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« Le Jeu de la mort » ou la télé en zone extrême

Le 17 mars, France 2 diffuse un documentaire de télé réalité, « Le Jeu de la mort », où 81% des candidats à un jeu télévisé ont actionné des manettes susceptibles d’administrer des chocs électriques mortels à une victime consentante. Il s’agit bien entendu d’une mise en scène voulant démontrer l’étendue du pouvoir du petit écran. Mais en cherchant à expliquer « jusqu’où va la télé », la chaîne nous renseigne surtout sur les limites d’une expérience.

par Marie Bénilde, 13 mars 2010

Le 17 mars, à 20h30, la télévision française se livrera à une expérience sur d’authentiques cobayes humains qu’elle va transformer, le temps d’un jeu télévisé, en des tortionnaires en puissance. C’est tout le paradoxe du documentaire de Christophe Nick, intitulé « Le Jeu de la mort », qui sera diffusé ce jour-là sur France 2. Réitérant l’expérience de Stanley Milgram, menée au début des années 1960 dans un laboratoire de l’université de Yale, le documentariste s’est appuyé sur une équipe de chercheurs dirigée par la professeur de psychologie sociale Jean-Léon Beauvois pour vérifier si la télévision était bien en mesure de fabriquer de la soumission à l’autorité, comme dans la célèbre expérience reprise dans le film I Comme Icare, d’Henri Verneuil.

La transposition à l’écran d’une expérience

Contrairement à la BBC, qui a reproduit les conditions de l’expérience en laboratoire, en mai 2009, Christophe Nick ne s’embarrasse pas de blouses blanches. Son sujet n’est pas l’obéissance à une autorité scientifique, mais l’emprise de la téléréalité comme système de domination des consciences. Il a donc réuni quatre-vingt personnes parmi des candidats à un « pilote » d’un nouveau jeu télévisé devant être diffusé sur France Télévisions. Après un entretien avec le supposé producteur de l’émission, les candidats acceptent de participer à ce programme de divertissement, intitulé « La Zone Xtrème », où il devront administrer des « chocs électriques » à leur partenaire en cas de mauvaise réponse dans la restitution d’une liste de mots. Puis, le candidat se retrouve sur le plateau de « La Zone Xtrème », dans les studios habituels de ce genre d’émissions, à la Plaine Saint-Denis, et fait face une double pression : celle d’une authentique animatrice de France 2, Tania Young, et celle d’un public gonflé à bloc par un chauffeur de salles. Lumières crues, musique d’ambiance, gros plans... Pas de doute, tous les codes des jeux télévisés sont bien là. La mise en scène est d’ailleurs signée du réalisateur de « Fort Boyard » (France 2), Gilles Amado.

L’expérience de Milgram, qui a été rééditée une bonne vingtaine de fois en cinquante ans, ne trouve pas dans sa transposition télévisuelle des facteurs d’atténuation de la soumission. Bien au contraire. La présence d’un public décuple la tension qui pèse sur les individus et les incite à aller toujours plus loin dans la punition : 81% des candidats « questionneurs » vont ainsi jusqu’à la phase finale de l’expérience qui consiste à envoyer une décharge de 460 volts à la victime « questionnée » et supposée assise sur une chaise reliée à des bornes électriques (en réalité un acteur dont le questionneur et le public n’entendent que les réactions simulées : protestations, refus, révolte, souffrance et enfin silence). De son côté, l’animatrice revêt les habits de l’autorité légitime en répétant des injonctions déresponsabilisant le candidat, conformément au protocole de Milgram (« Ne vous laissez pas impressionner », « Nous assumons toutes les conséquences »...). Seule différence : l’appel au public qui intervient en dernier ressort pour achever de convaincre le participant de poursuivre le jeu (« Qu’en pense le public ? » Réponse : « châtiment », « châtiment »...).

Dans l’expérience de Stanley Milgram, seuls 62% des participants avaient été jusqu’à infliger des décharges supposées mortelles à l’individu soumis à la « question ». Avec « Le Jeu de la mort », non seulement cette proportion est encore plus importante (81%), mais la « désobéissance » y est toute relative : personne n’a refusé d’actionner la manette du « châtiment », sachant que neuf personnes ont arrêté l’expérience entre 100 et 220 volts et que sept ont attendu entre 320 et 420 volts. Auteur d’un documentaire sur la Résistance, Christophe Nick érige néanmoins en modèles les (trop rares) auteurs de ces actes d’insoumission. La référence au nazisme ainsi qu’au totalitarisme communiste est d’ailleurs évoquée par une des participantes (Milgram lui-même cherchait, à travers son expérience menée après le procès Eichmann, à comprendre les mécanismes psychologiques de soumission au nazisme).

La pulsion de mort

Si l’on suit le cheminement de Christophe Nick, il s’agit donc de montrer que la télé réalité peut conduire au pire, autrement dit à la mise à mort d’autrui. Partant de faits réels relevés sur les écrans du monde entier comme des accidents filmés, une séquence de roulette russe ou l’assassinat d’une femme par son ancien conjoint après une émission de télé-intimité espagnole, le documentariste entend démontrer que la transgression ultime se profile quand les télévisions en arrivent à faire sauter le tabou de la mort. Des images viennent en appui de la thèse d’une dérive toujours plus affirmée vers la satisfaction des plus bas instincts, comme la pulsion de mort. Après Eros et ses traductions pornographiques en « Loft Story », « Big Brother » ou « L’Ile de la Tentation », s’annonce Thanatos avec « Fear Factor » ou « Scarred » sur MTV, « The Shotgun accident », la dissection de cadavres etc. Après le déballage intime, l’humiliation des moins forts, l’élimination du maillon faible ou la promotion de l’adultère, la mise en scène de la mort achèverait un cycle d’insensibilisation progressive à nos valeurs profondes de civilisation éclairée. Et assurerait donc, en creux, l’avènement d’un monde barbare où tout est bon pour s’enrichir et avoir son quart d’heure de notoriété.

Mais ce noble objectif - qui est également servi par le documentaire du même Christophe Nick, Le Temps de cerveau disponible, diffusé le 18 mars - a t-il pour autant besoin de reconstituer l’expérience de Milgram à travers une adaptation sous le forme d’un jeu télévisé ? L’intérêt est sans doute de reprendre les armes de la télé réalité pour les retourner contre elle dans un documentaire coup de poing... Mais, malgré la construction de tout un appareil de légitimation scientifique, Nick ne saurait s’épargner un questionnement éthique qui rend problématique son expérimentation.

Les limites de l’expérience télévisuelle

1 - D’abord, Christophe Nick n’ignore pas que l’Association américaine de psychologie, qui réunit les chercheurs en psychologie sociale outre-Atlantique, recommande ne plus se livrer à une telle mise en scène en raison de « l’état de tension qu’elle provoque chez les sujets testés ».

« L’American Psychologist Association a donc décidé de ne plus cautionner d’éventuelles reprises et a demandé à la communauté mondiale des chercheurs de ne plus reproduire l’expérience », écrit-il lui-même dans le livre qu’il a cosigné avec Michel Eltchaninoff (1).

Les candidats sont en effet soumis à un stress qui est la résultante d’une violence psychologique exercée à leur encontre. Le documentariste ne peut se contenter d’évincer la question en s’appuyant sur les théories mécanistes de Jean-Léon Beauvois et en mettant en avant la tradition libérale de la responsabilité individuelle propre à l’école américaine.

2 - Le jeu télévisé « La Zone Xtrême » produit du conditionnement qui est moins le produit de la télévision que le résultat d’une mise en scène qui conjugue pression collective, déresponsabilisation et injonctions répétées.

Ou comme le dit Ignacio Ramonet, auteur de Propagandes silencieuses : masses, télévisions, cinéma (Gallimard, 2003) et ancien directeur du Diplo :

« Ce n’est pas tant la télévision en elle-même qui constitue un instrument de soumission que le dispositif qui l’entoure. Il s’agit d’un système (...). Je crois qu’au fond c’est le dispositif de la scène qui produit cet effet de soumission (2). »

3 - N’y a-t-il pas ensuite contradiction à dénoncer une spirale infernale qui amène la télé réalité à flatter les plus bas instincts humains et, dans le même temps, s’assurer une audience en convoquant le voyeurisme du téléspectateur ? Un tel travers eut été facilement évitable en floutant les visages des candidats « questionneurs ». Cela n’aurait rien enlevé à l’expérience même si, c’est vrai, le spectacle en eut été un peu altéré. Mais le producteur et la chaîne s’y sont refusés.

4 - A moins de considérer que la fin justifie toujours les moyens, et d’être ainsi peu éloigné de la pensée totalitaire, on ne peut aussi passer sous silence les lendemains qui déchantent pour les candidats testés. Comment sera perçue dans son environnement social, familial, professionnel la « prestation » du pseudo-tortionnaire ? Quelles en seront les conséquences individuelles ? Toute l’équipe de Christophe Nick s’est employée à rassurer les cobayes en leur disant que leur comportement a été parfaitement « normal » et qu’aucun ne doit se sentir coupable car, n’est-ce pas, nous sommes tous des victimes de l’emprise télévisuelle. Du reste, n’y a-t-il pas que trois personnes qui ont refusé d’apparaître à visage découvert ? Chacun est volontaire pour aider à une prise de conscience globale... Mais on peut aussi se demander si l’émission n’abuse pas de son cautionnement universitaire ou scientifique pour obtenir une forme de soumission à un projet de diffusion grand public. Cela ne vous rappelle rien ? Il n’est pas tout à fait sûr, en outre, que « Le Jeu de la mort » ne profite pas de la faiblesse d’individus qui préfèrent une petite notoriété, même négative, au néant télévisuel. Après avoir administré 460 volts, l’un d’eux demande en quittant le plateau à un membre de la production : « Est-ce que j’ai été bon ? »

5 - Enfin, « Le Jeu de la mort » se donne une apparence de représentativité statistique qui est très discutable. Les volontaires de l’émission ne viennent pas pour participer à une expérience scientifique sur la mémoire, comme chez Milgram, mais pour être associés au pilote d’un jeu télé. Autant dire que seule est représentée dans l’émission la catégorie très particulière des personnes susceptibles d’étrenner un jeu fictif, sans gain à la clé. Par ailleurs, il est hautement probable qu’un certain nombre d’individus n’ont pas cru une seconde à la supercherie organisée sous le label du service public, à travers un sorte de contrat ludique. Nick, qui a éliminé les candidats se référant à I comme Icare, précise qu’ils sont 17% à avoir déclaré qu’ils n’avaient pas cru à la réalité des chocs électriques, avant de leur asséner : « Qu’en savaient-ils ? » On peut regretter le présupposé qui consiste à voir un salaud qui cherche à se disculper plutôt qu’un contorsionniste qui cherche se jouer d’un système expérimental.

L’homme seul face à lui-même

Cela n’invalide pas, bien sûr, l’intégralité de l’expérience du « Jeu de la mort ». Si l’émission aboutit à déclencher un électrochoc salvateur dans l’esprit du public, elle aura atteint son but. Elle montre bien, de surcroît, en quoi la télévision est parfaitement adaptée à un mécanisme d’obéissance dans la mesure où elle produit de la solitude tout en fabriquant un besoin mimétique de ressembler à un public fédéré devant son écran. « La télévision vise une nouvelle manière de faire société, écrit Michel Eltchaninoff. Je suis seul, mais je participe avec intensité aux activités d’une masse humaine virtuelle (3). » L’un des participants au jeu le reconnaît d’ailleurs à sa façon en expliquant après coup - donc après avoir administré ses 460 volts - qu’il cherchait à coller à l’image qu’il a, en tant que téléspectateur, des candidats aux jeux télés. Ce n’était pas sa relation à l’autre qui occupait alors son esprit sur le plateau, mais la projection de son moi au centre d’un univers familier à son cerveau.

Le Temps de cerveaux disponible, qui suivra le 18 mars à 22h35, avec ses interviews fulgurantes de Bernard Stiegler, vient donc en complément indispensable au « Jeu de la mort ». On peut préférer quand Christophe Nick se fait analyste et journaliste plutôt qu’expérimentateur ou apprenti blouse blanche... Même si c’est dans l’intérêt de France Télévisions qui voit sans doute là l’occasion d’affirmer sa différence avec la télé privée.

Marie Bénilde

(1) L’Expérience extrême, éditions Don Quichotte, mars 2010, p. 50.

(2) Voir interview in Le Monde, supplément Télévision, 14-15 mars 2010.

(3) In Philosophie Magazine, « La Naissance de l’homme-foule », mars 2010, p. 52.

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