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EADS, trahi par le protectionnisme américain

mercredi 10 mars 2010, par Philippe Leymarie

Plus dur est l’atterrissage ! Le méga-contrat des 179 avions-ravitailleurs de l’US Air Force (35 milliards de dollars) échappe au constructeur européen EADS, allié pour l’occasion avec l’américain Northrop Grumman : ce dernier a « calé » devant les obstacles dressés par le Pentagone, qui a préféré favoriser l’américain Boeing. L’avionneur européen, qui avait remporté un appel d’offres précédent en 2008, ne fournira pas cet équipement de projection, crucial pour la première puissance militaire du monde. Et perd son pari, malgré dix ans de lobbying… et de dépenses : s’implanter aux Etats-Unis, où il aurait fabriqué – et vendu en dollars ! – ses appareils militaires… et civils, damant le pion à Boeing sur ses propres terres.

C’est un « manquement grave » aux règles de la concurrence, a accusé mercredi le premier ministre français François Fillon. Pierre Lellouche, secrétaire d’Etat aux Affaires européennes, a également vivement réagi au retrait de l’avionneur européen EADS de l’appel d’offres américain pour la fourniture d’avions ravitailleurs au Pentagone : « J’ai toujours été un partisan d’une Europe forte dans une alliance atlantique, mais c’est quelque chose qui marche dans les deux sens… La vérité est que nous sommes ouverts, et que certains sont totalement fermés, et ça n’est pas normal. Là, on a dépassé les bornes ! »

Cet ancien proche du président Jacques Chirac, qui joue le même rôle auprès de Nicolas Sarkozy, promet « des conséquences », et jure que « cette affaire n’est nullement close ». Mais, hors ces grands moulinets politiciens, que peut-il faire, sinon promettre que le président Nicolas Sarkozy, lui aussi, manifestera un jour, publiquement ou en privé, son grand courroux contre l’ami américain, son égoïsme, son protectionnisme ?

— Cette (saine) colère d’un atlantiste patenté, ancien président de l’assemblée parlementaire de l’OTAN, est cependant significative de ce qui commence à ressembler à une désillusion, dans les rangs gouvernementaux français, après un retour plein et entier dans le giron atlantique qui ne serait pas payé en retour. « Ce n’est pas la peine, s’énerve Pierre Lellouche, de demander aux Européens de contribuer à la défense globale, de se mobiliser pour la défense commune, si on leur dénie le droit d’avoir des industriels qui puissent travailler des deux côtés de l’Atlantique. »

— De fait, ce genre de décision disqualifie la défense européenne, même si elle est ramenée au statut de « pilier européen » de l’OTAN (comme cela est parfois entendu). « Il est bien évident, renchérit Lellouche, que si on doit se coucher devant le fait accompli du Pentagone et que personne ne doit rien dire, c’en est fini de notre crédibilité européenne. Il faut que l’Europe de la défense existe, pour cela il faut qu’une industrie existe et il faut se faire respecter. »

— L’affaire a au moins le mérite de rappeler qu’un marché d’armement est d’abord politique. Il y a peu de chances qu’une plainte de l’Union européenne ou d’EADS devant l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ait la moindre chance d’être examinée : ce type d’échanges ne relève pas du droit international classique, même si les mêmes avionneurs EADS et Boeing ont déjà ferraillé à l’OMC à propos des aides publiques reçues pour la conception et le développement de leurs prototypes.

— Tout n’est peut-être pas fini. On ne peut écarter tout à fait l’hypothèse d’une manœuvre tactique de la part d’EADS et de son allié Northon Grumman, à six semaines de la clôture définitive de l’appel d’offres : en 2008, déjà, Boeing avait fait mine de se retirer d’un précédent appel d’offres, juste avant qu’il ne soit remporté par l’avionneur européen. De plus, si le retrait européen s’accompagne d’une campagne de protestation, éventuellement relayée aux Etats-Unis, un revirement politique américain n’est pas tout à fait impensable, sous une forme ou une autre.

Leçon pour les atlantistes

L’Union européenne s’est contentée officiellement d’exprimer son « inquiétude », jugeant « hautement regrettable qu’un fournisseur important ne soit pas en mesure de répondre à un contrat de ce type » [1]. Le député UMP du Tarn, Bernard Carayon, à qui le site Internet du magazine Challenges a demandé quel appui il attend du côté européen, a répondu : « Je n’attends strictement rien de la Commission européenne et de José Manuel Barroso, qui ne risque pas de s’exprimer plus fort que pendant la crise financière, durant laquelle il a été inexistant. »

Le parlementaire français, qui y voit « une leçon pour les atlantistes », dresse une liste des « préjudices » subis par l’avionneur européen :

— le choix par le Pentagone du plus mauvais avion, celui de Boeing (ancien, petit, à moindre capacité et rayon d’action) ;
— la corruption au profit de cette entreprise de fonctionnaires du Pentagone (qui avait conduit à une annulation en 2003 de l’appel d’offres attribué alors à Boeing) ;
— la décision très politique du GAO, la Cour des comptes américaine, une fois le marché attribué à EADS en 2008, de faire rejouer ce match perdu ;
— la rédaction par le Pentagone d’un nouvel appel d’offres, avec un cahier des charges sensiblement modifié (avion plus petit, moins cher, etc.), conduisant de fait à une élimination de l’appareil européen (plus moderne, plus lourd, plus cher…) ;
— enfin, le lâchage de l’américain Northrop Grumman, c’est-à-dire de l’essentiel de la capacité de lobbying d’EADS aux Etats-Unis, probablement sous compensation au niveau des commandes militaires.

On notera qu’il ne s’agissait pourtant pas, avec cet avion-ravitailleur multi-rôle Airbus 330 MRTT, d’un équipement militaire offensif, mais du dérivé d’un avion civil, transformé en transporteur mixte (passagers, fret, carburant) ou en station-service, et non armé : les réserves qui peuvent être invoquées dans le cas d’armements ou de systèmes d’armes n’auraient pas lieu d’être dans ce cas. L’appareil d’EADS a d’ailleurs déjà été vendu à la Grande-Bretagne, à l’Australie, à l’Arabie saoudite.

Solution américaine

— L’avionneur européen avait beaucoup misé sur l’ouverture du marché américain : il comptait ouvrir une chaîne d’assemblage dans l’Alabama, et renforcer sa part de production en zone dollar, pour échapper aux variations de la monnaie de référence de l’aéronautique, qui l’ont largement pénalisé ces derniers mois. Il espérait ainsi pénétrer sur les terres de Boeing, mais s’est appuyé sur des alliés peu efficaces (comme le sénateur John McCain, candidat républicain malheureux à la dernière élection présidentielle américaine), alors que les démocrates défendaient « une solution américaine pour des travailleurs américains ». « L’US Air Force va avoir un ravitailleur moins performant que ceux de l’Arabie saoudite ou de l’Australie », lançait lundi Louis Gallois, le président exécutif du groupe européen, préférant présenter avec humour ce qui est une véritable catastrophe pour EADS…

— Le constructeur Boeing, qui n’est pas lui non plus au mieux de sa forme, devrait donc décrocher sans effort ce premier méga-contrait de 179 ravitailleurs d’un modèle ancien – le B 767 – dont il allait fermer la ligne d’assemblage à Everett (aucune commande en 2009) : une bouffée d’oxygène pour l’avionneur qui peinait dans le secteur militaire (la chaîne du transport C17 est menacée d’arrêt, les chasseurs F22 et F35 sont assemblés par Loockheed Martin, et les drones-vedettes du Pentagone sont trustés par General Atomics et Northon Grumman).

Analyse à ce propos de Vincent Lamigeon, un confrère de Challenges : « En calibrant l’appel d’offres des ravitailleurs pour l’appareil de Boeing, le Pentagone a donc fait de la politique industrielle. Mais discrètement, à l’américaine, en inversant les critères de choix de l’appareil par rapport à l’ancien appel d’offres qui avait vu la victoire de l’A330. Gageons que, tout aussi discrètement, le Pentagone compensera le manque à gagner pour le concurrent américain Northrop en lui accordant d’autres contrats ces prochains mois.

"C’est une sacrée leçon de pragmatisme – et de protectionnisme – que viennent de donner les Etats-Unis à l’Europe. A l’heure où la Direction générale de l’armement (DGA) envisage sérieusement d’acheter des drones américains Predator B pour l’armée française, au détriment du programme de drones 100% européen Talarion défendu par EADS, cette leçon mérite certainement d’être retenue. »

L’actuel secrétaire américain à la défense, Robert Gates, était partisan de l’offre EADS… au temps du président Bush. Mais il avait avalisé, ensuite, la rédaction d’un cahier des charges plus restrictif. Le même responsable discourait, au cours d’un colloque le mois dernier à Washington, dans le cadre d’un séminaire sur le nouveau concept stratégique de l’OTAN, devant un parterre d’huiles, dont des galonnés français comme le général Abrial, à la tête du « commandement de l’OTAN pour la transformation » :

« La démilitarisation de l’Europe – où une grande partie de l’opinion et de la classe politique est réfractaire aux forces armées et aux risques qui vont avec – est passée d’une bénédiction au XXe siècle à une entrave pour obtenir une sécurité réelle et une paix durable au XXIe… Non seulement une faiblesse réelle ou perçue peut être une tentation pour un erreur de calcul ou une agression ; mais, à un niveau plus fondamental, le manque de financement et de capacité rend difficile d’opérer et de combattre ensemble pour affronter les menaces communes. » Si l’on rapproche ce propos de l’affaire des avions-ravitailleurs, on peut lui rétorquer – comme M. Lellouche – qu’on ne peut vouloir tout et son contraire !

Dans « Le Monde diplomatique »

Le 6 mars 2008, le président Nicolas Sarkozy interrogeait : « Peut-on penser une minute que le contrat qu’a gagné EADS pour les avions ravitailleurs aurait été signé dans le climat de tension qu’on a connu entre la France et les Etats-Unis ? » Deux ans plus tard, le premier contrat de 35 milliards de dollars ayant été annulé et le nouvel appel d’offres du Pentagone ayant été jugé« biaisé » en faveur de Boeing, EADS a décidé de se retirer de l’affaire.

Les Européens imputent la décision de Washington au protectionnisme. Mais, en période de chômage record, les discours libre-échangistes n’engagent que ceux qui les croient.

  • « Protectionnisme », par Serge Halimi, avril 2008.
    Chacun savait que le jour où les Etats-Unis affronteraient simultanément une récession et un déficit commercial abyssal, la doctrine du libre-échange serait remise en cause par son avocat le plus influent.
  • « Du protectionnisme au libre-échangisme, une conversion opportuniste », par Ha-Joon Chang, juin 2003.
    Présenté comme une panacée pour le développement, le libre-échange constitue la référence commune à toutes les organisations multilatérales (FMI, OMC, Banque mondiale) et aux institutions européennes. L’histoire économique démontre pourtant qu’il s’agit là d’un mythe sans fondement, les pays libre-échangistes, en premier lieu les Etats-Unis et le Royaume-Uni, ayant bâti leur puissance sur un protectionnisme qu’ils diabolisent après-coup.

Notes

[1] La balance américaine de défense commerciale avec l’UE a toujours été nettement en faveur des Etats-Unis. En 2008, les Etats-Unis ont exporté pour 5 milliards de dollars, mais n’ont importé que 2,2 milliards de dollars de matériel de défense, précise-t-on à la Commission, soit un ratio historique du double entre exportations et importations.

9 commentaires sur « EADS, trahi par le protectionnisme américain »

  • permalien fernand :
    11 mars 2010 @10h46   »

    Merci pour le lien, Steph !

    Mais quel drôle de titre ! Pourquoi "trahi" ? Le protectionnisme américain était-il auparavant un allié d’ EADS ?

  • permalien Murmure :
    11 mars 2010 @14h15   « »

    @ M. Philippe Leymarie

    Vous semblez oublier ce chapitre en 2008, dans le feuilleton de la bataille des avions ravitailleurs américains :

    La critique porte d’autant plus maintenant que des rapports déposés au Sénat ont prouvé que plusieurs responsables de l’équipe McCain ont travaillé pour deux sociétés de lobbying ayant EADS comme client. Le groupe Loeffler, du nom de Thomas Loeffler, coprésident de la campagne du candidat républicain, et Ogilvy Government Relations, dont le vice-président de campagne Wayne Berman, est un associé, ont respectivement gagné 220.000 et 240.000 dollars en 2007 en défendant les affaires du groupe européen

  • permalien Ph.L. :
    11 mars 2010 @18h27   « »

    @Murmure

    Merci pour ces liens. Mais, si vous voulez bien relire le post ci-dessus, j’ai bien précisé - bien que sans entrer dans les détails - qu’EADS avait beaucoup misé sur le sénateur Mc Cain ...

  • permalien Patrick Rogel :
    11 mars 2010 @19h38   « »

    Sont bien naïfs ceux qui pensaient qu’Obama avait été élu pour défendre les intérêts de l’industrie européenne ou qui découvrent qu’un achat d’armement est politique. On croyait pourtant qu’on avait tiré les leçons en France des causes des déboires à l’export du Rafale et des raisons de son probable achat par le Brésil (Embraer ne veut plus dépendre de la technologie US). Donc, comme le rappelle The Economist, « le meilleur avion a perdu »... encore, tout en évoquant sans rire qu’EADS pourrait peut-être un jour fourguer son A400M à l’USAF (on est libéral, on croit à la concurrence non faussée on ne se refait pas...). Bref, pour en revenir à cette histoire d’A330 MRTT, on avait prédit que, vis à vis de ses alliés, Obama userait de manières plus élégantes, plus multilatérales que Bush. Il n’en est rien et les USA restent fidèles à eux-même. Meilleur avion, sûrement, mais à côté d’une offre de Boeing qui devrait, dit-on, permettre de sauvegarder ou de créer plus d’emplois (ce que Northrop-EADS n’a pas nié jusqu’à maintenant), le choix (politique) était logique et prévisible. D’autant plus prévisible que d’autres industriels comme BAe Systems ayant tenté l’aventure transatlantique ont, certes, connu des succès mais aussi des déconvenues : le procès pour n’avoir pas obtenu l’autorisation préalable des USA à la vente de Gripen (qui contient des composants US) à la République tchèque, les humiliations diverses sur le F-35 (abandon du réacteur F-136, refus de transfert des codes-source, etc...). Prévisible encore après que Robert Gates ait récemment tancé les membres de l’OTAN qui ne dépensent pas assez pour leur défense, c’est à dire à peu près tout le monde et en particulier la France qui n’y consacre que 1,7% de son PIB (au lieu de 2%). Quand les Européens ne considèreront plus leurs budgets de défense comme des variables d’ajustement, peut-être les USA les prendront au sérieux. Pour ce qui est de la France, après avoir lâché le Royaume-Uni sur le second porte-avions, elle ferait bien de répondre aux nouveaux et insistants appels du pied de Londres, tels qu’inclus dans son récent livre vert , plutôt que de pleurnicher...

  • permalien Murmure :
    12 mars 2010 @08h41   « »

    @ M.Philippe Leymarie

    Il espérait ainsi pénétrer sur les terres de Boeing, mais s’est appuyé sur des alliés peu efficaces (comme le sénateur John McCain, candidat républicain malheureux à la dernière élection présidentielle américaine),

    J’ai lu attentivement votre article. Mais il m’a semblé que vous n’avez pas assez souligné le fait que EADS a misé sur le mauvais cheval.

    C’est assez symptomatique d’une Europe qui ne voyait pas un Noir Président des États Unis.

    Et la perte d’un contrat aussi conséquent n’est pas le produit d’une trahison mais d’un jugement archipatelin.

    Mais ce n’est que mon avis. :)

  • permalien Ph. Arnaud :
    12 mars 2010 @16h23   « »

    A M. Leymarie

    Je m’étonne qu’on s’étonne de la conclusion de cette affaire. La lutte acharnée pour placer des matériels de guerre (et pas seulement des avions) ne date pas d’hier. Déjà, lors du renouvellement de la flotte des pays d’Europe du Nord (Belgique, Pays-Bas, Norvège, Danemark), qui vit la « victoire » du F-16 sur le Mirage F1 et le Viggen, le gouvernement américain avait lourdement insisté pour placer son appareil au détriment des Européens.

    Même chose pour les diverses tentatives des Européens pour contribuer à une défense commune, qui sont systématiquement mises sous le boisseau par les Américains.

    Et même les deux guerres du Golfe (1991 et 2003) qui ont aussi été, pour les Américains, une manière de montrer à leurs « chers alliés » (Européens et Japonais) que si ceux-ci avaient des excédents commerciaux avec eux, c’étaient eux, Américains, qui détenaient la clé des puits de pétrole…

    Il y a une grande satisfaction à constater que c’est le très pro-Américain Pierre Lellouche qui essuie un tel affront de la part de son pays préféré…

  • permalien Oeil d’Aigle :
    12 mars 2010 @19h06   « »

    Abandonner la partie n’était sans doute pas la meilleure solution pour conquérir l’Amérique. L’argumentation d’EADS est un peu courte, car c’est quand même le client qui décide ce qu’il veut !
    Mais cet appel d’offre est aussi et surtout un cauchemar pour le Pentagone : imaginez vous donc après avoir vu des agents condamnés par la Justice US puis une procédure invalidée par le GAO pour se retrouver en finale avec un seul candidat ! Et le cauchemar n’est sans doute pas terminé pour eux.
    Maitenant l’USAF n’est peut être pas aussi pressée ...

  • permalien J.B** :
    13 mars 2010 @11h52   « »

    ancien de M/car, j’aimerais bien comprendre la situation actuelle, envisagez-vous - vous qui connaissez bien ce pays - un prochain article sur le "merdier"malgache ?

  • permalien une bille :
    14 mars 2010 @08h54   «

    « C’est un « manquement grave » aux règles de la concurrence, a accusé mercredi le premier ministre français François Fillon. »

    Il est toujours émouvant de voir des irréductibles du bolchévisme tel M. Fillon brandir des règles supposées égalitaires.

    Si le Pentagone est le fleuron du complexe militaro-industriel américain, ce n’est pas pour résorber l’effondrement du marché de l’emploi en France !

    Chaque village à le sien, et il n’est pas toujours utile.

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