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Les Pays-Bas, laboratoire de l’« extrême droite 2.0 »

par Alain Gresh, 9 mars 2010

Les résultats des élections municipales du 3 mars aux Pays-Bas ont montré une forte progression du Parti pour la liberté (PVV) de Gert Wilders, qui pourrait devenir, lors des élections générales de juin, une force essentielle du pays. Ce parti xénophobe et populiste, qui affirme vouloir « lutter contre l’islamisation des Pays-Bas », présentait des listes dans deux villes uniquement. Il est arrivé en tête à Almere (190 000 habitants), avec 21,6% des voix. A La Haye, il est le deuxième parti.

Deux analyses intéressantes de cette progression :

Libération.fr du 5 mars publie un entretien avec Jérôme Jamin, professeur à l’université de Liège et auteur de L’imaginaire du complot, qui analyse les spécificités du phénomène Wilders : « Wilders parvient à articuler son rejet de l’islam dans un registre quasi progressiste ».

A la question « Où se situe Wilders sur le spectre politique ? », Jamin répond :

« C’est un libéral de droite, populiste, mais pas d’extrême droite. L’extrême droite renvoie à un discours ultra-nationaliste contre tous les étrangers. Wilders, lui, se prononce pour l’égalité hommes-femmes, la défense des homosexuels. Il n’a jamais de discours antisémite. »

« La dimension populiste est quant à elle très classique. Ce n’est pas la première fois – en Europe comme aux Pays-Bas – qu’un parti tient un discours à la gloire du peuple, contre les élites. C’est une posture hors-système habituelle, avec un rejet des partis en place, accusés d’inefficacité. »

« L’autre élément, très important chez Gert Wilders, c’est la stratégie originale utilisée pour critiquer l’islam. Un certain nombre de partis populistes de droite ou d’extrême droite ont compris que la meilleure manière de développer leurs thèses, c’était de ne plus le faire sur un registre xénophobe. »

« Wilders parvient à articuler son rejet de l’islam dans un registre quasi progressiste et laïc. Il brouille l’analyse. Il utilise par exemple les vieilles idées de l’égalité homme-femme, de défense de la liberté d’expression, contre l’islam. C’est une façon de détourner les valeurs et de les reprendre sous un angle très hostile. »

Une analyse que reprend Laurent Chambon sur le site Minorites.org, dans un texte intitulé « Retour à chaud sur les élections néerlandaises » (8 mars). Docteur en sciences politiques, chercheur à l’Université de Poitiers et spécialiste des minorités en politique et dans les médias, il a siégé pour le Parti travailliste à Amsterdam Oud-Zuid de 2006 à 2010.

« Une des inventions bénéluxiennes les plus populaires est une extrême droite post-coloniale et post-raciste (en tout cas dans sa forme), qui base son rejet des migrants sur des critères laïcs et “progressistes”. Le Vlaams Belang de Filip Dewinter en est un bel avatar flamingant et islamophobe, et Pim Fortuyn et sa LPF, Rita Verdonk et son Troots op Nederland (ToN, “Fier des Pays-Bas”) comme Geert Wilders et son Partij voor de Vrijheid en sont différentes versions néerlandaises.

Le Vlaams Belang a été le premier à savoir rassembler ouvriers flamands au chômage, commerçants angoissés, homos en cuir et juifs orthodoxes anversois contre les musulmans, alors que Jean-Marie Le Pen faisait encore des vannes lourdes sur les chambres à gaz ou le lobby juif. Dewinter arrivait déjà à mobiliser les minorités non-musulmanes flamandes avec la peur des musulmans. »

« Marine Le Pen s’essaye exactement à la même stratégie : elle décolonise et déblanchit son parti, pour passer d’un discours raciste, homophobe et sexiste à un discours républicain, tolérant envers les gays, les juifs et les noirs, mais très violent envers l’Islam. »

« La presse française hésite à qualifier d’extrême droite Geert Wilders et son parti, parce qu’il n’est ni antisémite, ni raciste, ni homophobe. Mais c’est justement ça, la nouveauté. La plupart des électeurs français enclins à voter à l’extrême droite n’ont pas connu ni l’Eglise toute puissante et sa messe en latin, ni la décolonisation ni même la guerre d’Algérie. La plupart des électeurs de banlieue ont des potes noirs, juifs, pédés ou arabes. Ils ont été à l’école ensemble, ils ont passé beaucoup de temps à tenir les murs des cités pendant leur adolescence, ils vont peut-être pointer ensemble au Pôle Emploi. » (...)

« Donc je récapitule : Wilders est en train de mettre en place l’extrême droite version 2.0 débarrassée de racisme, d’homophobie et de colonialisme. La plupart des partis sont contaminés, du VVD qui se gave des électeurs de Wilders là où il ne se présente pas, au Parti travailliste qui met de l’ordre dans son programme et ses rangs en fonction des canons wildériens. Et les partis du peuple (le CDA dans les campagnes, le SP dans les villes) se dépeuplent. Alors oui, Wilders ne s’est présenté que dans deux villes, mais son idéologie a gagné énormément de terrain, et pour citer notre Jean-Marie national, les électeurs préfèrent l’original à la copie. Il ne serait donc pas surprenant que le PVV devienne le premier parti du pays, et je ne vois pas la droite avoir des problèmes avec l’idée d’une coalition dirigée par Geert Wilders. Quant à son programme, la gauche travailliste ayant déjà rendu son appareil et son programme compatibles, la résistance ne devrait pas être énorme. »

« Dewinter a rendu xénophobe et nationaliste une grande partie du monde politique flamand, et Wilders est en train d’y parvenir aux Pays-Bas. C’est ça, la leçon politique que le Bénélux est en train de donner à l’Europe. Marine Le Pen y travaille en France, avec l’aide active d’Eric Besson, l’extrême-droite britannique y travaille aussi. Les pédés, les juifs et les noirs peuvent enfin respirer, enfin officiellement, mais si j’étais musulman je commencerais sérieusement à vérifier que mon passeport est encore valable, que j’ai de l’argent liquide disponible et une valise sous la main. »

Non, le visage de la xénophobie et du nationalisme haineux n’a plus les mêmes contours que dans les années 1930, ni même que dans les années 1960. Il n’en est pas moins inquiétant...

Alain Gresh

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