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Les prédicateurs de la génétique extrême

Notre précédent article sur la biologie synthétique (lire La boîte de Pandore de la biologie synthétique) s’est attiré les foudres du généticien Philippe Marlière (lire, sur le site Vivagora, « Prométhée, Pandore et Petri »). Pour ce dernier, il est souhaitable que la biologie emprunte aujourd’hui le chemin « démiurgique » de la construction de nouvelles formes de vie. Analyse de ce discours prophétique, qui, disqualifiant d’un revers de main les opinions critiques, entend suggérer aux décideurs politiques qu’il n’existe d’autre choix que de soutenir cette recherche extrémiste.

par Hervé Le Crosnier, 17 juin 2010

Le géo-engineering, la génétique extrême, la manipulation de la matière au niveau nanométrique, les technologies informatiques et cognitivistes participent à des degrés divers à l’explosion d’un nouveau modèle de la recherche scientifique. A la source de cette approche, on trouve en général la volonté de définir des problèmes majeurs face auxquels les sociétés, et plus particulièrement les politiques, seraient incapables de répondre. Dès lors, les demandes de bien-être, de sécurité, d’une vie longue tranquillement installé auprès d’une corne d’abondance doivent trouver réponse non dans l’organisation du monde et la décision démocratique, ce qui pourrait peut-être conduire à un renoncement à la prédation sur la nature, mais dans les technologies de nos démiurges ; dans leur « plan B ». Sans qu’ils ne s’interrogent jamais sur les présupposés des désirs ainsi définis, qui ne reflètent au fond que la vision nombriliste de l’humanité riche et dominante. Sans jamais non plus penser qu’il pourrait y avoir des échecs techniques, dont les conséquences seraient payées par tous. Pour nos Prométhée en blouse blanche, seule la voie du succès radieux est ouverte. D’ailleurs, leurs produits sont vendus avant même d’être mis au point, leurs technologies brevetées avant de sortir des éprouvettes, et de nouveaux marchés spéculatifs, tels le marché du carbone, sont d’ores et déjà le carburant principal de leurs activités.

Ce qui devient intéressant dans la situation actuelle, c’est que ces acteurs idéologiques, ces bonimenteurs de foire et ces fiers-à-bras de la philosophie télévisuelle sortent du bois. Les voici confortés d’une main par la lenteur des régulations internationales, à l’image des petits pas du Sommet de Copenhague, et de l’autre par la mystification du public envers la « science » qui serait par essence salvatrice. Quand la crise est là, les solutions totalisantes ont souvent l’oreille du public, et se voient gratifier de l’argent des décideurs. Ce qui justifie les multiples stratégies proprement médiatiques qui sont mises en oeuvre.

Philippe Marlière, directeur de la société Isthmus, installée dans le Génoscope d’Evry, chercheur et consultant en biologie synthétique, s’est ainsi fendu d’un papier qui ne fait qu’écrire noir sur blanc le bréviaire de ce choix idéologique. En tentant de répondre aux critiques de l’expérience de Craig Venter, un collectif auquel je m’honore de participer, Philippe Marlière dévoile en réalité la structure même du discours des généticiens extrémistes. Je vous recommande la lecture intégrale de son article : « Prométhée, Pandore et Petri », publié sur le site de Vivagora. J’utilise largement des extraits de cet article dans ce billet. A commencer par cette annonce, prononcée sur le ton prophétique qui marque l’ensemble de sa prose : « Les pouvoirs politiques vont maintenant devoir prendre conscience de l’extraordinaire capacité d’intervention que confère la synthèse chimique de matériel héréditaire, l’ADN, et de son potentiel pour façonner le monde. » Le message ne s’adresse pas à ses pairs, mais vise les décideurs...qui sont dorénavant mis au pied du mur : « comme si l’événement Prométhéen d’incarnation génomique était réversible et que sa procédure d’accomplissement pouvait être délibérément oubliée à l’avenir ».

A toute vitesse vers la « singularité »

Il ne serait plus temps de s’interroger, la « singularité » est advenue. Hallélujah. D’ailleurs oser émettre des doutes vous classe instantanément dans le camps des « flagellants », image intéressante, qui renvoie, dans la mythologie de ce groupe, à une double condamnation : un moment historique moyen-âgeux, et une volonté de considérer ceux qui ne veulent pas être dupes de leurs promesses comme de tristes sires. La joie serait avec eux. « La faille épistémologique qui s’ouvre se mesure au mutisme de nos bardes et de nos druides, Bioethix et Deontologix, d’ordinaire si prompts et diserts à interpeller l’intelligence collective de notre village hexagonal sur le clonage, les mères porteuses ou le réchauffement climatique. » Là encore, l’usage de la langue Astérix vise à mettre les points sur les « i » : vouloir réguler et introduire de la réflexion serait purement et simplement un folklore dépassé. D’ailleurs, José Bovix ne serait pas loin : « La démarche constructiviste prévaut cependant dans la chimie organique depuis plus d’un siècle. Hélas, pas davantage que les OGM, le public ne goûte la chimie, laquelle est perçue comme contre-nature en dépit de la consommation massive et bénéfique de ses produits. Avec l’avènement de la biologie synthétique, ce sont les approches constructivistes de la chimie qui s’emparent de la biologie déductiviste pour la faire progresser dans une direction et à un rythme jamais vus jusqu’ici. » L’affirmation gratuite sur les « bénéfices » de la chimie fait fi de l’explosion des cancers environnementaux, de la baisse de la fécondité, des menaces sur les abeilles,... à moins qu’elle n’ait bien sûr comme unité de mesure les bénéfices économiques de l’industrie chimique.

Car, au fond, toute la gesticulation médiatique de ce groupe d’ingénieurs n’a qu’un seul objectif : mettre les sociétés devant le fait accompli, pour mieux refuser toute régulation, jouant sur le message subliminal que « régulation » serait forcément « rétrograde » et brisant les « espoirs » que leurs méthodes démiurgiques proposent... « C’est précisément ce qui fait de la biologie synthétique une science, au sens le plus moralement élevé et intellectuellement risqué du terme. Nul n’est plus prophète de ce qui va s’ensuivre dans les biosciences et les biotechnologies, même pas Craig Venter. » Non seulement « c’est joué », mais de surcroît, les méthodes de raisonnement qui ont cours dans la science seraient incapable de s’adapter à ce nouveau monde : « C’est précisément une crise de l’approche analytique qu’instaure la démiurgie génomique. » Car si les « bénéfices » sont de toute évidence au bout du chemin, le chemin est imprévisible. « En effet, l’assemblée plénière de tous les experts du monde serait, de son propre et consensuel aveu, incapable de prédire quel texte génomique viable garantirait la colonisation d’un milieu donné par un organisme le propageant, ou entraînerait son extinction dans ce milieu. La biologie synthétique instaure une démarche radicalement différente : comprendre en construisant, inférer pour construire, construire pour comprendre. » Et si le chemin est imprévisible, il faut donc le prendre et l’admettre, comme dans tout discours charismatique : « Nous devons nous faire collectivement à l’idée que la biosphère sera maintenant accompagnée d’une biodiversité artificielle. »

Philippe Marlière n’est pas le seul à tenir ce discours amphigourique. Les tenants de la biologie synthétiques sont si fiers de leur posture de démiurge qu’ils expliquent eux-mêmes leurs objectifs avec une candeur qui ne laisse pas d’effrayer. Ainsi Markus Schmidt, coordinateur du Programme de Recherche Européen Synbiosafe (Safety and Ethical Aspects of Synthetic Biology) auquel participe Philippe Marlière. Dans son article « Xenobiology : a new form of life as the ultimate biosafety tool », à la fin d’une introduction dans laquelle il cite les spécialités qui s’intéressent aux formes de vie « non conventionnelles » que sont la recherche des origines de la vie, l’astrobiologie, la chimie des systèmes et la biologie synthétique, il précise : « Néanmoins, la principale différence entre ces spécialités repose sur le fait que la communauté des chercheurs sur l’origine de la vie et sur l’astrobiologie sont centrés sur la la compréhension du phénomène de l’évolution et de la vie, quand la majeure partie des tenants de la biologie de synthèse veulent “appliquer” les principes de l’ingénierie génétique pour créer des formes inhabituelles de vie, qui auraient des usages intéressants. » Il faut dire que l’article débute en annonçant la couleur au travers d’une citation en exergue de Peter Drucker, le principal théoricien étatsunien du management : « La meilleure façon de prédire l’avenir est de le créer. »

Les nouveaux Galilée... disent-ils

Après avoir défini l’orthogonalité comme une composante essentielle du génie industriel, qui permet de modifier un élément d’un système complexe sans que cela ait de conséquences sur les autres composants, Markus Schmidt choisit d’en faire l’axe central de la biologie synthétique. Alors même que chacun peut constater, surtout depuis la multiplication des systèmes informatiques, que les « effets de bord », conséquences imprévues de la modification d’une partie d’un système, sont intrinsèquement liées au fonctionnement même des machines complexes, l’application de l’orthogonalité dans des systèmes biologiques, auto-reproductibles par définition, serait néanmoins à portée de main de nos ingénieux bio-ingénieurs ! Et comment donc ? En réalisant, grâce aux synthétiseurs d’ADN, comme ceux utilisés par Craig Venter, un XNA (Xeno nucleic acid), qui utiliserait d’autres bases, et serait « en théorie » incapable d’interagir avec l’ADN biologique. Une approche qui ferait donc de la biologie synthétique l’ultime « coupe-feu biologique » assurant la bio-sécurité des expériences de génétique extrême. Un retournement exceptionnel... qui n’est appuyé bien évidemment sur aucune réalisation, comme c’est devenu la mode dans la nouvelle « science des promesses ». Et d’édicter dix règles pour une biologie synthétique en toute sécurité, toutes emplies de « should » (« devrait ») et « must » (« doit »)... dont l’article lui même finit par douter, quand il cite la possiblité que les règles de xénobiologie ne soient pas appliquées correctement, ou que d’aucuns s’en servent pour créer des armes nouvelles. Mais rien de tout cela ne doit entamer l’optimisme néo-religieux de rigueur. Pas même la mise en route d’un réseau de biohackers utilisant les composants biologiques pour mener des expériences en chambre... qu’il appelle de ses vœux, en toute biosécurité éthique et sociétale, évidemment.

Il est par ailleurs intéressant de considérer l’alliance entre Philippe Marlière et Markus Schmidt dans le programme Synbiosafe, qui serait le « premier projet européen de recherche sur la sécurité et les aspects éthiques de la biologie synthétique ». D’un côté, celui qui raille toute volonté Ethix, de l’autre celui qui emploie les termes « societal » ou « ethic » dans les titres de tous ses articles. Leur convergence porte à l’évidence sur l’opération médiatique nécessaire pour que se développe leur projet techno-mythologique et que puisse continuer la saga démiurgique : il faut endormir les décideurs pour garder le champ libre. Les méthodes sont simples et connues : « Bad Cop » est à droite du décideur qu’on aura judicieusement placé sous la lampe médiatique du bureau d’interrogation. Il lui explique qu’il est trop tard pour réfléchir, qu’on n’y peut rien et que le coup est déjà parti. D’ailleurs, : « On ne trouverait pas, dans l’arsenal du Venter Institute, d’appareil, de molécule ni de cellule que la pratique habituelle des biotechnologies réprouverait ou exigerait de contrôler de façon draconienne. Chacune des opérations que son équipe et ses fournisseurs accomplissent est réalisée séparément dans des milliers de laboratoires, en particulier la synthèse chimique d’ADN, la PCR, le clonage dans des chromosomes artificiels de levure. » (article de Philippe Marlière). Il n’y a pas d’arme du crime, donc il ne peut y avoir d’enquête... Puis intervient « Good Cop », qui va prendre le décideur par les sentiments, en sortant de sa besace le « biocontainment », qui non seulement va garantir qu’aucune interaction n’est possible entre la xénobiologie et le monde biologique réel, mais de surcroît va clore le bec aux opposants aux manipulations génétiques en pleine nature. Car « Good Cop » sait servir des gâteries au décideur que l’on suspecte de régulationisme : « La xénobiologie va déclencher le nouveau paradigme et changer la manière dont nous concevons la nature et la vie... Tout comme la Terre a perdu sa place au centre de l’univers » (article de Markus Schmidt). Là encore, méthode marketing bien rôdée, la capacité à convoquer des grands moments historiques, biens connus de tous... et qu’importe qu’ils n’aient aucun rapport avec ce qui est en débat. Même si elle sent sont service de public relation à plein nez, la technique manipulatoire est aussi employée par Philippe Marlière, pour qui le « néolithique » marque le premier pas de la biologie synthétique sur terre. Quant à vous, décideurs, journalistes, responsables, citoyen(ne)s, vous n’allez tout de même pas vous méler de réguler ce qui est d’ores et déjà le nouveau paradigme en route. L’histoire vous regarderait de travers, et vous ne tenez pas à brûler Galilée une nouvelle fois. N’est-ce pas ?

S’il convient aujourd’hui d’accentuer les réflexions sur les sciences prométhéennes, c’est largement au-delà des risques biologiques et environnementaux, qui sont pourtant majeurs. Ce qu’il convient de préserver, c’est l’alliance entre la science et la raison, la démonstration, la falsifiabilité... tout les critères qui ont été mis en oeuvre pour que des illuminés ne puissent se vanter devant l’opinion et trouver financements, encouragements, absolution et gloire indépendamment de leur travail réel, indépendamment de toutes hypothétiques réalisations et plus encore des retombées « positives » pour les sociétés. Le jeu intellectuel de la biologie synthétique, comme des autres techniques de rupture est certainement attrayant. Peut-être même pourrait-il faire entrevoir des fonctionnements inconnus de la machinerie biologique. Mais la façon dont ce paradigme est promu, imposé par la mise au pied du mur, la façon dont il draine les crédits en s’épargnant toute possibilité de critique, de remise en cause et de régulation, la façon dont il associe le pire discours positiviste à ses travaux, sont autant de raisons qui en font avant tout une question proprement politique. Retirons le carburant des marchés spéculatifs (brevets, marchés du carbone, financement des promesses), et revenons au débat scientifique, aux controverses appuyées sur le raisonnement. Nous verrons bien s’il en sort quelque chose d’utile.

Nous avons le temps de réfléchir collectivement. C’est ça, la démocratie, n’en déplaise à nos néo-religieux démiurgiques.

Hervé Le Crosnier

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