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Le Japon, la Poste et les promesses électorales

mardi 6 avril 2010, par Martine Bulard

Il arrive qu’un premier ministre élu sur un programme l’applique. Il arrive même que, parmi ses promesses de campagne, figurent des mesures franchement antilibérales, à défaut d’être totalement progressistes. Alors, la presse se déchaîne. Le Japon ne fait pas exception à la règle.

M. Hatoyama Yukio, qui a pris ses fonctions de premier ministre en septembre 2009, après la victoire du Parti démocratique du Japon (PDJ) aux législatives, avait déjà eu la bonne idée de stopper net la privatisation de la Poste, lancée par M. Koizumi Junichiro et amorcée par ses successeurs. Cette dernière était devenue un symbole de la libéralisation à marche forcée du pays, menée par l’équipe du flamboyant premier ministre de l’époque, américanophile convaincu, partisan du tout marché. Elle a pourtant contribué à faire chuter le parti libéral démocrate (PLD), au pouvoir sans interruption ou presque depuis la fin de la seconde guerre mondiale, au profit du parti de M. Hatoyama (Lire Odaira Namihei, « Pourquoi le Japon a basculé », Le Monde diplomatique , octobre 2009).

Il faut dire que la Poste japonaise ne représente pas seulement ces boîtes aux lettres rouges que l’on peut voir un peut partout, et ces bureaux signalés par un « T » tout aussi rouge (24 000 bureaux sur l’ensemble du territoire) – activité au demeurant déficitaire — : c’est aussi et surtout la plus grande banque du monde. Ses actifs financiers dépassent les 300 000 milliards de yens (2 433 milliards d’euros). Une manne sur laquelle tous les financiers de la planète auraient volontiers fait main basse. D’où les pressions des Américains et des « experts » en tout genre pour la privatisation de ce fleuron.

Or, non seulement M. Hatoyama a arrêté le processus, mais, le 30 mars dernier, il a accepté le plan de valorisation du groupe public, proposé par son ministre chargé de la réforme de la poste, M. Kamei Shizuka, « le samouraï anti-marché », comme le nomment ses détracteurs. Le plafond de dépôt autorisé sur les comptes postaux est multiplié par deux, passant à 20 millions de yens (environ 157 000 euros par personne). Celui des revenus tirés d’une assurance est également fortement augmenté. De quoi attirer l’épargne des Japonais… au grand dam des banques privées. La Poste pourrait donc connaître une nouvelle jeunesse.

Derrière la vertu, la dette publique

Très naturellement, M. Hatoyama pare son geste de toutes les vertus démocratiques : il a promis, il a fait. Il serait plus juste de dire qu’il joint l’utile à l’agréable. En permettant à la Poste de drainer les bas de laine des Japonais, il s’assure qu’elle pourra continuer à souscrire les emprunts d’Etat qui ne manqueront pas de grimper. La Poste joue pour Tokyo le rôle que tient la Chine vis-à-vis des Etats-Unis. D’ores et déjà, les trois quarts de ses actifs financiers sont constitués de Bons du Trésor nippons.

Voilà pourquoi le Japon peut afficher l’une des dettes publiques les plus fortes du monde (173 % du produit intérieur brut en 2008, près de 200 % cette année [1]) sans être menacé par « les marchés », comme on dit maintenant pour masquer l’identité des banques spéculatives, ou par un quelconque Fonds monétaire international. Tokyo ne rend des comptes qu’à sa population, qui a un haut niveau d’épargne (en raison notamment du vieillissement et des problèmes de retraites) et qui est suffisamment traumatisée par l’explosion de la bulle immobilière des années 1990 pour préférer les placements garantis par l’Etat aux fonds spéculatifs.

En protégeant son protecteur la Poste, M. Hatoyama essaie de se donner un peu d’air budgétaire pour relancer la machine nippone, en panne depuis deux décennies, et tenter, comme il l’a promis, de reconstruire le consensus à la japonaise par l’amélioration de la protection sociale. Le gouvernement a poussé la Poste à titulariser 20 000 des 40 000 employés précaires. Le budget pour l’année 2010-2011 voté fin mars prévoit de nouvelles allocations familiales et quelques mesures sociales… Une urgence, car, un peu plus de six mois après son arrivée au pouvoir et à quelques encablures des élections sénatoriales de juillet prochain, le premier ministre dévisse dans les sondages. Pour cause de scandales financiers qui l’éclaboussent – il a « oublié » de payer le fisc sur l’argent donné par sa richissime mère [2] – et qui secouent son entourage (notamment le célébrissime président du PDJ Ozawa Ichiro). Pour absence de résultats tangibles dans la vie quotidienne de la grande majorité de la population.

Mais ce n’est pas ce qui agite la presse nippone, dressée vent debout contre la réforme de la Poste, qui mettrait en péril les petites et moyennes entreprises – c’est toujours au nom des petites gens que les gros défendent leurs intérêts. Même le grand quotidien de centre gauche, Asahi Shimbum, prend un ton vengeur et vindicatif dans son éditorial du 1er avril : « Malgré les objections de plusieurs ministres d’Etat, Hatoyama a approuvé le plan de réforme postale », jugé « simpliste ». Et de joindre dans un même lot cette réforme (qui pénalise les banques privées) et les négociations pour trouver une autre localisation à la base militaire américaine de Futenma (crime de lèse-Amérique). Sans appel, le quotidien conclut : « Le leadership [de M. Hatoyama] semble être si faible et imparfait que ses qualifications en tant que chef de la nation doivent être remises en question. Ce sentiment a été exprimé par le président du Parti libéral-démocrate Tanigaki Sadakazu. Nous sommes d’accord. » A Tokyo comme ailleurs, on ne badine pas avec l’argent pas plus qu’avec l’armée – américaine de surcroît.

Notes

[1] Il s’agit de la dette brute. Si l’on tient compte des actifs financiers détenus, la dette s’élève à 107 % du PIB en 2008 – ce qui n’est déjà pas si mal. Lire notamment Claude Meyer, Chine ou Japon. Quel leader pour l’Asie, Les presse de Sciences Po, Paris, 2010.

[2] M. Hatoyama est l’héritier de la famille fondatrice de Bridgestone (les pneus).

5 commentaires sur « Le Japon, la Poste et les promesses électorales »

  • permalien Mika :
    6 avril @13h21   »

    Une fois de plus, la démocratie ainsi que l’intérêt général subissent les attaques de l’oligarchie (politique, financière et médiatique) en place.
    Même si les motivations du premier ministre ne sont pas "pures à 100%", il est vital pour le Japon de tenir bon (et pour la France d’en prendre de la graine).

  • permalien GUS HARPO :
    8 avril @08h14   « »

    L’argent n’a pas d’odeur, il n’a que des esclave et quant il donne du bonheur il rajoute des entraves.

  • permalien Tof :
    8 avril @15h24   « »

    Comme dit Mika, la France pourrait en prendre effectivement de la graine. Ici la Poste justement semble être un service public en danger et c’est bien dommage car cela se fera au détriment des campagnes. Mon agence au pair

  • permalien imothep :
    11 avril @01h36   « »

    La mondialisation est une réalité,les anglo saxon ont réussit au contre toute attente à imposer leur doxa éconiomique,la dérégulation à tout crin relayer par des médias du monde entier et les politiques dont la biographie de certains membres surtout dans les pays de l’hémisphère nord rencontre des fondations us au cours de leur scolarité.
    En captant les fonds mondiaux par des dérégulations sauvages du secteur financier ,on permet aux usa de vivre à crédit sur le dos su monde en faisant fonctionner la planche à billet et en vendant des bons du trésor aux gouvernement chinois.
    Lequel est pris dans la spirale car en se débarassant de cecis elle risque de tout perdre car il s’agit de monnaie de singe,le dollars n’étant plus adosser à l’or ne vaut plus rien.
    Continuons à cautionner ce système inique,bientot la créature échapera à ses maitres,et il n’y aura aucun endroit sur sur cette terre et la richesse ne mettra personne de façon définitive à l’abri,les journaleux complices des politiques qui eux memes servent la soupe aux banquiers subiront la colère populaire.

  • permalien La_Tokyoite :
    15 mai @18h26   «

    Ce n’est que par la chance que Hatoyama est devenu premier ministre... Son incapacité, voire celle de son parti, était de plus en plus visible depuis son élection et sa faille au dialogue pour le transfert des bases militaires américaines déclenche notre dégout pour sa politique qui ne favorise que les étrangers (notamment les immigrés coréens et chinois) alors que les Japonais se trouvent dans l’impasse économique absolue.

    Si Hatoyama agit ainsi, ce n’est qu’il veut opposer tout ce que faisait le PLD !

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