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Aux armes, citoyens !

On n’est pas obligé de goûter aux défilés et fanfares militaires, ou même aux bals des pompiers (qui à Paris et Marseille sont également des militaires). Reste que la période du 14 juillet est un rendez-vous traditionnel de l’armée avec la population, ou vice-versa, lointain souvenir d’une certaine prise de la Bastille ! Et qu’elle intervient alors que le budget militaire risque d’être amputé, lui aussi, en plus des réductions annuelles d’effectifs déjà programmées. Et qu’elle donne l’occasion à l’ancienne métropole coloniale d’exhiber ses « frères d’armes » d’Afrique noire.

par Philippe Leymarie, 13 juillet 2010

Côté défilés, la traditionnelle monotonie du genre est donc rompue cette année par la prestation spectaculaire, en tête du cortège de 4 000 hommes sur les Champs Elysées à Paris, de 400 soldats africains — les détachements des armées de treize nations africaines, anciennes colonies françaises, qui ont célébré cette année le cinquantième anniversaire de leur indépendance.

Dans sa présentation du défilé, le président Sarkozy a le culot d’évoquer en priorité le « lien du sang, né de la contribution des troupes africaines à la défense et à la libération de la France » durant les deux guerres mondiales du siècle dernier. Ce serait donc un « devoir de mémoire » que d’accueillir ces combattants noirs, successeurs des tirailleurs qui défilaient encore en juillet 1939, sur les Champs...

Or on sait que, depuis des dizaines d’années, l’ex-métropole a tout fait pour ne pas honorer sa « dette de sang », en multipliant les subterfuges pour éviter d’avoir à régler des pensions militaires, des retraites de combattants, ou des indemnités d’invalidité au même taux que celles dont bénéficient les allocataires français.

Autre raison invoquée par le président Sarkozy : ce sont des « frères d’armes » qui défilent ainsi sur les Champs, en l’honneur de leurs 50 ans d’indépendance ; ils sont « les héritiers des troupes d’Afrique nées il y a plus de 150 ans ». Car, pour le numéro un français, il n’y a décidément pas de rupture entre 2010 et les débuts des troupes coloniales. 150 ans, ca nous ramène pourtant à 1860 : quand on enrôlait du Noir, à l’époque, c’était plus à la chicotte qu’à la carotte. Et bien sûr pour leur faire faire le sale travail... à l’encontre de leurs coreligionnaires : la « conquête » ne faisait que commencer dans l’Afrique profonde.

« S’en aller pour mieux rester »

Bref : relier de manière aussi caricaturale les fils de l’histoire, et fêter ainsi militairement des indépendances que la France avait longtemps combattues avant de les « octroyer » en 1960, selon un mode du « s’en aller pour mieux rester » ; et le faire avec des troupes, et devant des présidents qui ont parfois été impliqués dans des actions de répression politique : voilà qui indispose, à bon droit, certaines associations et a suscité à nouveau la polémique à propos d’une « Françafrique » qui n’est certes plus très vigoureuse, mais qui ne veut pas mourir.

La Côte d’Ivoire — dont l’armée reste divisée, et dont le président garde une dent contre Paris, accusé d’avoir découpé son pays, détruit son aviation, tué ses militants — n’a pas voulu en être. Et la Guinée, en pleine reconstruction et élections, non plus. Les armées de ces deux pays ont été notoirement impliquées dans des exactions, massacres de civils, etc. — mais c’est également le cas de plusieurs des armées qui ont envoyé des contingents défiler à Paris.

Pour être spectaculaire, cette année, la participation de troupes étrangères en tête du défilé sur les Champs Elysées n’est pas une première : en 1994, un régiment allemand de l’Eurocorps était invité à ouvrir le ban ; en 1999, c’était un détachement de la Garde royale marocaine ; en 2007, un détachement de vingt-six pays de l’Union européenne ; en 2008, un détachement des casques bleus de l’ONU ; en 2009, des unités de l’armée indienne...

Adieu la « sanctuarisation »

Quant aux soldats français, ils défilent ces jours-ci avec des sentiments mélangés, se demandant à quelle sauce ils vont être mangés... par les gouvernants. La première grosse potion avait été avalée en juin 2008, avec la publication d’un Livre blanc, suivie en 2009 de l’adoption d’une Loi de programmation militaire : baisse d’effectifs de 54 000 hommes sur cinq ans, mais sanctuarisation des crédits défense, protégés même contre l’inflation, et promesse de redéploiement des économies ainsi réalisées (essentiellement sur le soutien) au profit de certains programmes (notamment le renseignement, l’espace), mais aussi de l’amélioration de la condition militaire.

Mais ces orientations du Livre blanc, qui avaient eu du mal à passer — il faut trouver chaque année 8 500 agents à « sortir », jusqu’en 2014, via l’externalisation, les non-renouvellements de postes et de contrats, etc. — sont rendues en partie caduques par l’annonce, en juin dernier, venant du ministre de la Défense lui-même, d’une réduction de son budget qui pourrait atteindre 5 milliards d’Euros sur trois ans (soit la quotepart de la défense sur un plan d’économies total annoncé de 45 milliards d’euros d’ici 2013).

Hervé Morin promet de « continuer à donner la priorité à l’équipement de nos armées, grâce à des économies sur le fonctionnement ». Mais à force de rogner sur ce chapitre du soutien, les armées vont finir par être dures à faire tourner... Si bien qu’il faut s’attendre à un plus indolore « étalement des programmes » dans le temps, si ce n’est dans le volume des commandes : c’est une des variables traditionnelles d’ajustement. Mais on en a tant usé... que certaines chaînes de production sont également à bout ! (1)

Pentagone à la française

Déjà, au titre de la Révision générale des politiques publiques (RGPP), le secteur de la Défense était embarqué dans un processus de mutualisation des services dans une optique inter-armées, qui a notamment abouti à la fusion des commissariats aux armées, mais qui doit toucher également d’autres domaines de soutien et administration, comme la pairie ou la comptabilité.

Dans les régions, après une refonte de la carte militaire, des dissolutions ou déménagements d’unités, cette réforme est axée sur la création de « bases de défense » à vocation inter-armées — une soixantaine devraient être opérationnelles dès l’an prochain (et non pas les 90 envisagées initialement), après une expérimentation sur une quinzaine de sites-pilotes. A l’échelon central, la mesure phare est un regroupement de l’ensemble des état-majors et du personnel central du ministère — éclatés actuellement sur douze sites — dans une même enceinte, porte Balard, à l’ouest de Paris : ce « Pentagone à la française », où travailleront une dizaine de milliers d’agents, devrait ouvrir en 2014, pour un investissement de 600 millions.

Ces opérations — qui sont censées rationaliser la gestion des bases et des parcs, et donc permettre de générer des économies — ne se font pas sans grincements de dents. Beaucoup doutent d’ailleurs de leur efficacité budgétaire à long terme, bien que le cabinet du ministre ait chiffré à 600 millions d’euros la plus-value à attendre de la création des bases de défense. Dans l’immédiat, ont montré les députés Cazeneuve et Cornut-Gentille dans un rapport, la réforme coûte plus qu’elle ne rapporte. Et les recettes exceptionnelles, qui devaient l’étayer (vente d’immeubles, de bandes de fréquences de communication, ou d’usufruit de satellites militaires) n’ont pu être réalisées.

« Nation qui compte »

Certains avaient rêvé d’une suppression de la composante aérienne de la dissuasion nucléaire, pour résoudre les difficultés financières du secteur de la défense : la dissuasion aurait été assurée par les seuls sous-marins SNLE de l’Ile Longue, près de Brest. Mais ce n’est pas d’actualité : depuis le 1er juillet dernier, au contraire, les « Rafale » de l’escadron Gascogne, basés à Saint-Dizier, ont pris leur tour d’alerte, avec les nouveaux missiles ASMP-A — les premiers à avoir été mis au point sans le recours à des essais nucléaires réels.

Le chef d’état-major général, l’amiral Guillaud, a rappelé à cette occasion que la dissuasion reposait sur deux composantes « autonomes mais complémentaires », « strictement dimensionnées » pour empêcher une atteinte aux intérêts vitaux du pays, tout en offrant « une diversité des options ». Grâce à quoi, nous a assuré l’amiral, « la France reste, aux yeux du monde, une nation qui compte »...

Philippe Leymarie

(1) Voir François Heisbourg, « Dépenses militaires : concilier inéluctable austérité et dépenses d’avenir », Le Monde, 22 juin 2010.

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