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Kaboul, vu de Bruxelles

L’OTAN joue son avenir dans le lointain Afghanistan, où elle a engagé la plus lourde intervention militaire de son histoire. Une guerre qui ne dit pas son nom, et que beaucoup considèrent comme perdue. Recueillis ces derniers jours au siège de l’Alliance, à Bruxelles, ces commentaires n’engagent que ceux qui les tiennent, et doivent rester anonymes. Revue de détail...

par Philippe Leymarie, 4 mai 2010

Barack Obama met ses pas dans ceux de son prédécesseur : l’augmentation des effectifs en Afghanistan n’a pas été décidée de manière concertée. « On » (Washington) a dit aux partenaires : « Le gâteau est celui-là : qui en prend ? » Et ainsi, jusqu’à ce qu’il soit entièrement découpé… En fait, M. Obama redevient unilatéral... Sa ligne : il faut en sortir, la fin justifie les moyens. Pour faire accepter par son opinion l’envoi de renforts, il a dû lancer un compte à rebours pour le départ de ses soldats d’Afghanistan : c’est une difficulté. Même si, déjà, on ne parle plus de « retrait », mais de déflation progressive, en parallèle avec la montée des troupes afghanes, et avec les Européens qui resteront en soutien.

Les Européens traînent les pieds en Afghanistan. En cause : la confusion dans les buts de guerre ; le manque de concertation avec le parrain américain ; le décrochage de l’opinion, qui n’a pas emboîté le pas aux Américains, lancés à la poursuite d’Oussama Ben Laden (« Wanted ») ; le double commandement US, exercé à la fois sur les GI’s et sur les troupes de l’OTAN ; la recrudescence de la production et du trafic de drogue ; la concurrence UE-OTAN…

Une « guerre des perceptions » : le mot est du général Stanley McCrystal, qui commande à la fois l’opération OTAN en Afghanistan (ISAF) et le contingent autonome américain (déployé au titre d’« Enduring Freedom »). La difficulté majeure : la population afghane « ne nous perçoit pas comme apportant des conditions meilleures », et l’opinion européenne ne voit pas en quoi sa sécurité est menacée depuis les lointaines montagnes afghanes… La stratégie du général McCrystal n’est pas de chercher un « tableau de chasse » des talibans, mais de « renverser l’espérance finale du gain » avant l’année prochaine, « à défaut de créer un sentiment de sympathie » ; et de gagner le maximum de temps pour changer les perceptions, convaincre que « les Afghans eux-mêmes préfèrent qu’on y soit », ce qui influera favorablement sur les opinions publiques occidentales.

Les offensives décidées par les Américains. L’actuel contingent militaire étranger en Afghanistan — 110 000 — dépasse l’effectif des Soviétiques des années 1990. Il sera de 150 000 avant la fin de l’année. Mais c’est peu dans un pays aussi immense, face à des talibans plus combatifs que prévu. Le dernier rapport semestriel remis au Congrès des Etats-Unis affirme que « selon nos évaluations, la population soutient le gouvernement afghan dans 29 des 121 districts jugés clés » pour l’effort de guerre en cours. Pour marquer les esprits, et reprendre le contrôle des zones à majorité talibane, le commandement américain a lancé une série d’offensives régionales : après le Helmand en février, ce sera Kandahar avant l’été, puis Kunduz. Le gouvernement afghan, engagé dans des discussions avec certain groupes talibans, se retrouve en porte-à-faux. Début avril, à Kandahar, le président afghan Hamid Karzai a demandé à ce que les leaders tribaux soient désormais consultés avant toute offensive anti-talibans dans le sud du pays.

Afghanisation : c’est le maître-mot à Bruxelles. Passer le plus tôt possible le maximum de responsabilités aux Afghans, si possible en coopération avec les pays de la région, surtout le Pakistan. Le but est d’avoir formé 170 000 soldats et 150 000 policiers d’ici octobre 2011. Il manque une centaine d’équipes de formateurs (soit 450 spécialistes). « On essaye de se mettre en retrait au maximum » : ainsi, le général McCrystal est resté quatre heures sans rien dire, derrière le président Karzaï, lors d’une récente choura (assemblée de notables). Tout va bien dans 85 % des 344 districts. Mais il subsiste de gros problèmes dans les autres. Au niveau politique, l’OTAN est d’accord pour la réintégration des talibans modérés, mais c’est aux Afghans de le faire... M. Karzaï n’est pas clair : il devra présenter un plan de règlement politique à la mi-juillet, à la conférence de Kaboul.

L’argumentation géopolitique, développée par certains experts de l’OTAN, à Bruxelles, pour convaincre les septiques : l’intervention en Afghanistan coûte cher en vies et en crédits ; mais ne pas y être aurait un coût beaucoup plus élevé …

— Si nous partons, les terroristes de 12 ou 13 pays reviendront en Afghanistan, où ils étaient présents jusqu’en 2001, mais où ils n’ont plus d’abri sûr aujourd’hui.
— Un retrait d’Afghanistan signifierait aussitôt plus de déstabilisation au Pakistan, et toucherait donc toute la région y compris et surtout l’Inde, avec des implications pour la sécurité internationale.
— L’extrémisme risque de passer, à travers l’Asie centrale, vers la Russie, avec notamment le support de la drogue.

Des thèmes qui seront au menu de la rencontre des ministres de la défense de l’OTAN, à Bruxelles, en juin, et du sommet de l’organisation en novembre à Lisbonne.

Philippe Leymarie

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