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Le blues des gendarmes

vendredi 26 mars 2010, par Philippe Leymarie

Le commandant de gendarmerie Jean-Hugues Matelly qui vient d’être radié des cadres par « mesure disciplinaire », sur décret du président de la République française, pour avoir critiqué le rattachement de son arme [1] au ministère de l’intérieur, n’est pas un cas isolé : le colonel Philippe Espié, ancien commandant du groupement de gendarmerie de l’Ardèche (et actuellement en poste à Haïti), avait également exprimé ses réserves, dans un lettre adressée il y a quelques semaines au préfet de son ancienne affectation…

« De ce qu’il me remonte du terrain, l’intégration de la gendarmerie au ministère de l’Intérieur n’est pas particulièrement bien vécue par les personnels de l’Arme, qui n’y trouvent aucun intérêt ni aucune plus-value », écrivait le colonel Espié au préfet de l’Ardèche, en janvier dernier – un an après l’intégration de la gendarmerie nationale, de statut militaire, au sein du ministère de l’Intérieur :

— les gendarmes n’ont pas le « sentiment d’être mieux défendus aujourd’hui qu’ils ne l’étaient au ministère de la Défense » ;
— les responsables du ministère de l’Intérieur « n’ont pas une connaissance précise et complète de notre Arme et de son fonctionnement » et « encore moins (de son) statut militaire, un gendarme restant pour eux un policier avec un képi » ;
— le colonel Espié « craint que cette intégration décidée par le politique ne conduise à court terme au démembrement de l’institution », et préfère « l’émulation » qui était la règle entre la police nationale et la gendarmerie ;
— les militaires « ne se reconnaissent pas dans les pratiques actuelles » du ministère de l’Intérieur, (notamment la « cogestion permanente hiérarchie-syndicats ») ;
— les gendarmes d’ailleurs « se sentent attaqués en permanence par (ces) syndicats » de police que l’officier qualifie de « très corporatistes ».

Risques pour la démocratie

Laurent Mucchielli, sociologue au CNRS, a étudié les conséquences de ce rapprochement entre policiers et gendarmes, et met l’accent – dans une récente « Note d’étape sur la fusion progressive de la gendarmerie et de la police » (PDF) – sur « l’éviction des gendarmes des agglomérations » et la disparition de la dualité police-gendarmerie qui « va dans le même sens que la disparition annoncée du juge d’instruction : les choses seront assurément plus simples, mais elles seront aussi plus risquées pour la démocratie ».

Le chercheur note au passage que « la fusion des deux polices sur le plan du renseignement fera disparaître un des éléments de la culture professionnelle des gendarmes (…) au sens de “l’information générale”, en liaison avec la doctrine de la “surveillance générale” et avec la nécessité d’être immergé dans un territoire et une population. Il ne s’agit pas pour les gendarmes d’une activité particulière et d’un type d’unité spécialisée, mais d’une mission générale relevant de la moindre brigade territoriale. En ce sens, c’est aussi le modèle de la proximité des gendarmes qui serait démembré ».

Police unique

Laurent Mucchielli estime que les gendarmes ont compris que l’avenir de leur métier était en jeu, comme le révèle un éditorial le mois dernier, en tête de la principale et plus ancienne revue de l’arme, L’Essor de la gendarmerie, organe officiel de l’Union nationale du personnel en retraite, d’ordinaire très légitimiste et peu critique. C’est signé de son rédacteur en chef, Jean-Claude Seguin :

« En l’espace de quelques petites semaines, et profitant une fois de plus de l’attention familiale aux fêtes de fin d’année, plusieurs décisions ont été prises en catimini :
— la captation au profit de la police de 23,5 millions sur le budget de la gendarmerie, histoire de boucler la fin du mois de décembre de nos chers amis de la maison d’en face ;
— la dissolution affirmée de huit escadrons, et la prévision d’en supprimer plusieurs autres ;
— la création, à la Direction générale de la gendarmerie, de trois directions d’administration centrale qui pourront être confiées à des préfets ;
— la prévision de la mise en place de 175 communautés d’agglomération qui passeront en police d’Etat, entraînant la suppression de nombreuses brigades, alors que, de 2007 à 2009 déjà, 250 unités de gendarmerie ont été rayées de la carte ;
— la fusion envisagée des sections de recherche avec les SRPJ, ce qui induira la perte de 1 300 emplois par application de la RGPP ».

« Pour schématiser, conclut cet éditorial, la transformation des gendarmes en gardes champêtres est réellement en marche. En privilégiant les policiers sur le plan indiciaire, on pousse même insidieusement les jeunes gendarmes à demander eux-mêmes, à terme, un rattachement à la police. Le mouvement est enclenché pour marginaliser la Gendarmerie, en attendant de mettre en place une police unique de statut civil ».

A petit feu

Pour sa part, le commandant Jean-Hugues Matelly, qui vient d’être licencié de la gendarmerie, menait de front une carrière militaire et une carrière de chercheur au sein du CNRS, où il travaille au sein du CESDIP, le département animé par Laurent Mucchielli. Le commandant avait notamment écrit « Police, des chiffres et des doutes », sur l’évaluation statistique des phénomènes de délinquance, et regretté fin 2008, sur une radio et sur Rue89, que « la gendarmerie (soit) enterrée, à tort, dans l’indifférence générale ».

La nouvelle de cette radiation a déclenché colère et incompréhension chez certains gendarmes, notamment Ronald Guillaumont, retraité à Plougastel-Daoulas (29), président de l’association Gendarmes et citoyens [2] :

« La direction de la gendarmerie n’a rien dit quand cet excellent officier a intégré le CNRS. Elle devait même en être fière. Aujourd’hui, parce qu’il s’est exprimé en tant que chercheur, parce qu’il a osé critiquer la pertinence du rapprochement police-gendarmerie, on le vire comme un malpropre ! Même à ceux qui ont terni l’image de la gendarmerie, et il y en a eu, on n’a pas réservé ce sort là ! C’est profondément injuste et insultant ».

Ronald Guillaumont affirme que « le malaise et la grogne ne cessent de monter », alors que « la gendarmerie disparaît à petit feu : les communes seront les premières concernées par la disparition de la gendarmerie. Il y aura alors celles qui pourront se payer une police municipale. Et celles qui ne le pourront pas. Elles ne pourront pas dire qu’elles n’ont pas été averties ».

Notes

[1] Le terme « arme » désigne une composante du corps militaire On parle d’arme de l’infanterie, de la cavalerie, du génie, etc.

[2] Ouest-France, 13 mars 2010

13 commentaires sur « Le blues des gendarmes »

  • permalien Jacques Polin :
    26 mars 2010 @14h15   »

    Les réformes en cours sont si évidemment navrantes qu’elles nécessitent de réduire au silence les contestataires. Menaçant !

  • permalien Dédé Ward :
    26 mars 2010 @16h30   « »

    Bonjour,

    Ceci est un message au tenancier de ce blog (M. Leymarie) ainsi qu’aux commentateurs bien informés.

    Peu au fait des spécificités de la gendarmerie par rapport à la police, je lirais volontiers un papier centré sur le thème de l’apport de la gendarmerie à la "vie de la cité" (ou de la campagne) mis en danger par les réformes en cours. Ces points sont sous-entendu dans ce billets, mais l’allusion laisse les ignorants comme moi dans l’obscurité. On sent bien que la perte de la gendarmerie aurait quelques conséquences "démocratiques", mais on a du mal à voir si ça dépasse la limitation de l’arbitraire de la police par une institution concurrente, et leur "émulation".

    Si ce n’est pas le cas (si l’intérêt de l’existence de la gendarmerie n’est pas autre que celui d’une police bis), faut-il dans ce cas doubler tous les services publics (ou ce qu’il en reste) pour éviter leur arbitraire (La Poste, EDF - ah non, plus-, Pole-Emploi, les impôts, le reste de l’Armée, La Santé, La justice, etc.) ? Ou au contraire ne suffit-il pas de renforcer le contrôle de la police par d’autres institutions, plus de moyens, et plus d’accès au citoyen (justice, IGS, etc.) en recouvrant les domaines de compétence pour une saine "émulation".

    Etant donné le point de vue "progressif" (pour aller vite) du Diplo, j’attendrai, dans un article complet ou des commentaires conséquents, que les principaux arguments tournent autour du "pourquoi les citoyens ne doivent pas se réjouir de la disparition progressive d’un service public, dont l’une des tâches est (notamment, mais parmi d’autres) la répression" et non autour de considérations "corporatistes" (même si celles-ci ont leur importance : tout le monde doit bien défendre son bifteck).

    A bon entendeur, en espérant des réponses nombreuses fournies, et aussi raisonnables que possibles, et cordialement, et dans l’attente de vous lire,

    un lecteur curieux.

  • permalien Yvan :
    26 mars 2010 @20h45   « »

    Je me demande à quel moment, on pourra utiliser le terme "police d’état".

    En attendant Jean-Hugues Matelly, va rejoindre au panthéon des fusillés pour l’exemple les Julien Coupat ou plus récemment, le hacker fou, ou encore de l’écolière en pyjama ou les manifestants "casse toi pauv’con" ou encore les téléchargeurs compulsifs.

    Comme toujours le message est simple, il est destiné aux gendarmes : "ce n’est pas parce que que vous quittez la Grande Muette, que vous pouvez l’ouvrir".

    C’est de la pédagogie.

  • permalien lululasardine :
    26 mars 2010 @22h02   « »
    Comme une différence

    Quel citoyen n’a pas été confronté un jour à la police ou à la gendarmerie.
    Pour ma part j’ai ressenti une énorme différence :
    la police est trop souvent vindicative. Dans la pratique, ses prérogatives sont "souples" pour ne pas dire aléatoires. Où l’insulte gratuite le dispute à la menace inutile. La police est si peu regardante sur les droits des citoyens et sur les devoirs de l’agent que même s’ils arrivent à maintenir l’ordre c’est au prix de rancœurs tenaces.

    Coté gendarmerie, on sent que les procédures sont codifiées. Pas de tutoiements intempestifs ni d’insultes. Le recourt à la force est proportionnel à la menace. (conforme à la culture militaire : établir l’autorité en préservant le dialogue et en montrant sa force pour mieux ne pas s’en servir)

    J’ai plus de 50 ans, j’ai quelques amis gendarmes comme j’ai des amis boulangers ou médecins ou autre mais aucun ami policier, ni aucun ami truand d’ailleurs. Allez savoir pourquoi.

  • permalien Xavier Bignet :
    27 mars 2010 @01h23   « »

    Pour l’instant les gendarmes sont des militaires, ce qui implique qu’ils ont le devoir de désobéir à un ordre manifestement illégal, comme le précise l’article 7 de l’instruction 201710. Evidemment, il est difficile de déterminer l’illégalité d’un ordre que l’on suppose donné par l’État, qui a sa raison (on va dire ça comme ça...), et encore plus de contester une hiérarchie qui, par définition, maintient la discipline par la peur. Cela dit, anéantir la gendarmerie, c’est anéantir le risque que quelques téméraires réussissent à faire un peu trop de bruit, le cas échéant. Ceci s’ajoutant à la précarisation de la police, donc à sa démotivation, donc à sa décrédibilisation, donc à son inefficacité, donc à sa stigmatisation, donc à sa brutalité, et tournant en boucle à l’infini, on imagine sans peine les dérives que cela peut entraîner.

    En vérité, ce n’est pas la démocratie qui est en danger, mais la dictature qui se protège.

    Xavier Bignet, goûte avec délice l’expression "défendre son biftek" quand il s’agit des forces de l’ordre...

  • permalien une bille :
    27 mars 2010 @06h26   « »

    @Dédé Ward,

    « On sent bien que la perte de la gendarmerie aurait quelques conséquences "démocratiques", mais on a du mal à voir si ça dépasse la limitation de l’arbitraire de la police par une institution concurrente, et leur "émulation". »

    "Concurrence", appartient au vocabulaire des épiciers, "émulation" à celui des coaches ou des DRH. effectivement dans ce cas vous pouvez parler de "démocratie" (avec les guillemets), qui est synonyme d’oligarchie.

    Utilisez le mot juste et tout s’éclairera pour vous.

    En l’occurrence s’agissant de Démocratie, le mot contre-pouvoir, me semble plus adapté, car c’est lui qui fait la différence entre la Démocratie et la "démocratie".

    "Pour qu’on ne puisse pas abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir."

    Montesquieu -L’Esprit des lois - 1748

    Surtout quand à force de persuasion ("les gens ni comprennent rien", "ça ne les intéresse pas", "on ne tient pas compte de leur avis", "ils ont d’autres problèmes", "c’est le jour de l’ouverture de la pêche à la truite"), cette Démocratie par le nombre d’abstentionnistes se transforme de facto en démocratie représentative qui une fois les contre-pouvoirs détruits se transforme en oligarchie. (wikipedia).

    La conjonction de la destruction systématique des contre-pouvoirs (juge d’instruction, gendarmerie, presse, éducation) et l’invitation à l’abstention, par un discours mensonger (le vote contre le projet de constitution européenne, a bien empêché l’adoption d’une constitution européenne contrairement à ce que les discours sur le traité de Lisbonne ont voulu faire croire), trahi une volonté délibérée de détruire les principes républicains.

  • permalien le para du 71 :
    28 mars 2010 @12h30   « »

    Le rapport que les gendarmes avaient avec la population permettait à ceux-ci des enquêtes de terrain que n’auront pas forcément la police. Si à plus ou moins long terme la gendarmerie venait à disparaître ce qui ne m’étonnerai pas, la résolution de crimes et de délits seraient plus difficile pour les policiés car ce travail de proximité dû à l’éloignement de ceux-ci ne le permettrait pas. A ce jour il est grave d’avoir cette notion de profit avec un service de l’état qui met en danger le pays car plus aucune force de protection ne sera en place en cas d’intrusion venant de l’extérieur.

  • permalien Tchavolo :
    29 mars 2010 @20h18   « »

    Effectivement, quoiqu’on pense de la gendarmerie, détruire ainsi tout un métier revient à faire disparaître une culture professionnelle et des connaissances que plus personne ne transmettra. Par ailleurs, Laurent Muchielli lui-même insiste bien sur l’idée que la police de proximité est le maillon faible en France et cette faiblesse dessert aussi bien la police judiciaire que la police de renseignement ou de maintien de l’ordre. Enfin, on voit encore une fois les dégâts de cette RGPP criminelle. Pourquoi, au lieu de manifestations disparates, de grèves perlées, ne pas commencer une grève générale contre la RGPP, cet ennemi commun, la seule vraie politique qui nous gouverne depuis juin 2007 !

  • permalien Stag :
    30 mars 2010 @08h41   « »

    On ne peut pas éliminer la Gendarmerie, c’est simplement impensable, ils sont en théorie les garants de la république et de la sécurité présidentielle. L’ Armée a ses valeurs et idéaux, c’est une philosophie, une culture. La Gendarmerie, c’est une institution. La Police c’est autre chose. C’est vrai qu’il y a aucun intérêt et aucune plus valu, dans ce rapprochement.

  • permalien franco46free.fr :
    27 avril 2010 @13h43   « »

    je suis pour la fusion entre la police et la gendarmerie.ils disent qu’il ya un manque d’effectif dans les 2 corps.ben c’est le moment de fusionner et de redecouper les zones.certes la gendarmerie est peut ètre une vieille insitution, plus vieille que celle de la police, mais nous sommes en 2010.et il est tant d’évoluer.le metier est le meme que les policiers .les gendarmes se plaignent de ne pas etre representer syndicalement.ben la avec la fusion ils le seront.et puis je ne trouve pas logique quil y ait une police militaire.pour moi elle doit etre totalement civile.on dit oui mais en cas de coup d’etat .ben en cas de coup d’etat il ya l’armee qui est la.donc sur ce point je suis tout a fait d’accord avec le gouvernement bien quil ne parle pas de fusion, pour le moment !.et je dirais que la fusion est indispensable,comme ca il n’y aura plus de guéguerre entre les 2 corps et les affaires seront élucidées plus rapidement.rappelez vous de l’affaire grégory.
    par contre en ce qui concerne la radiation du gendarme matelly .il est vrai qu’elle est injuste comparé a des gendarmes qui ont commis des faits bien plus graves comme l’affaire des paillottes.eux n’ont pas ete radié, je crois. et le mouvement de greve quils ont fait en tenue en 2001.il aurait fallu virer tous les gendarmes qui ont fait greve.non , c’est pas serieux !!meme si le gendarme est tenu au droit de reserve, ils peuvent s’exprimer un minimum sans pour autant que ca viennent affecter l’institution.donc je soutiens le gendarme mattely pour son retour a la caserne.

  • permalien isabelle voidey :
    18 juin 2010 @07h07   « »

    [b]FEU LA FUSION POLICE - GENDARMERIE [/b]

    L’article, résultat de 8 mois d’enquête, est sorti cette nuit, 17 juin 2010.
    Sur C4N, sur Agoravox, et de nombreuses plateformes, dont le site relation presse et ToBCom

    [url]http://www.agoravox.fr/actualites/s... [/url]

    L’auteur accorde l’autorisation de diffusion de l’article sur les sites, blogs, et journaux, à condition de ne pas le dénaturer, de citer l’auteur et de placer un lien vers la source.

    [url]http://isabelle-voidey-to-b-com-ass...
    [/url]

  • permalien muscari :
    7 novembre 2010 @07h22   « »

    Je lis dans l’historique de l’Essor qu’à partir de 1972 " le concept " a évolué grâce à la reprise du journal par monsieur Revise.A la vérité le journal dès cet instant pour attirer un lectorat a sapé l’esprit de discipline de notre arme dont c’était la vertu première.Des ambitions diverses ont fait le reste avec en corollaire les Irlandais de Vincennes, les écoutes de l’Elysées, les paillottes corses etc....toutes choses scandaleuses qui ont ébranlées les politiques les mieux disposés envers la Gendarmerie. La messe est dite et je crains que le pire soit à venir......
    Muscari

  • permalien MATTEACCIOLI :
    26 janvier 2011 @11h39   «

    J’ose espérer que l’ensemble des militaires de la gendarmerie ainsi que tous les retraités se souviendront lors des prochaines élections présidentielles de ce qui a été fait au Cdt.MATELLY ainsi qu’au Colonel ESPIE.

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