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Quand l’Union européenne enferme ses voisins

Les camps d’étrangers, symbole d’une politique

mardi 1er juin 2010, par Olivier Clochard

Dans ce billet, le géographe Olivier Clochard, qui a conçu la carte de l’externalisation du contrôle des frontières européennes publiée dans le numéro de juin du Monde diplomatique, revient sur les conséquences de cette politique.

La carte des morts d’étrangers aux frontières de l’Union européenne, établie par le réseau de chercheurs Migreurop, et publiée une première fois dans le numéro de mars 2004 du Monde diplomatique, est le symbole brutal des effets de la politique migratoire des trente dernières années.

En voici une version actualisée, avec les données de la période janvier 1993-avril 2009.

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Mourir aux portes de l’Europe (carte d’Olivier Clochard)

L’enfermement des indésirables n’est certes pas nouveau. Qu’on pense aux premiers camps de concentration, établis en Afrique du Sud pendant la guerre des Boers au début du XXe siècle, à l’internement des républicains espagnols en France après la victoire des troupes franquistes en Espagne à la fin des années 1930, ou encore à celui des Américains d’origine japonaise aux Etats-Unis au début des années 1940 après Pearl Harbour. Cependant, il est longtemps resté inscrit dans une logique de protection de la sécurité de l’Etat ou de surveillance de personnes présumées dangereuses. La mise en détention de ressortissants étrangers pour des motifs liés à leur seule condition de migrants ou de demandeurs d’asile est un phénomène plus récent.

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L’Europe des camps (carte d’Olivier Clochard)

Dans les 27 États de l’Union européenne, le nombre des centres de rétention administrative est estimé à près de 250 (en 2009), mais la capacité totale reste indéterminée car on ne connaît que celle de 150 d’entre eux, soit près de 32 000 places. Pourtant, bien qu’il s’agisse d’une des politiques prioritaires de l’Union, il n’existe pas de données officielles publiques à l’échelle européenne. Pour réaliser cette carte, les sources d’information dont on dispose sont principalement celles des organisations non gouvernementales (ONG). Ces données sont fort lacunaires, et loin d’être homogènes. Les effectifs des personnes détenues pour des raisons liées à la législation sur l’immigration varient beaucoup d’un Etat à l’autre. En 2006, le phénomène concernait moins de 1 000 personnes en Hongrie ou Lettonie, alors qu’il y avait plus de 45 000 étrangers « retenus » en France ou en Grèce [1].

Le plus souvent, les lieux d’enfermement des migrants sont situés dans des postes de police ; parfois, dans des prisons (Allemagne, Chypre, Irlande) ; et même — dans plusieurs pays d’Europe centrale — dans de vieilles casernes de l’armée soviétique. Plus au sud, des camps insulaires apparaissent, au gré des naufrages, faits de tentes ou de bâtiments de fortune (Espagne, Grèce, Italie, Malte). Là, les conditions matérielles sont très précaires. Ailleurs, certains établissements récemment construits offrent de meilleures conditions de logement, mais leur gestion sécurisée [2] renforce leur aspect carcéral et participe de la criminalisation croissante des migrants.

Bien que les régimes administratifs et judiciaires diffèrent d’un Etat membre à l’autre, voire à l’intérieur d’un même pays, le fonctionnement de la machine à refouler les étrangers se ressemble. Partout, on constate un accroissement progressif de la durée légale de la détention administrative. En France, en 1981, la mesure de rétention ne pouvait excéder sept jours. Le délai est passé à dix jours en 1993, puis à trente-deux jours en 2003. La France reste toutefois l’un des pays où la détention est la moins longue : elle peut aller jusqu’à 8 mois en Belgique, 12 mois en Pologne, 18 mois en Allemagne. Parfois, comme à Chypre ou au Royaume-Uni, la loi ne fixe pas de limite, et des étrangers peuvent être enfermés pendant plusieurs années avant qu’il ne soit décidé de leur sort.

Depuis l’adoption, en décembre 2008, de la directive « retour » par l’Union européenne, qui en fixe la durée maximum à 18 mois, trois pays – l’Espagne, l’Italie et la Grèce – ont augmenté la durée légale de la détention des étrangers pour pouvoir mieux les expulser.

Selon les termes de cette directive, la détention des étrangers devrait rester d’un usage exceptionnel dans la procédure d’éloignement, et réservée aux cas où « il existe un risque de fuite, ou quand (l’intéressé) évite ou empêche la préparation du retour ». Les chiffres montrent que, en réalité, l’enfermement est un élément clé du dispositif. La multiplication des camps au cours des dix dernières années s’articule avec la rationalisation des modalités d’expulsion : cela se traduit notamment par leur installation à proximité de tous les grands aéroports et ports internationaux, afin de faciliter le tri dès l’arrivée et les départs par « vols groupés » (autrement dit par charter).

Nul n’est épargné : les malades, les familles avec de jeunes enfants, et plus généralement toutes les personnes dites « vulnérables » peuvent aujourd’hui être détenues, y compris, de plus en plus, les demandeurs d’asile que leur statut devrait pourtant protéger (lire l’article d’Alain Morice et Claire Rodier). Invisible, peu documenté et à peine encadré juridiquement, l’internement administratif des étrangers est tout à la fois symbolique et générateur de multiples violations des droits fondamentaux.

Notes

[1] Migreurop, Atlas des migrants en Europe. Géographie critique des politiques migratoires, Armand Colin, Paris, 2009, p. 67.

[2] C’est le cas du nouveau centre du Mesnil-Amelot de 280 places construit près de l’aéroport de Roissy.

9 commentaires sur « Les camps d’étrangers, symbole d’une politique »

  • permalien Shiv7 :
    1er juin 2010 @21h05   »
    Les camps d’étrangers, symbole d’une politique d’enfermement

    Les pays (ou autre entité) dit riches établissent des barricades à leurs frontières soit, finalement qui c’est qui s’enferme ? Le plus drole serait qu’ils ne puissent plus réouvrir la porte pour sortir..

  • permalien U.H.M. :
    2 juin 2010 @12h33   « »

    Des pays à la natalité défaillante, peuplée d’individus de plus en plus vieux, persuadés de constituer la quintessence de l’humanité en raison de leur culture judéo-chrétienne, et sûrs de leur domination techno-marchande... qui se battent contre une immigration qui lui permettrait pourtant de rajeunir sa population, d’enrichir ses ressources et d’aplanir les divergences "culturelles"...

    C’est aussi abject que grotesque. Nos prétendues élites, nos dirigeants sont à bannir du territoire.

  • permalien gatinais :
    2 juin 2010 @13h13   « »

    Et quand je pense que : la personne qui nettoie chaque jour mon bureau est étrangère, la personne qui ramasse mes poubelles est étrangère, ceux qui ont contruit ma maison, ceux qui nettoient les classes de mes enfants, ceux qui préparent chaque midi le repas de cantine de mes enfants, ceux qui récoltent fuits et légumes dans les champs, etc ... sans ces gens, ce sont des dizaines de milliers d’entreprises qui n’auraient aucune main-d’oeuvre. Dans ma boîte, 95 % du personnel ouvrier est d’origine étrangère. Sans eux, on est morts ! Car ce sont souvent les seuls qui se lèvent le matin à 5h00 pour un salaire de misère sans rien dire ...

  • permalien Capasca :
    2 juin 2010 @16h37   « »

    Le parallèle avec les camps du siècle dernier me paraît hautement significatif. J’ai assisté récemment, en avril, à des commémorations de libération de camps en Allemagne, avec fanfares, recueillement et minute de silence. 55 ans après. Dans 55 années d’autres commémorations...

  • permalien lion :
    3 juin 2010 @23h29   « »

    "à peine encadrés juridiquement" ????????
    amateurisme journalistique

  • permalien
    21 juin 2010 @14h03   « »

    Chers Amis et Cher Olivier Clochard,
    je vous signale qu’on le livre publié en italien "Razzismo democratico. La persecuzione degli immigrati in Europa, Milan, Agenzia X, 2009 (avec les contributions de H.J. Albrecht, M. Bosworth, J. Brandariz-García, A. De Giorgi, C. Fernández-Bessa, M. Guild, B.E. Harcourt, Y. Maccanico, M. Maneri, L. Mucchielli, S. Nevanen, S. Palidda, G. Petti, N. Sigona, T. Vitale et F. Vassallo-Paleologo)

    Une version différente de cet ougrage sera publiée en français (par Karthala, en anglais par Ashgate, en espagnol par Comares. La version française comprendra des nouvelles contributions (H.J. Albrecht, W. Baroni, M. Bosworth, J. Brandariz-García, F. Brion, A. Dal Lago, A. De Giorgi, M. Delgado Ruiz, J.L. Edogué, C. Fernández-Bessa, S. Finzi, M. Guild, B.E. Harcourt, Y. Maccanico, M. Maneri, L. Mucchielli, S. Nevanen, S. Palidda, M. Peraldi, G. Petti, A. Rahmi, F. Rahola, N. Sigona, F. Scrinzi, N. Tehan)

    On va signaler ton travail et ton livre sur ces version. Si tu peux, STP, envois moi les images des cartes si possible en pdf.
    merci
    amitiés
    palidda
    palidda@unige.it
    Dipartimento di Scienze Antropoligiche dell’Università di Genova

  • permalien Antigone Sabaudia :
    13 juillet 2010 @08h19   « »

    Merci de signaler à quel point la pratique de l’enfermement des migrants s’est généralisée. Pour combler le manque d’information, une équipe internationale et pluridisciplinaire de chercheurs de L’Institut de Hautes études internationales et du développement, à Genève planche sur ce sujet depuis 2006. Elle a lancé le site du Global Detention Project en 2008 : il recense les lieux de détention liée à l’immigration dans le monde, et indique les bases juridiques et réglementaires pour cette pratique des plus inquiétante. Tous les pays ne sont pas encore couverts, mais cette base de données est une source unique d’information régulièrement mise à jour. Elle détaille les caractéristiques de chaque lieu de détention (que la France "pudiquement "qualifie de rétention), permet de suivre l’évolution des pratiques et des politiques en question et fournit un outil comparatif unique en son genre. Ce projet à vocation internationale gère le site en anglais :

    http://www.globaldetentionproject.org

  • permalien MonsieurThreehundred :
    3 août 2010 @17h45   « »
    dans la peau d’un refugié a Patra en Grece

    video récente d’une station de train où squattent les demandeur d’asile, et où ils y trouvent que misère et desillusions...

    http://www.youtube.com/watch?v=qkQ2...

  • permalien Ioanna Papaconstantinou :
    26 août 2010 @17h09   «
    Salutations antiracistes de Larissa

    Bonjour !
    on est une association antiraciste de Larissa -ville de Grece-et on a lu votre article dans le quotidien d’Athenes "Eleftherotypia". On l’ a trouve vraiment interessant. Comme chaque annee , on organise un festival antiraciste ,et on voudrait vs demander la permission d’ emprunter qqs parties de votre article.On compte les presenter -parmi autres -sur un tableau. Dans ce cadre ,on se demande si c’ est possible d’avoir les cartes presentees a une bonne "analyse" afin de les imprimer sur de grandes feuilles.
    Merci d’ avance
    Initiative antiraciste de Larissa

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