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Saint-Cyr, nous voilà !

Les élèves et anciens élèves de l’école spéciale militaire de Saint-Cyr ont l’amabilité de m’adresser leur revue trimestrielle, Le Casoar. Leur association — la Saint-Cyrienne — affirme regrouper 40 % des officiers passés par cette prestigieuse école. J’espère qu’ils ne m’en voudront pas de ce petit décryptage du numéro de juillet — un peu sanglant tout de même ! — et continueront à me faire profiter de cette mine.

par Philippe Leymarie, 19 juillet 2010

Para. Ce numéro fait une large place au général Marcel Bigeard, « le plus bel exemple de l’élitisme qui doit régner dans nos armées, élitisme qui fut monarchique, puis impérial, avant de devenir républicain... De simple soldat appelé en 1936, il termina sa carrière militaire comme général de corps d’armée, avant de devenir secrétaire d’Etat à la défense, puis député et de publier une quinzaine de livres ». Mort le 18 juin, le « héros de Dien Bien Phu » et de la Bataille d’Alger, avait reçu le 28 avril dernier une délégation de « cyrards » à laquelle il avait confié, en grand uniforme : « Je suis KO debout, mais le crâne est là, et bien là, à 3 000 tours. »

— Valeurs. Les officiers sont « bizarres et compliqués », explique Claude Le Borgne, mais ils ont des « valeurs » ; c’est le thème du dossier du Casoar. « Pourquoi nos hommes sont-ils en Afghanistan ? », se demande cet ex-général de division. « Certainement pas, comme on veut nous le faire accroire, pour notre propre défense. Ils y sont, et nous y sommes, par pure charité. Il s’agit d’aider de pauvres gens, afghans, à se débarrasser de musulmans fanatiques mais fort orthodoxes, et à construire si possible, un Etat à notre mode, laquelle est, quoi qu’on en dise, la moins mauvaise qui soit. »

« Mais de cette charité, continue Le Borgne, les réactions de nos concitoyens le montrent à l’envi, nous ne sommes plus capables. Et si je dis “plus”, et non “pas”, c’est en référence à notre œuvre coloniale, qui a été en son temps gaillardement assumée, toute charitable qu’elle fût, n’en déplaise aux militants de la repentance ». Car « notre société n’est plus apte à ces généreuses actions. Est-elle seulement capable de se défendre elle-même, et mérite-telle d’être défendue ? », s’interroge cet ex-général Le Borgne qui se flatte d’avoir connu « le temps où la guerre était la guerre ».

— Chef. L’officier doit avoir « la volonté d’exercer des responsabilités... Se préparer à être chef, c’est aussi cicatriser ses propres blessures ; mais pour les cicatriser, encore faut-il les connaître... Il doit prendre conscience que l’autorité n’est pas un statut : mais la capacité d’un chef à “construire sa légitimité”... Pour donner un sens à l’action, il faut avoir étudié, et notamment l’histoire, puis faire preuve d’ouverture d’esprit, et de sens du réel... Le chef est combatif mais agit dans le “brouillard de la guerre”. Il n’est pas obéi pour sa parfaite rationalité, mais pour la confiance et la reconnaissance acquises : se frotter à la troupe, connaître la “pâte humaine”, donner l’exemple... ».

Le soldat, « incarnation du tragique de ce monde », explique par ailleurs dans ce même numéro un chef de bataillon qui s’inquiète d’une évolution « vers la banalisation du métier de soldat », tandis qu’un lieutenant-colonel évoque, dans un papier pénétrant, « la question sensible du partage des missions de sécurité entre les ministères de la Défense et de l’Intérieur », ce dernier devenant un « acteur hégémonique » depuis le versement de la gendarmerie dans son ressort.

— Honneur. Prônant une « lecture critique » de ce débat sur les valeurs, le général Bruno Dary, actuel gouverneur militaire de Paris, montre que les spécificités couramment invoquées par les officiers eux-mêmes pour se distinguer du tout venant, ne sont « ni spécifiques, ni suffisantes » : la fraternité, le courage, la disponibilité, la discipline, la fidélité. Restent, comme vraies spécificités, les armes, et l’éventualité de donner ou de recevoir la mort « pas pour nous, mais pour notre pays ». Le général invoque, comme Saint-Thomas, les « valeurs de la guerre », ou celles de la devise républicaine, pour atterrir sur la « dignité », et pour finir,sur « l’honneur », « cœur et point ultime de nos valeurs ». Mais c’est un saut dans le vague ...

— Guerre froide. Ce témoignage intéressant d’un général "après quarante ans d’uniforme", à propos de ceux qui ont assisté à « l’évanescence de leur ennemi désigné » : les forces du Pacte de Varsovie. « Le fait est unique dans l’histoire récente de notre pays, écrit-il : sans tirer un coup de feu ou de canon autrement qu’à l’exercice, une génération d’officiers a participé à l’éradication d’un adversaire considéré comme crédible, redoutable et dangereux », prenant rang parmi les « vainqueurs de la guerre froide ».

— Mutations. Un autre général rend compte des changements - de détail (mais qui comptent dans la vie quotidienne) que connaît l’armée de terre depuis quelques années : « Dans de nombreuses emprises militaires, les vigiles disparaissent au rompez du soir, et les soldats remontent la garde la nuit, les samedis, les dimanches, les jours fériés — trente cinq heures obligent ! Dans de nombreux mess, il n’est plus possible de prendre un repas le samedi et le dimanche. Dans d’autres, plus de petit-déjeuner : sans rencontrer personne, le matin, on se retrouve au café d’en face... » (quand il existe !)

— Président. C’est actuellement, le général de corps d’armée en retraite Dominique Lelort qui tient ce rôle. Dans son édito du Casoar de juillet , il assure à propos de l’Afghanistan qu’il « reste convaincu que la bataille contre les terroristes et leurs alliés est difficile, mais qu’il faut la mener ». Et en fin de journal, en marge d’un hommage aux combattants de mai-juin 1940, il tient à préciser : « Défaite ? Oui. Débandade généralisée ? NON. » — « Battus , oui, vaincus non ! », continue-t-il plus loin, saluant « l’honneur de ces hommes morts au combat (qui) est d’avoir tout donné alors même que tout semblait perdu ».

Sous le titre "Risques et sanctions, enfin le soleil !", le même général Delort, dans sa lettre Infos Saint-Cyriennes n’°33, vient de prendre, avec des nuances, la défense de son camarade le général Vincent Desportes, sous le coup d’une sanction pour une interview donnée ce mois-ci au Monde, où ce dernier s’inquiète de l’inefficacité de la stratégie actuelle en Afghanistan : "... pour un mot trop loin de l’un d’entre nous, ne nous réfugions dans le silence d’une grande muette, si souvent stigmatisée, au risque de ne pas participer aux débats, notamment concernant la stratégie ou les grands sujets de notre temps dont celui des valeurs". Dont acte !

— Obsession. « L’outrage au drapeau » — la photo gagnante d’un concours de la FNAC de Nice montrant un homme se torchant avec le drapeau tricolore — n’est pas passé chez les Cyrards. Leurs associations ont multiplié les avertissements, protestations, menaces. « Une émotion proche de la colère et de l’indignation », écrit avec retenue le général Delort au président Sarkozy : le général s’en prend à cette « photo scandaleuse touchant l’un des signes majeurs de notre identité nationale », et met dans la balance les « vingt mille vies perdus par les élèves de cette Ecole depuis deux siècles pour défendre le drapeau de la France et des Français ». Le président de la République, en réponse, se dit « indigné » par cette « profanation », espérant pouvoir « disposer (à l’avenir) de moyens juridiques plus contraignants » pour la punir.

— Particules. C’est fou ce qu’il y a encore de nobles au sein du corps des officiers de l’armée de terre française (et on ne dit rien de la marine). Parmi les nommés, dans ce numéro de juillet du Casoar, des parrains de promotions ou majors d’entrée et de sortie : François Le Bègue de Germiny, Pierre de Chevigné, Charles Ardant du Picq, Carrelet de Loisy, Charles de Foucauld, Brunet de Sairigné... Des auteurs d’articles : Thibaud de Crevoisier, Jean de Maunicault, Pierre Liot de Nortbécourt...

Ou encore, des auteurs de livres ou notes de lecture : Geoffroy d’Astier de la Vigerie, Gilles de Cleen, Philibert de Loisy, Patrick de Gmeline, Patrick du Reau, général de la Motte. Des disparus récents, comme le général Robert Audemard d’Alançon, le capitaine Albert bertrand de Loustal, le lieutenant-colonel Sarrauste de Menthière, le colonel Jean-Paul des Bois de la Roche. Un éloge funèbre signé du colonel Varis de Lesegno. Un remerciement de Xavier de Woillemont, etc ...

Le "carnet de la Saint-Cyrienne" signale la naissance d’un arrière-petit fils du général Hyacinthe de Quatrebarbes, d’un enfant du capitaine Roque d’Orbcastel, d’un petit-fils du colonel Arnauld de Miollis, du petit-fils du général Lambert des Champs de Morel, du septième enfant du capitaine Seguineau de Preval... On y apprend le mariage d’un arrière-petit-fils du général Gérard de Cathelineau avec Hortense de Courrèges d’Agnos de Parage... Et on en passe !

— Transmission. On y trouve également des familles de militaires, sur trois ou quatre générations : par exemple, les familles Oudot de Dainville, les Guilhem de Pothuau, les d’Avout d’Auerstaedt ; et chez les roturiers, les Puga (1). Obligeamment, le Casoar nous donne le « top » des prénoms des Saint-Cyriens en 2009 : chez les garçons, Augustin, Gabriel, Antoine, Jean, Cyriaque, Gaultier, Thibault, Maxence, Foucauld... Chez les filles, Pauline, Inès, Philippine, Faustine, Quitterie, Marie, Hortense, Blanche...

— Folklore. Dans le vocabulaire consacré, typique des grandes écoles et de leurs bizuth, on relève des expressions comme Cyrards, Bazars, Crocos, Baloubs, Père Système, Pékin, Pape, Peignes, Triomphe, etc. (des termes dont l’auteur de ces lignes n’a pas toutes les clés...).

— Chrétienté. Il est assez souvent fait référence à la « foi » qui habite tel ou tel, « l’engagement chrétien au service d’autrui et de la France », « refondation morale, et disons-le, chrétienne »... Le lycée Ste-Genevière, et la ville de Versailles sont cités, de même que des églises prestigieuses de Paris (Saint-François Xavier, Invalides, Val de Grâce).

— De Foucauld (Charles). Le religieux a été choisi comme parrain d’une des promotions de St-Cyr, bien qu’il ait été « un élève-officier médiocre et un mauvais officier-élève », qui a été par la suite un « mauvais cavalier », après avoir « manqué d’intérêt pour la vie militaire à Saumur », et finalement démissionné de l’armée après une première campagne dans l’Oranais. « Fut-il un moine-soldat comme le prétendent ses détracteurs, un officier devenu moine, ou un moine resté officier », demande gravement le général qui signe le papier sur Charles de Foucauld, et ne peut s’empêcher en post scriptum d’évoquer la question de la béatification de l’ermite par le Vatican.

 

Mini-conclusion : il faut certes faire la part des choses, les associations d’anciens ayant une tendance naturelle au corporatisme, à idéaliser leur passage par l’école, leurs traditions, leur langage, leur appartenance à une catégorie, etc . Mais, à la lecture de ce Casoar, on peut tout de même se demander si certaines caractéristiques de la hiérarchie militaire qu’on croyait dépassées n’ont pas la vie dure, si le corps des officiers ne cultive pas encore aujourd’hui une spécificité sociale qui le coupe en partie de la société, et si au final on appartient vraiment au même monde. On ose espérer que la majorité des élèves actuels ne serait pas fondue tout à fait dans le même moule que ces anciens-là ...

Philippe Leymarie

(1) Le père du général Benoît Puga, actuel chef d’état-major particulier du président Sarkozy, était lieutenant-colonel, son gendre était colonel, deux de ses petits-fils sont lieutenant ou chef d’escadron.

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© Le Monde diplomatique - 2016