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« Ode maritime », un spectacle de Claude Régy

Au Portugal, un Pessoa qui parle français

par Marina Da Silva, 30 juillet 2010

Créé en Avignon en 2009, Ode maritime de Fernando Pessoa, mis en scène par Claude Régy et interprété par Jean-Quentin Châtelain, a fini sa vie polémique (1) au Portugal, dans le cadre du festival d’Almada, ville ouvrière posée de l’autre côté du Tage, en face de Lisbonne.

Né il y a vingt-sept ans à l’initiative du metteur en scène Joaquim Benite, ce festival, qui se déroule chaque année du 4 au 18 juillet, a su rester fidèle à l’utopie du théâtre populaire. Avec une billetterie qui permet à des adultes de voir une trentaine de spectacles, dans une quinzaine de lieux d’Almada et de Lisbonne, pour 65 euros (25 euros pour les jeunes) (2), on est loin des tarifs pratiqués ailleurs en Europe pour ce type de manifestation. Commencé avec des compagnies du théâtre amateur et un public qui n’avait aucune culture artistique – puisqu’il fallut attendre la révolution de 1974 pour assister à l’éclosion d’un théâtre accessible à tous, avec la disparition de la censure (3), l’émergence des groupes indépendants, la décentralisation –, il fait se croiser aujourd’hui les plus grands metteurs en scène et de toutes jeunes compagnies des quatre coins du monde, qui se confrontent aux diverses générations et esthétiques de la scène portugaise, dans une proximité très grande entre les artistes et le public, pensée par l’organisation spatiale du festival. Doté depuis 2005 d’un théâtre municipal considéré comme l’une des plus belles salles européennes (et la seule à avoir pensé y ouvrir une crèche !), il n’en a pas moins gardé l’usage d’une modeste cour d’école, où se déroulent les spectacles en plein air et aussi bien les repas et débats.

Il n’allait cependant pas de soi de présenter au public portugais le texte de leur auteur-culte, dont la dépouille a rejoint celle de Luis de Camoes et de Vasco de Gama au monastère des Hyéronymites… en langue française. Un texte, en vers et en prose, souvent mis en lecture mais rarement monté, tant la mise en scène d’un objet poétique aussi stupéfiant peut s’avérer un exercice intimidant.

Pessoa, dont on continue en France à traduire le patronyme par « personne », alors qu’il faut l’entendre au sens d’« une personne », avait publié Ode maritime en 1915 dans la revue Orpheu, sous la signature d’Alvaro de Campos, l’un de ses nombreux hétéronymes (4). Celui-là, il l’avait fait naître à Tavira, en Algarve, « le 15 octobre 1890 (à 1 h 30 de l’après-midi, et c’est vrai, car l’horoscope fait pour cette heure-là tombe juste). Lui est, vous le savez, ingénieur naval (de Glasgow), mais il est maintenant à Lisbonne en inactivité. Alvaro de Campos est grand (1,75 m – 2 cm de plus que moi), maigre et tend un peu à se voûter ».

Fernando Pessoa, lui, est né le 13 juin 1888 à Lisbonne, qu’il n’a quittée qu’entre 1896 et 1905, pour suivre sa mère, remariée, après la mort de son père, à un consul en Afrique du Sud. Il s’éteint en 1935, pauvre et méconnu, malgré des collaborations importantes aux revues littéraires de l’époque, laissant derrière lui des milliers de feuillets, qu’il écrivait pour fuir sa vie d’employé de bureau, entassés dans la célèbre malle qui allait révéler l’un des plus grands poètes du siècle.

« Seul, sur le quai désert, en ce matin d’été,
Je regarde du côté de la barre, je regarde vers l’Indéfini,
Je regarde et j’ai plaisir à voir,
Petit, noir et clair, un paquebot qui entre.
Il apparaît très loin, net, classique à sa manière. »

Jean-Quentin Châtelain a pris place au bout d’une passerelle métallisée surélevée qu’il ne quittera pas durant près de deux heures, et d’où il affronte les spectateurs dans une immobilité impressionnante, rompue seulement par les compositions multiples de son visage éclairé par des lumières d’un vert d’eau ou d’un rouge fulgurant. Dès ses premiers mots, l’étonnement est palpable. Le comédien suisse, avec son accent vaudois qui traîne, délivre un rythme et des sonorités toutes particulières, entre râles, caresses, éclats, et vient bousculer toute attente préconçue. On reste suspendu. Entre la langue de départ et la langue d’arrivée s’est invitée celle de l’acteur.

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Jean-Quentin Châtelain – Photo : Mario del Curto

La scénographie enveloppe d’un seul tenant la scène et la salle pour laisser advenir le poème dont Régy cherche à faire entendre les « équivoques » et les « sous-entendus » puisque c’est pour lui « dans ces écarts-là que tout se passe ». C’est le texte de Dominique Touati, publié aux éditions de la Différence en 1990, qui a été utilisé et revu pour la pièce par Régy – qui ne parle aucune langue étrangère – et Parcídio Gonçalves, afin de trouver une plus grande fidélité. Le texte portugais comporte beaucoup de répétitions qui ont ainsi été gardées délibérément pour faire entendre les assonances, les oxymores, les sonorités rendues par la scansion du poème.

Dans Le Livre de l’intranquillité, Pessoa avait indiqué avoir « transposé sa sexualité dans les rythmes verbaux ». Des rythmes qui inscrivent le poème dans un territoire métaphorique où sont convoqués les corps des marins, des prostituées, des pirates, de Pessoa lui-même, dans une ville qui pourrait être Lisbonne mais qui est aussi imaginaire, et où se déploie une violence d’une rare intensité renvoyant autant au chaos du monde et de la colonisation portugaise qu’à un naufrage intime, dépassant tout ordre moral et toutes classifications.

« Ah torturez moi,
Déchirez–moi et ouvrez-moi !
Dépecé en morceaux conscients
Renversez-moi sur les ponts,
Dispersez-moi sur les mers, laissez moi
Sur les plages voraces des îles »

Jean-Quentin Châtelain est habité par ce texte incandescent, il l’incarne, passe à vue d’un personnage à l’autre, se transformant jusqu’à pouvoir évoquer une femme, un animal, les éléments, toutes les images de ces deux mille vers, réappropriation par le poète d’une vie imaginaire mais aussi d’une mémoire intime : « J’ai écrit tout cela en ne faisant attention à rien. Je ne pensais qu’à mes souvenirs d’enfance. Mon enfance au bord du Tage », précise Pessoa : si le poème est signé Alvaro de Campos, c’est de son enfance à lui qu’il parle.

D’Ode maritime, Régy a dit que « l’essentiel n’est pas dans ce que l’on entend ». Une assertion qu’il aura pu vérifier auprès du public portugais (le spectacle n’était pas sous-titré mais le texte original (5) était distribué) qui, en ovationnant un très grand acteur, a aussi montré qu’il pouvait se laisser conduire dans un ailleurs de la langue.

A ceux qui ont eu le sentiment d’entendre un tout autre poème que celui de la langue portugaise, il avait beau jeu de rétorquer : « Pessoa n’était pas ennemi d’être plusieurs. »

Marina Da Silva

(1) Comme nombre de spectacles de Claude Régy, il a été diversement reçu, avec enthousiasme ou irritation, voire ennui…

(2) Le prix d’une place de théâtre à Lisbonne est de l’ordre de 10 à 20 euros.

(3) Qui visait, par exemple, toute l’œuvre de Brecht. Pour en savoir plus sur cette période, voir Graça Dos Santos, Le spectacle dénaturé. Le théâtre portugais sous le règne de Salazar, 1933-1968, CNRS éditions, Paris, 2002.

(4) Selon Teresa Rita Lopes, spécialiste de son œuvre, Fernando Pessoa aurait eu plus de soixante-dix hétéronymes, auxquels il a donné une biographie et un style littéraire propre, les trois principaux étant Alberto Caeiro, Ricardo Reis, Alvaro de Campos ainsi qu’un « semi-hétéronyme », Bernardo Soares (Teresa Rita Lopes, Fernando Pessoa et le drame symboliste. Héritage et création, La Différence, 2004).

(5) In Poesia, Assirio & Alvim, Teresa Rita Lopes, 2002.

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