque par définition, la « dette » est toujours publique…) pour mieux préparer un programme sans précédent de démantèlement de l’État (2), on se doute que le rappel d’une ou deux données de fait ne pèsera pas grand-chose — au moins on aura essayé... Pendant des années, la dette publique belge a gravité autour des niveaux grecs actuels — elle a sensiblement baissé depuis son plus haut de 133,5 % en 1993 jusqu’à 84 % en 2007, avec une remontée sensible, comme tout le monde, du fait de la crise financière à 90 % en 2008. De même l’Italie, revenue de 120 % environ dans les années 1990 à 105 % en 2008, avec un 116 % prévu à fin 2010. Et bien sûr le Japon, insurpassable détenteur du record mondial avec 200 % (!) mais presque aussi systématiquement oublié quand il est question de comparaisons internationales de dettes publiques que les pays scandinaves quand il s’agit d’examiner les taux de prélèvements obligatoires…

À l’évidence, il y a là une brochette de candidats de première force, mais dont aucun ne suscite pourtant ni hystérie médiatique, ni cauchemars d’éclatement de l’euro, ni déchaînement spéculatif — en attendant que ça vienne ? mais alors, pourquoi plus tard et pas maintenant puisque tous les éléments objectifs sont déjà là ? Il y a aussi que, au train où vont les choses, les PIGS se sentiront bientôt beaucoup moins seul dans l’opprobre et que la race des seigneurs (États-Unis, Royaume-Uni, France, etc.) pourrait bien connaître à brève échéance un devenir porcin, avec sans doute des effets d’inconfort sur la stigmatisation vaguement raciste puisque stigmatiser est affaire de différences…

Ajoutons que, par une habitude maintenant solidement établie, le problème de la dette publique est le parfait paravent de celui des dettes privées. Pendant que toutes les années 2000 ont retenti des glapissements à l’impécuniosité étatique, c’est la dette des ménages, notamment immobilière, qui s’accumulait dangereusement et ceci du fait même que lui avait été remise la fonction de tirer la croissance autrement embourbée dans l’insuffisance de demande propre au capitalisme de basse pression salariale (3) — 90 % du PIB aux États-Unis, 100 % au Royaume-Uni tout de même, mais à l’époque trouvés parfaitement sains par tout le monde. Dans un océan d’indifférence ou presque, l’économiste en chef d’UniCredit rappelle que l’hypothèque principale pesant sur la reprise dans la zone euro tient maintenant principalement à la dette… des entreprises, passée de moins de 70 % à presque 100% à la mi-2009 (4) — inintéressant également. Et puis, qui se souvient que l’explosion des dettes publiques est le corrélat direct de la crise financière qu’il faudra bien à jour se décider à rebaptiser de son vrai nom : « crise de la dette privée » ?

Financement des déficits publics :
monétaire ou obligataire ?

Ceci étant dit, et en laissant de côté la situation présente, poser à nouveau, et en toute généralité, la question du financement des déficits est un exercice qui suppose, par construction, d’envisager comme une éventualité toujours possible une situation de « sur-endettement » public, sachant que la chose ne relève d’aucun constat d’évidence mais répond à des critères multiples et n’ayant rien de parfaitement objectif — à la vérité le sur-endettement (public ou privé) ne peut être davantage que pressenti avant, et n’est formellement avéré que lorsqu’on en voit les effets… c’est-à-dire trop tard. Comme beaucoup de « structures » dont la rupture risque d’entraîner des dégâts faramineux et nécessitent par conséquent d’être dimensionnées d’après les contraintes extrêmes — on envisage pour un pont suspendu l’hypothèse de vents d’ouragan et non d’une aimable brise de printemps —, celles de la dette publique — entendons par là l’ensemble des constructions institutionnelles au sein desquelles s’organise leur financement — doivent par principe envisager le cas du surendettement. Or il faut bien dire les choses comme elles sont : une explosion de dette publique échappant à tout contrôle, comme d’ailleurs pour n’importe quelle dette, n’est pas belle à voir. Comment y faire face sans tomber symétriquement dans l’hystérie, ou la comédie intéressée de l’hystérie, qui fait hurler « à la dette publique ! » comme on hurle « au feu ! » alors qu’elle n’est pas un problème au moment où sont poussés des hurlements dont la fonction manifeste est ailleurs, ou bien alors qu’elle ne serait pas un problème si elle était inscrite dans une autre configuration institutionnelle : voilà la question qu’il est utile de se poser en toute généralité.

Le financement des déficits publics s’envisage selon deux solutions polaires : soit le financement obligataire par émission de titres sur les marchés, soit le financement monétaire par ouverture de lignes de crédit de la banque centrale à l’État. Or, depuis la fin des années 1970, la solution du financement monétaire a été intellectuellement rayée. Le déclin de la pensée keynésienne, son remplacement par la doctrine monétariste devenue hégémonique dans le champ de la « science » économique ont conduit à l’idée que : i) les interventions de politique économique de l’État étaient au mieux inefficaces et le plus souvent nuisibles ; ii) parmi celles-ci le maniement de la politique monétaire était pire que tout ; iii) que la lutte contre l’inflation était le seul objectif pertinent de la politique économique, iv) que la meilleure façon de l’atteindre consistait à restreindre la croissance des agrégats monétaires ; v) et qu’une bonne synthèse de tout ce qui précède devait logiquement conclure que le financement monétaire des déficits publics était une sorte de comble de l’horreur à prohiber formellement.

Il faudrait revenir sur le contexte d’ensemble d’où est sortie la loi de 1973, tirant avantage d’une modification des statuts de la Banque de France pour interdire à l’État de se présenter directement à ses guichets pour y escompter ses propres effets (c’est-à-dire les titres de sa propre dette). Cette interdiction n’a pas signifié pour autant, comme on l’entend souvent, la fermeture de toute possibilité d’avance de la Banque au Trésor (art. 19 de la loi 73-7 du 3 janvier 1973 sur la Banque de France), encore moins que l’État renonçait par là à un financement gratuit puisque les avances de la Banque au Trésor, avant comme après 1973, ont souvent été consenties à intérêt. Il est cependant certain que l’interdiction de l’escompte direct de l’État au guichet de la Banque anticipe — et c’est là la chose curieuse dans un pays comme la France, où, en 1973, l’héritage keynésien est encore loin d’avoir été liquidé (5) — le grand tournant en matière monétaire qui ne se produira que plus tard : pratique, aux États-Unis, avec le « choc Volcker » de 1979 (6) ; doctrinal tout au long des années 1980 avec la domination des thèses de la « désinflation compétitive » (7) ; institutionnel avec l’indépendance de la Banque de France en 1993.

Pertinence économique
du financement monétaire

Or la victoire apparente du financement purement obligataire des déficits et la prohibition de leur financement monétaire sont moins absolues qu’il n’y paraît. Il faut tout de même rappeler que la théorie keynésienne en cette matière n’a pas perdu une once de sa pertinence pourvu qu’on sache la lire munie de tous ses codicilles ! Le minimum de l’honnêteté intellectuelle aurait consisté, d’une part, à ne pas la réduire aux usages sommaires qu’en faisaient les gouvernements et, d’autre part, à la créditer d’avoir été capable de penser ses propres conditions d’application. Il est vrai que l’entreprise idéologique du monétarisme, et le poids des intérêts auquel elle offrait une si belle expression, se sont conjugués pour donner de la théorie keynésienne une vision caricaturale, bien faite pour la discréditer plus facilement. Le monétarisme, après plus de deux décennies de règne sans partage, connaissant à son tour quelques difficultés et bien obligé d’assumer son triomphal bilan, le moment n’est peut-être pas le plus mal choisi pour rappeler que, d’un point de vue macroéconomique, le financement monétaire des déficits trouve tout son sens lorsque l’output gap, c’est-à-dire l’écart entre le PIB effectif et le PIB potentiel (la capacité de production) est aussi marqué qu’il l’est actuellement, qui plus est dans une situation où le risque dominant est au moins autant celui de la déflation que de l’inflation. S’il ne s’agit donc pas de dire que le financement monétaire des déficits publics est universellement possible ni d’une parfaite innocuité, il n’est, symétriquement, pas davantage question de le prétendre « toujours et partout » (8) inefficace et fauteur d’inflation. En d’autres termes : ça se regarde. Mais les intérêts à ne pas voir sont si puissants…

Le financement monétaire est praticable…
parce qu’il est pratiqué !

Ils sont peut-être puissants mais ils sont également passablement abusés car, ironie sans rapport avec des arguments doctrinaux, il se trouve que, contre toutes les catégoriques injonctions à la prohibition, le financement monétaire des déficits publics est en fait largement pratiqué — où l’on verra, si cette tautologie est permise, la preuve formelle qu’il est praticable ! Les traités européens se gargarisent de l’interdiction faite à la Banque centrale européenne et aux banques centrales des États membres de procéder à « l’acquisition directe auprès [des autorités publiques, des autres organismes ou entreprises publics des États membres] des instruments de leur dette » (Traité de Lisbonne, art. 123). Mais comme souvent le diable est dans les détails, et en l’espèce il tient à un mot seulement : « directe ». C’est l’acquisition directe de titres souverains par la BCE qui est interdite. Mais pas l’acquisition tout court. Celle-ci n’est pas seulement possible : elle est quotidienne. Car les titres de dette publique, abondamment détenus par les banques, sont l’un des instruments privilégiés de leur refinancement auprès de la banque centrale. Et pour cause : quoi qu’on daube à leur sujet ils demeurent les plus sûrs, fût-ce en termes simplement relatifs. C’est pourquoi ces titres, les mieux cotés, sont prioritairement éligibles dans la gamme des collatéraux que la banque centrale accepte en contrepartie de ses opérations de prise en pension, pour ne rien dire des acquisitions fermes auxquelles elle procède par ses opérations dites d’open market (9). Par conséquent, tous les jours, des volumes considérables de titres publics quittent les bilans bancaires privés pour rejoindre l’actif de la Banque centrale qui se retrouve ainsi en avoir fait l’acquisition… mais indirecte et par la médiation de ses procédures de refinancement du secteur bancaire.

Quelle différence entre l’acquisition directe et l’acquisition indirecte, demandera-t-on alors, sous le rapport du partage entre financement obligataire et financement monétaire (qu’on croyait d’ailleurs prohibé) ? La réponse est : aucune. Elle est tellement aucune que même le Trésor français s’en était aperçu dès le début ! Ne fut-il pas le grand ingénieur en 1985-1986 de la déréglementation des marchés financiers, dont on ne rappellera jamais assez qu’elle a été le produit d’une décision politique, mais aussi qu’elle avait précisément pour finalité originelle d’installer les structures du financement obligataire des déficits publics ? Or le Trésor eut si bien conscience que le financement monétaire chassé par la porte revenait inévitablement par la fenêtre (du refinancement bancaire privé auprès de la banque centrale) qu’à l’époque même il renonça sagement à tout objectif de financement monétaire vs. non monétaire… Et pour cause : comme les titres de la dette publique changent de mains à chaque instant du fait des incessantes transactions sur les marchés secondaires, il suffit qu’ils passent d’un investisseur non bancaire à un investisseur bancaire pour changer aussitôt de nature. Au moment en effet où ils deviennent propriété d’une banque, ils deviennent par le fait même de possibles collatéraux pour des opérations de refinancement et, susceptibles de finir acquis par la Banque centrale contre fourniture de liquidité, ils représentent par conséquent un potentiel de financement monétaire de la dette publique – potentiel généralement matérialisé !

L’État, sans doute, n’obtient pas directement de la liquidité auprès de la Banque centrale mais il vend ses titres de dettes à des investisseurs-souscripteurs qui les revendent à des banques privées qui elles-mêmes les cèdent à la Banque centrale… contre liquidité. À la fin des fins il y a bien eu émission de dette publique contre création monétaire centrale, et les aficionados les moins épais du financement obligataire feignent de n’avoir rien vu passer — les plus bêtes n’y ont vu que du feu. Il y a surtout qu’aucune des calamités promises au financement monétaire au son des crécelles ne s’est jamais produite.

Voudrait-on une preuve supplémentaire, mais cette fois-ci à grand spectacle, de la possibilité, et même du bien-fondé, dans certaines circonstances, du financement monétaire, il suffirait d’observer la formidable expansion du bilan de la Réserve Fédérale étasunienne, dans laquelle les acquisitions de bons de l’US Treasury ont pris une part très significative puisque leur volume à l’actif de la banque centrale a grossi de 300 milliards de dollars sur l’année 2009, « l’année du déficit ». C’est donc un bon quart du déficit 2009 qui fait ainsi l’objet d’un financement monétaire de fait, et les inquisiteurs de la rigueur obligataire devront expliquer pourquoi ils s’esquintent à pourchasser l’impie pour des nèfles.

Les marchés de capitaux,
ou la structure d’une tutelle délirante

C’est une chose de restaurer intellectuellement la possibilité du financement monétaire des déficits publics, c’en est une autre de dire qu’il faut y passer séance tenante, en totalité et (surtout) sans en préciser les conditions institutionnelles. Si le financement du déficit prend la forme polaire de l’alternative entre financement obligataire et financement monétaire, alors il va falloir naviguer entre les inconvénients symétriques de : 1) s’exposer à la tutelle des fous (la communauté des investisseurs et ses mouvements d’opinion), et 2) prendre le risque inflationniste, voire hyper-inflationniste, de l’abus des facilités monétaires. Il y a finalement peu à dire à propos du premier écueil dont l’expérience est devenue depuis deux décennies une donnée permanente de la conduite de la politique économique. Peu à dire, donc, si ce n’est que seule la force de l’habitude telle qu’elle a conduit les gouvernants à intégrer la contrainte des marchés financiers comme une seconde nature, peut faire oublier ce qu’il y a de profondément problématique à soumettre les décisions économiques de la collectivité à un tiers — les investisseurs — qui, n’étant nullement partie au contrat social, n’en détient pas moins la capacité de lui imposer certaines de ses clauses les plus importantes. Il faudrait faire la liste des choses rendues obligatoires et des choses rendues impossibles du seul fait de la contrainte des marchés financiers ; d’où l’on ne conclura pas d’ailleurs au caractère rédhibitoire de ces impossibilités, mais simplement à la nécessité de changer les structures pour rendre possibles les choses impossibles dans la configuration actuelle des structures… Au premier rang desquelles précisément les marchés de capitaux déréglementés tels qu’ils constituent la structure déterminant le plus lourdement le partage présent du possible et de l’impossible.

Contre les discours de la normalisation, proclamant l’inexistence de toute alternative, il faut donc rappeler que le partage du possible et de l’impossible renvoie toujours en amont à des structures qui sont elles-mêmes contingentes, c’est-à-dire faites de main d’hommes, et par là susceptibles d’être défaites, afin d’être refaites. Ou pour le dire plus simplement et presque tautologiquement : rien n’est impossible… à condition qu’en soit créées les (toujours possibles) conditions de possibilité. Or, assez logiquement, la contrainte des marchés financiers dominés par les investisseurs ne rend pas grand-chose d’autre possible que la satisfaction des investisseurs. Et toute la vie économique de la collectivité — à laquelle ils n’appartiennent pas — s’y trouve subordonnée et de fait soustraite à la souveraineté de la délibération collective — il devrait y avoir là un motif suffisant d’y réfléchir un peu sérieusement.

Les marchés de capitaux constituent ainsi la forme institutionnelle appropriée pour régler le rapport entre débiteurs et créanciers… selon les seuls intérêts des créanciers. L’appréciation de la qualité des dettes y est entièrement sous leur jugement, et la conduite des débiteurs sous leur commandement. Car la négociabilité (largement spéculative) des titres sur les marchés secondaires a pour effet, en faisant varier leur cours, donc les taux, de modifier en permanence les conditions du service de la dette — comme la Grèce est en train de s’en apercevoir au moment où, les investisseurs « déclarant » qu’il y a un « problème grec », sa prime de risque monte en flèche, alourdit son coût de financement global (à commencer par l’encours de sa dette libellé à taux variable), et aggrave le problème initialement déclaré. Ainsi donc les gouvernements doivent se conformer rigoureusement aux injonctions de la communauté des investisseurs, sauf à voir leurs titres faire l’objet d’une défiance spéculative, leur qualité de signature contestée (plus encore si une agence de notation vient donner sa bénédiction à cette contestation), leur coût de financement accru et leur monnaie attaquée… Et ceci quel que soit le bien — ou (assez souvent) le mal — fondé de ces injonctions.

Il faut bien admettre que l’envie d’utiliser des noms d’oiseaux est difficilement résistible quand il s’agit de qualifier ces comportements spéculatifs et, hors des entreprises de manipulation rampante mais concertée des marchés (comme des fonds spéculatifs peuvent parfois s’y livrer), les divagations collectives des marchés, jusqu’à l’hystérie, donnent l’effroyable spectacle d’un groupe de tarés auxquels ont été remises les clés de la vie financière des États. Mais l’analyse y perd ce qu’y gagne seulement le soulagement biliaire, car on ne peut pas reprocher à des agents économiques de poursuivre leurs intérêts, ici la perception régulière de l’intérêt et le recouvrement du principal, quand bien même ils le font de la manière la plus désordonnée pour eux (il faut alors se demander ce qui détermine ce désordre) et la plus nuisible pour les autres (leurs créanciers souverains et, derrière, les populations). C’est pourquoi il faut sans cesse en revenir aux structures qui installent ces situations et les font irrésistiblement fonctionner — structures qui, dans le cas présent rendent simultanément compte et de l’ingérence du tiers financier dans le contrat social et des conditions délirantes dans lesquelles fonctionne le plus souvent ce rapport de subordination.

De même en effet qu’elles soumettent les États, les structures des marchés de capitaux ont la propriété d’embarquer les investisseurs dans des ruées collectives qui les dépassent, et il est rationnel pour chacun d’eux de suivre un mouvement de défiance, fût-il sans fondement assuré, ceci par la même « rationalité » qui commande de participer à une bulle parce que, dans les deux cas, nul ne peut se mettre seul en travers du marché. Dès lors qu’un tel mouvement est lancé –- et il peut l’être aussi bien par l’effet de la coalescence d’une opinion collective inquiète que par le jeu d’entreprises de déstabilisation spéculative ouverte, à coup de rumeurs dirigées vers une cible qui n’est pas objectivement en situation critique mais suffisamment faible pour rendre crédibles des attaques —, dès lors, donc, qu’un tel mouvement est lancé, ses propriétés puissamment autoréalisatrices convainquent tous les opérateurs de le rejoindre, donc de contribuer à leur tour à l’enchaînement fatal : défiance → ventes spéculatives → baisse des cours → hausse des taux → alourdissement du service de la dette de l’État attaqué → dégradation de sa situation financière → défiance justifiée ex post, etc.

Un opérateur moins idiot que les autres pourrait parfaitement avoir conscience et de l’infernal mécanisme et, le cas échéant, du peu de justification objective qui l’a mis en marche, en n’ayant pourtant pas d’autre choix que de le rejoindre à son tour, car demeurer seul à conserver des titres dont la valeur plonge est un luxe que nul ne peut se permettre. Et pendant ce temps, l’État dont les finances publiques entrent en agonie n’a pas d’autre espoir pour retourner l’opinion collective de la finance que de promettre une livre de chair... Si des structures accumulent des aberrations aussi profondes, on se demande comment résister à la conclusion logique qu’il faut les détruire.

La possibilité du financement monétaire…
et ses risques

Mais pour mettre quoi à la place ? Le financement monétaire est possible, c’est déjà une bonne chose à savoir. Est-il toujours souhaitable ? Est-il toujours sans risque ? Autant il est d’une parfaire irrationalité de refuser les avantages du financement monétaire des déficits quand les conditions macroéconomiques s’y prêtent, autant il ne faut pas perdre de vue les risques que comporte de remettre le robinet monétaire directement dans les mains de l’État. Parler de « l’État » est d’ailleurs encore céder à une abstraction quand la main concrète qui se trouve sur le robinet est celle du gouvernant. Le bonhomme (ou la bonne femme) en question a surtout en vue la prochaine élection et le désir d’avoir la paix d’ici là. Or rien n’est plus simple que le règlement à gros sous des conflits de sociaux surtout quand on a : 1) le robinet à gros sous en libre-accès, 2) pas le courage de taxer ceux qui devraient l’être pour payer les prestations de ceux qui devraient les recevoir, 3) quelques difficultés politiques à l’arbitrage en situation de finances publiques contraintes. Rien n’est plus simple donc, et rien, également, n’est plus irrésistiblement tentant que la facilité de la liquidité, tentation de la puissance monétaire d’autant plus grande qu’elle est sécrétée comme par génération spontanée puisque la monnaie est créée ex nihilo, absolument parlant quand il s’agit de la monnaie centrale, celle dont il est présentement question.

En matière monétaire, il faut donc par principe et a priori suspecter d’abus l’agent (quel qu’il soit, ici étatique) qui en aurait la possibilité. Car la monnaie est un instrument de puissance au service des puissances qui s’en emparent, et l’illimité entre dans le concept même de la puissance qui va toujours au bout de ce qu’elle peut. Aussi ne faut-il escompter aucune modération spontanée de celui qui, hors de tout contrôle, aurait la main sur la création monétaire directe — pas plus de l’État (peut-être même moins…) que d’aucun autre. Or la métamorphose de l’endettement public en abus monétaire n’est pas un très beau spectacle. L’inflation « raisonnable » n’est pas un problème en soi, elle peut même avoir bien des avantages, mais son emballement hyperinflationniste laisse les sociétés dans des états de chaos social qui ne le cèdent en rien au risque systémique de la finance dérégulée. Il n’y a aucune fatalité à la mutation de l’inflation en hyperinflation, simplement un risque réel, et d’autant plus inquiétant que nul ne maîtrise véritablement les processus de cette éventuelle mutation, très largement liés à la dynamique des anticipations et des croyances — typiquement le genre de chose qui ne se régule pas par décret.

L’architecture institutionnelle
du « compromis de financement monétaire »

Il s’agit donc de tenir ensemble et la possibilité rationnelle du financement monétaire (éventuellement partiel) des déficits publics et le risque surplombant de l’abus (hyper)inflationniste (avec les destructions qui s’ensuivent). Comme toujours c’est par l’inscription dans une architecture institutionnelle adéquate que peuvent être agencés les compromis permettant d’accommoder des tendances contradictoires. La seule chose qui soit bien certaine est que la pire des solutions consiste en la remise unilatérale et inconditionnelle du pouvoir de création monétaire à l’État. Le compromis consistera donc nécessairement à agencer un rapport de puissance entre instances à logiques opposées et dont le travail conflictuel-commun permettrait de cerner au plus juste les conditions économiques justiciables d’un financement monétaire.

D’une certaine manière la banque centrale indépendante pourrait typiquement constituer l’une des composantes de cet agencement institutionnel. Mais à la condition expresse (la première mais pas la seule, voir infra) qu’elle admette préalablement la logique du financement monétaire et qu’elle soit débarrassée de toutes les dispositions juridiques qui le lui interdisent (à l’image de l’article 123 du traité européen par exemple). Il faudrait même dire que la possibilité du financement monétaire devrait être la contrepartie sine qua non de l’indépendance ; en d’autres termes que l’idée même de la banque centrale indépendante ne se justifie que du seul fait que la logique de l’indépendance est requise en certains lieux institutionnels du « compromis de financement monétaire ».

C’est donc peu dire que considérer le principe de « banque centrale indépendante » peut avoir de tout autres sens que ce qu’en donne à voir sa réalisation actuelle ! Et il va sans dire également — quoique mieux en le disant — que cette indépendance ne peut être envisagée sans avoir réfléchi préalablement les deux questions de la confiscation du pouvoir monétaire (économique en général) par les « experts » et de l’impérative subordination de la banque centrale (comme de toute institution « indépendante ») à la souveraineté démocratique. Ça n’est pas parce que tout le mouvement néolibéral d’évidement de l’État par des agences indépendantes, régulateurs extérieurs et autres autorités extra-étatiques a eu pour évidente vocation de déposséder le débat démocratique de ses plus élémentaires prérogatives et, par une contre-révolution de principe, de substituer le pouvoir des compétents (généralement incompétents) au pouvoir du peuple (pourtant déjà si édulcoré du fait des mécanismes de la représentation), ça n’est pas, donc, parce que toute l’histoire récente de « l’indépendance » n’a été que la longue déclinaison de cette confiscation que l’idée d’agencer un compromis de politique économique par le jeu délibérément contradictoire entre institutions indépendantes perd son sens et sa possibilité.

Rendre la politique économique
à la démocratie

Un tel compromis précisément suppose des institutions qui, pour faire valoir avec quelque chance de succès leur logique contre celle de l’État, ne doivent pas être entièrement dans la main de l’État. La difficulté vient alors du fait que, pour devoir éviter absolument la confiscation « experte », ces institutions, au moins certaines d’entre elles, n’en auraient pas moins pour tâche spécifique de faire valoir un point de vue qu’on dira technique, celui de l’appréciation de l’opportunité macroéconomique d’un financement monétaire et des conditions de soutenabilité de la monétisation de la dette publique, sans pour autant tomber dans la mythologie mensongère de l’expertise neutre et de l’objectivité a-politique à laquelle le politique n’aurait plus qu’à se soumettre. C’est pourquoi, compromis dans le compromis, celles des institutions en charge de produire ces avis macroéconomiques doivent elles-mêmes réaliser l’équilibre entre un certain degré de technicité, auquel on n’échappera pas, et le rappel du caractère toujours politiquement surdéterminé du discours d’expertise, que ce caractère politique se manifeste par du dissensus (éventuellement non résolu) entre expertises contradictoires au sein même de l’institution, ou bien par des avis d’impossibilité mais toujours référés à la configuration des structures, et en renvoyant explicitement le corps politique à sa responsabilité de les changer ou les garder.

Ce compromis secondaire à passer entre les nécessités hétérogènes de l’appréciation technique et de la décision politique devrait s’exprimer d’abord dans la composition des collèges, notamment par la diversité des points de vue économiques, donc par la diversité de ceux qui nomment les « experts », par exemple d’après des quotas de nominations établis sur une base proportionnelle reflétant la composition des chambres parlementaires et/ou régionales-départementales, base de proportionnalité pourquoi pas étendue aux syndicats représentatifs, voire d’autres associations qualifiées… ou toute autre formule plus ingénieuse que celle-ci — qui, sans beaucoup d’imagination, s’est rendue au plus facile et sans doute au moins enthousiasmant.

Car tout est à inventer et, pour le coup, cette invention institutionnelle étant entièrement politique, elle revient entièrement au corps politique — en tout cas à aucun méta-comité d’experts qui dirait comment organiser les comités d’experts. Nombre des institutions (Trésor, Parlement, Banque centrale, Conseils divers), rapports hiérarchiques entre elles, distribution du pouvoir de décision, modalités de nomination, durée des mandats, alignement ou non sur les mandats politiques, procédures d’accountability (10), etc., tout est à inventer donc, et surtout ceci : à l’opposé des institutions « expertes » d’aujourd’hui qui, pour mieux entretenir l’illusion de leur objectivité, donc de la Science neutre certaine et univoque parlant par leur bouche, s’emploient à ne rien laisser paraître au dehors de leurs débats contradictoires (enfin de ceux que l’homogénéité de leur personnel n’a pas réussi à réduire ex ante), il faut convertir les institutions d’expertise à la logique politique, logique du dissensus publiquement reconnu, du différend non résolu argumentativement, mais tranché politiquement — par les autres instances parties à la structure institutionnelle du « compromis de financement monétaire ».

Une longue marche sans doute : celle qui cherche à rendre au corps politique les abstractions de la politique économique.

Frédéric Lordon

(1) « La “mauvaise Grèce” met l’euro sous tension », Le Monde, 6 février 2010.

(2) Voir mon article dans Le Monde Diplomatique de mars 2010, à paraître.

(3) Voir F. Lordon, Jusqu’à quand ? Pour en finir avec les crises financières, éditions Raisons d’agir, 2008, épilogue, et La crise de trop. Reconstruction d’un monde failli, Fayard, 2009.

(4) Marco Annunziata, « Corporate debt’s role in eurozone recovery », Financial Times, 10 février 2010.

(5) En témoigne par exemple le plan de relance de Chirac, premier ministre de Giscard, d’un impeccable keynésianisme et dont par parenthèses, l’ampleur dépasse celle du plan Mauroy de 1981, seul resté face à la postérité comme le comble de l’égarement de politique budgétaire. Se souvient-on qu’au plus fort de sa relance, le déficit Mauroy avait atteint le gouffre abyssal de… 3,2 % de PIB en 1983, ce qui, à l’époque, n’avait épargné aucune vaticination relative à « la France en faillite », dont on voit qu’elles sont tout à fait autonomes et absolument indépendantes de toute donnée chiffrée.

(6) Paul Volcker, président de la Réserve Fédérale, décide d’élever les taux d’intérêt aussi haut qu’il le faudra pour briser l’inflation – les taux atteindront 18 %... C’est la première application à cette échelle et à cette intensité de la doctrine monétariste.

(7) Voir F. Lordon, Les quadratures de la politique économique, Albin Michel, 1997.

(8) Selon l’expression favorite du monétarisme pour qui l’inflation est « toujours et partout un phénomène monétaire ».

(9) La banque centrale peut d’une part concourir au refinancement des banques en leur offrant des liquidités temporaires à 24 heures ou 48 heures contre dépôt (« mise en pension ») des titres qu’elles ont en portefeuille (titres du Trésor ou effets de commerce de premier rang) et ceci selon des concours individualisés (banque par banque), ou bien, d’autre part, intervenir pour régler la liquidité bancaire globale par des achats (détente) ou des ventes (resserrement) fermes de titres du Trésor dans l’open market.

(10) L’idée anglo-saxonne d’accountability recouvre l’ensemble des voies par lesquelles des responsables institutionnels comparaissent (le plus souvent devant des commissions parlementaires) pour justifier leur action, répondre à toute question et plus généralement « rendre des comptes ».

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