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En Iran, Nokia connecte la répression

On savait que la « révolution Twitter » en Iran était une épée à double tranchant. Les réseaux de communication ont permis à la contestation, suite à l’élection présidentielle frauduleuse du 12 juin 2009, de s’étendre, de se coordonner et d’informer au-delà des frontières de l’Iran. Ces mêmes outils ont aussi constitué de formidables moyens de surveillance des contestataires. Mais on ignore encore l’étendue de la participation des entreprises de télécommunications. Car, aux demandes d’information, elles opposent le secret commercial.

par Philippe Rivière, 5 mars 2010

Interrogée l’an dernier par le journal finlandais Voima sur la vente en 2008 d’un système de surveillance au gouvernement iranien, la société Nokia Siemens Systems répondait : « ces systèmes sont légaux et il est permis de les vendre à tout opérateur légal. (...) Ils sont conçus pour la prévention des activités criminelles » (1).

Refusant de dévoiler quels systèmes avaient été vendus — une information commerciale confidentielle —, Mme Riitta Mård, porte-parole de NSN, se défendait d’avoir pu anticiper la situation : « Des circonstances extraordinaires comme celles de l’Iran d’aujourd’hui sont imprévisibles — cela peut arriver n’importe où. »

Cette semaine, Voima s’est procuré un nouveau document, qui décrit une « passerelle d’interception légale » (Legal Interception Gateway, LIG), laquelle permet de surveiller les communications sur le réseau de téléphonie mobile. Avec des capacités de capture de la voix, mais aussi des données (textos et Internet).

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Schéma du système d’interception
Extrait du document de Nokia Siemens révélé par Voima.

La description du LIG est éloquente : dans chaque sous-système de communication, un carré rouge représente la « prise » où peuvent se brancher les écoutes. « Personne ne doit grimper à une tour d’antenne pour installer quoi que ce soit. Il suffit de commencer à utiliser le logiciel », explique un ingénieur interrogé par Voima (2).

Pour sa part, à la veille de la commémoration du 31e anniversaire de la révolution, le chef de la police iranienne, M. Esmail Ahmadi-Moghaddam, prévenait les manifestants : « Les nouvelles technologies nous permettent d’identifier les conspirateurs et les délinquants, sans avoir à contrôler chaque personne de façon individuelle (3). »

Le Parlement européen a adopté, le 3 février, une résolution critiquant « vivement les sociétés internationales, en particulier Nokia Siemens, qui fournissent aux autorités iraniennes la technologie nécessaire à la censure et à la surveillance, contribuant ainsi à la persécution et à l’arrestation de dissidents iraniens » (4).

Mais, comme le souligne Voima, le paradoxe réside dans le fait que les mécanismes d’« interception légale » développés par les fabricants de réseaux de communication l’ont été à la demande des Etats européens, qui exigent eux aussi de pouvoir placer tous les utilisateurs sur écoute. Avec la promesse d’un encadrement légal, dont l’histoire récente, depuis 2001, a montré qu’il fluctuait au gré des événements et des rapports de force politiques.

Nokia a installé ces activités de surveillance dans sa filiale Trovicor, fondée en 1993. Elle a des bureaux à Munich, Dubaï, Islamabad et Kuala Lumpur. Le discours de cette société, relève Fabrice Epelboin sur le blog RWW (5), est « décomplexé » :

« Durant des siècles, les circuits commerciaux de communications se trouvaient sous le contrôle et la régulation des gouvernements. (...) L’internet, avec sa structure et ses applications décentralisées, a laissé les autorités incapables d’obtenir un accès légitime à l’information qui leur est vitale pour prévenir et combattre les criminels. Dans cette présentation, Trovicor vous montrera un concept holistique pour reprendre le contrôle de l’internet et le remettre dans les mains de ceux à qui il appartient : les forces de l’ordre et les services secrets. »

Les pasdarans ont bien reçu le message.

Philippe Rivière

(1) Hanna Nikkanen, « Nokia connects — Now in Iran », Fifi Voima, Helsinki, 22 juin 2009.

(2) Hanna Nikkanen, « Technology failed Iran », Fifi Voima, 1er mars 2010. Ars Technica donne des explications techniques très détaillées sur le fonctionnement de ces systèmes : Nate Anderson, « How Nokia helped Iran “persecute and arrest” dissidents », 4 mars 2010.

(3) Reuters, 6 février 2010. http://www.rferl.org/content/Irania...

(5) Fabrice Epelboin, ReadWriteWeb France, « Surveillance et censure de l’internet Iranien : le parlement Européen critique sévèrement Nokia », ReadWriteWeb France, 4 mars 2010.

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