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Le départ du premier ministre japonais et l’espoir déçu de renouveau

par Martine Bulard, 2 juin 2010

« Le gouvernement pourrait payer cher » son incapacité à trouver une solution pour le déménagement de la base américaine Futenma dans l’île d’Okinawa, écrivions-nous dans le numéro de juin du Monde diplomatique (« Mikado diplomatique au pays du Soleil-levant », actuellement en kiosques). Pour éviter le désastre électoral annoncé, le premier ministre Hatoyama Yukio a présenté sa démission, le 1er juin, neuf mois seulement après son arrivée au pouvoir. Il a entraîné dans sa chute celui qui tirait les ficelles, le tout puissant Ozawa Ichiro, secrétaire général du Parti démocratique du Japon (PDJ). En août 2009, le PDJ avait remporté une victoire éclatante, mettant fin à cinquante années de règne quasiment ininterrompu du Parti libéral-démocrate (PLD).

M. Hatoyama « a terni l’espoir d’une nouvelle ère politique  », écrit le quotidien du centre gauche Asahi Shimbun (« Hatoyama steps down », 2 juin 2010). Dans son discours d’adieu devant les élus DPJ de la diète, M. Hatoyama a précisé qu’il avait commis deux erreurs : sa gestion du dossier d’Okinawa et les affaires « d’argent et de politique », selon sa propre expression. Il avait en effet promis de mettre fin aux scandales financiers et de corruption qui, singulièrement au sein du parti conservateur, ont empoisonné le climat politique ces dernières décennies. Or, son mentor Ozawa semble mouillé jusqu’au cou dans des affaires de pots-de-vin versés par des entreprises de bâtiment, de travaux publics et de rachats de terrains à Tokyo. Lui-même est directement impliqué dans une histoire douteuse, pour avoir reçu de sa mère, riche héritière du fabricant de pneus Bridgestone, un don de 360 millions de yens (3,2 millions d’euros) pour sa campagne électorale alors que la loi n’autorise que 1,5 million de yens de financement particulier. Bref, l’éthique promise n’est pas au rendez-vous.

Le second échec porte sur son engagement à relocaliser la base américaine Futenma en dehors d’Okinawa. Il s’est heurté à un vif refus de tout changement de la part des Etats-Unis, mais aussi à l’opposition conservatrice qui avait négocié l’accord du temps où elle était au pouvoir et même à une grande partie des élites de son propre parti (lire l’excellente monographie du spécialiste américain William L. Brooks, « The politics of base relocation in Okinawa : the Futenma negotiations, 1995-97, 2005-06 » (PDF).) Après avoir cherché d’autres solutions, M. Hatoyama a finalement renoncé, malgré la pression de la totalité des élus de la Préfecture d’Okinawa qui, la semaine dernière, ont crié à la « trahison », et de certains de ses partenaires au sein du gouvernement. Comme prévu, la chef de file du petit Parti social-démocrate, Mme Fukushima Mizuho, a en effet démissionné et son parti a retiré son appui au gouvernement. Certes, mathématiquement, le PDJ n’en a pas besoin. Mais politiquement, le retrait sonne le glas d’une coalition censée rénover la politique et trouver des voies nouvelles dans les relations nippo-américaines. Il reste, comme l’indique le professeur Gabe Masaaki, de l’université de Ryukyu, que « le Parti démocrate a ouvert la boîte de Pandore (…), avec une nation japonaise qui ne voit plus aucun intérêt [à la présence des bases américaines pour sa] sécurité, un gouvernement en manque de vision stratégique et un sentiment de discrimination ressenti par la population d’Okinawa (…). La validité de l’alliance avec les Etats-Unis commence à être sérieusement secouée » (propos rapportés par William L. Brooks, Ryukyu Shimpo, Naha, 7 mai 2010). Après l’alignement des précédents gouvernements nippons sur l’administration Bush, Tokyo peine à définir une nouvelle stratégie, apte à lui donner un poids diplomatique à la hauteur de sa place dans l’économie mondiale.

Toutefois, hors Okinawa, les Japonais sont aujourd’hui plus préoccupés par le chômage et la précarité de l’emploi, notamment chez les jeunes, que par l’avenir des bases militaires ou des rapports avec Washington. Hasard du calendrier, la démission de M. Hatoyama intervient le jour même où arrivent les premières allocations familiales (13 000 yens par mois – un peu plus de 116 euros), votées en mars dernier afin de favoriser une politique nataliste. Une des mesures phares qu’il avait réussi à imposer, malgré de fortes contestations.

C’est sur la politique intérieure que se joueront les élections sénatoriales de juillet. L’issue n’est pas donnée, car si le PDJ n’apparaît guère rutilant après neuf mois de pouvoir, son adversaire libéral démocrate est également aux prises avec des difficultés internes et une série de démissions…

Martine Bulard

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