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« White Material », un film de Claire Denis

« Affaire de Blancs »

par Françoise Feugas, 12 avril 2010

« Quelque part en Afrique, dans une région en proie à la guerre civile, Maria refuse d’abandonner sa plantation de café avant la fin de la récolte, malgré la menace qui pèse sur elle et les siens (1). »

Le laconisme du synopsis correspond bien au récit que fait Claire Denis de la genèse du film. Isabelle Huppert lui avait proposé d’adapter le roman de Doris Lessing, Vaincue par la brousse (2), qui a manifestement déjà inspiré la réalisatrice de Chocolat en 1988 : les rapports complexes de domination, marqués par un mélange d’attirance et de répulsion entre une Blanche et un domestique noir. Mais le roman de Doris Lessing a pour cadre la Rhodésie des années 1940, et Claire Denis voulait raconter « une histoire plus contemporaine (3) ». Fin 2004, un raid de l’aviation ivoirienne contre les forces françaises de l’opération Licorne entraîne une riposte de l’armée française, qui détruit les avions militaires ivoiriens. Des pillages, des exactions et des manifestations anti-françaises à Abidjan s’ensuivent, conduisant plus de 8 000 ressortissants français (sur un total de 13 000) à fuir en masse. « Au journal télévisé, je voyais l’armée française qui évacuait des expatriés de Côte d’Ivoire… J’avais vu la scène de l’hélicoptère avec des Blancs qui refusaient de partir. Je suis partie de là et j’en ai parlé au producteur qui a contacté Marie N’Diaye pour savoir si elle voulait écrire le scénario avec moi (4). »

On pouvait en effet s’interroger sur le refus de quitter un pays en guerre, de la part de ces expatriés blancs – en particulier français – directement menacés par des « patriotes » descendus dans la rue, armés et scandant des slogans dont l’un des plus célèbres était : « Xénophobe, et alors ? » (5). Il y a dans cette obstination à rester la conviction que la violence ne peut pas atteindre ceux qui sont là depuis longtemps, qui ont « fait leurs preuves (6)  », et que ces « preuves » protègent : ils sont de bons patrons qui ne ménagent pas leur peine, ne font pas d’histoires et ne se mêlent pas de politique. Pourquoi donc seraient-ils inquiétés ? Il suffit de faire le gros dos et d’attendre que ça passe. Formidable déni des effets d’une misère endémique de longue date au milieu de laquelle vivent quelques privilégiés... dont ils sont. White Material explore, questionne et met en scène la déraison de ce refus en le conjuguant à l’idée préexistante d’« un territoire clos, mais dont la clôture serait fragile. Un territoire à inventer quelque part en Afrique, sans avoir besoin de préciser où » (7).

La terre et l’exil

L’immense majorité de ces Blancs ne travaille ni ne possède la terre. Les planteurs représentent une infime minorité dans la plupart des pays africains, en particulier des anciennes colonies françaises. En choisissant cependant un personnage de patronne de plantation, Claire Denis et Marie N’Diaye interrogent le sens et la justification de cette présence post-coloniale ; ainsi, alors qu’ils vivent là depuis plusieurs générations, comme c’est le cas de la famille de Maria, ces enfants de colons (une infime minorité en réalité) sont en quelque sorte apatrides, accrochés à une terre, à des biens hérités de l’époque coloniale, étrangers à eux-mêmes et au pays dans lequel ils vivent, indifférents surtout, quasiment par tradition, à la misère qui les entoure.

Maria est patronne et entend le rester, une « chance » qu’elle ne retrouvera pas dans le pays dont elle a probablement conservé la nationalité – la « métropole », disait-on autrefois. Le personnage incarné par Isabelle Huppert, dont la peau est si blanche dans la lumière crue qu’elle en devient emblématique, échappe malgré tout au schéma classique : c’est une femme et une patronne, mais elle n’est pas réellement propriétaire de l’entreprise, elle ne fait partie des héritiers de la colonisation que par alliance, pourrait-on dire. Hormis la jouissance d’être « patronne », d’où lui vient alors cet entêtement aveugle à rester dans la plantation de café qu’elle « gère » ? De l’attachement à la terre, dit Isabelle Huppert : « [Maria] n’a pas choisi de planter du café par intérêt vénal ou par hasard. Le café, c’est la terre. La terre, c’est la sève. La sève, c’est l’appartenance. Et l’appartenance, c’est l’identité, autrement dit ce qui constitue l’individu. Elle ressent l’exil, qui la menace, comme une immense douleur (8). » Mais travailler la terre, produire et même procurer du travail à d’autres ne donne aucune légitimité au colon, où qu’il soit. C’est ce que Maria apprendra à ses dépens. Car le maudit héritage colonial, c’est l’impossibilité d’être de quelque part : être né là, y avoir toujours vécu mais ne pas pouvoir s’en réclamer, avant même qu’une politique répressive et anti-étrangers y soit appliquée, en raison du poids du passé et d’une histoire qui a fait de ces petits Blancs les patrons de plus pauvres qu’eux.

« White Material » fait irrésistiblement penser à l’expression familière en Afrique francophone : « affaire de Blancs », qui renvoie ad patres les Blancs, leurs choses et leur idiosyncrasie, leurs objets et leur irréductible différence tout à la fois. Dans le film, un enfant-soldat a trouvé un briquet portant les initiales de la famille des planteurs. « White material (9) », répond-il avec quelque mépris au chef rebelle qui lui demande ce qu’il tient dans la main : une chose luxueuse et incongrue pour ceux qui sont réfugiés dans la forêt aux abords de la plantation, enfants et adolescents misérables que l’on verra bientôt se partager le butin d’une pharmacie pillée et manger des gélules colorées comme autant de bonbons. Le film met en scène avec une grande économie l’évidence de leur pauvreté, menace de destruction pour les « affaires de Blancs » convoitées, et en fait clairement la racine d’une violence qui s’exerce avant tout sur les biens des possédants, voués au pillage ou à la destruction.

En écho, une autre séquence montre deux de ces enfants armés, qu’on a vu tenter d’assassiner le fils de Maria nageant dans la piscine, pénétrer dans la maison des Blancs en leur absence. Subjuguées, les « petites marmailles » essaient silencieusement le confort des fauteuils et enfouissent leur visage dans les serviettes de bain... Tout est dit.

Douceur des corps d’enfants africains dans la pénombre de la maison des planteurs blancs, corps couchés des hommes résignés ou malades, du chef rebelle blessé, contrastant avec la frêle et enfantine silhouette d’Isabelle Huppert-Maria, debout et pieds nus dans la poussière rouge... Le formalisme de Claire Denis n’est pas un parti pris purement abstrait, un pur travail de la forme au préjudice du sens. Il allie ici la recherche esthétique à un choix narratif de focalisation externe, peut-être induit par l’écriture de Marie N’Diaye dont le style âpre sied si bien à l’actrice. Le spectateur ignorera jusqu’au bout le monde intérieur des personnages, mais leurs émotions sont perceptibles, elles passent sur les visages comme des ciels changeants et vibrent dans leurs gestes. Il y a en chacun d’eux « un pauvre cheval innocent qui peine (10)  », un animal traqué qui écoute les bruits du danger approchant ou qui, blessé, se terre. Qui peut mordre ou se soumettre, selon la vibration du moment ou l’intensité de sa peur de l’autre...

White Material est une plongée au cœur de la menace d’une violence hors cadre dont personne n’a la clé, sur laquelle aucun discours ne se greffe. L’aveuglement est la tragédie.

White Material, un film de Claire Denis, en salles depuis le 24 mars, durée : 1 h 42.

Françoise Feugas

(1) Synopsis du film présenté dans le dossier de presse.

(2) Titre original : The grass is singing, 1950.

(3) « White Material : les derniers feux d’une domination blanche », entretien avec Falila Gbadamassi, Afrik.com.

(4) Idem.

(5) Lire Colette Braeckman, « La grande fatigue des Ivoiriens », Le Monde diplomatique, septembre 2004.

(6) Interview de Claire Denis sur France Info, 23 mars 2010.

(7) Dossier de presse du film, www.whitematerial-lefilm.com

(8) Idem, « Entretien avec Isabelle Huppert », p. 10.

(9) Les personnages s’expriment parfois en français, parfois en anglais. Ce brouillage, voulu par le scénario, fait allusion au Cameroun, seul pays bilingue par son histoire coloniale, ou encore au Rwanda actuel, où l’anglais des exilés tutsis du Front patriotique rwandais (FPR), venus de l’Ouganda, tend peu à peu à supplanter le français.

(10) « Dans l’homme le plus méchant, il y a un pauvre cheval innocent qui peine. » Marcel Proust

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© Le Monde diplomatique - 2016