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Un documentaire de Mariana Otero

« Entre nos mains », après les utopies

par Mehdi Benallal, 7 octobre 2010

On n’a pas tous les jours l’occasion de torpiller l’organisation hiérarchique de son entreprise. A Orléans, au printemps 2009, les salariés – surtout des femmes – de Starissima, fabricant de sous-vêtements, se voient offrir la possibilité de transformer leur boîte en Scop, ou coopérative. Car l’ancien patron est parti, l’entreprise est au bord de la faillite, et seul son refinancement par les employés peut la sauver. Mais cela signifie pour chaque salarié, pour les cadres comme pour les couturières et pour les secrétaires, recapitaliser la PME en versant au minimum un mois de salaire, sans la moindre certitude que l’entreprise survivra à ses difficultés économiques.

Les discussions que Mariana Otero a enregistrées, en promenant longuement sa caméra dans les ateliers et les bureaux, ouvrent, au fur et à mesure que prend forme ce projet de coopérative, sur une multitude d’interrogations.

On commence par voir les salariés se demander : est-ce que le projet est viable ? Est-ce que je peux y croire ? Puis-je risquer de perdre un mois de salaire ? Est-ce que ça suffira ? Est-ce que nos délégués disent toute la vérité ? Qu’en pensent les collègues ? Vont-ils donner eux aussi ? Et combien ?

Pendant ce temps, le spectateur, bercé d’utopies, s’interroge à son tour : ne songent-ils qu’à l’argent ? Que font ces gens du rêve, de cette chance qui s’offre à eux de donner naissance à une communauté libre et fraternelle, de la trempe de celle qui se débarrasse de son affreux patron dans Le Crime de Monsieur Lange de Jean Renoir ?

Mais les salariés de Starissima sont d’un monde d’après les utopies (1), un monde dans lequel, comme le dit justement Jean-Luc Godard, les gens ont le courage de vivre leur vie mais pas de l’imaginer. Le projet de coopérative a un sens pour eux avant tout parce qu’il devrait permettre de sauver l’entreprise et les emplois. Si l’ancien patron est clairement désigné comme un profiteur et un ennemi par l’ensemble des employés, on ne parle jamais politique, on n’évoque pas la lutte des classes. Sans doute parce que les travailleurs ne s’envisagent pas comme une classe, encore moins comme une classe en lutte contre une autre. Et c’est ce que les plans de Mariana Otero rendent manifeste : on voit chaque ouvrière arriver seule à l’usine et repartir aussi seule ; on voit les Françaises et les Chinoises se tenir à l’écart les unes des autres ; on apprend que c’est chez elles, dans la solitude ou avec un mari, que toutes vont prendre leur décision concernant cet important sacrifice financier… Chacune ne parle que de soi, dans la retenue, toujours en son nom propre.

Partant de là, et l’air de rien, Entre nos mains devient, petit à petit, un très grand film politique. Ce sont d’abord des petites phrases, jetées en passant, qui n’ont pas échappé à l’oreille de Mariana Otero : « Le ménage, le nettoyage, on dirait qu’on est nées pour ça ! » Ou bien ce « Je ne crois pas aux coïncidences ! » quand un client important, une chaîne de supermarchés, rompt son contrat avec l’entreprise juste après que l’ex-patron de Starissima s’est montré menaçant vis-à-vis de ses anciens salariés…

Il y a ensuite cette séquence étrange : le patron, qui veut reprendre les commandes, convoque les salariés en assemblée pour leur faire une proposition. Or, il a refusé d’apparaître dans le film, de sorte qu’on ne voit que les salariés, très remontés, lui voler dans les plumes, sans jamais le voir ni l’entendre, lui. Cette absence a pour effet de donner corps, un corps réactif, compact et nerveux, au collectif qui lui fait face.

Entre leur dispute avec ce patron désincarné et la mauvaise nouvelle du client qui, en les lâchant, les condamne à la faillite, les ouvrières de Starissima vont expérimenter, sur un temps très court mais, on le sent, intensément, ce que cela change pour elles d’être responsables collectivement de leur entreprise. Leur succès les fait quitter doucement la routine du travail spécialisé. On les voit se mettre à se regarder, à se parler différemment. Elles rient, elles irradient.

Arrive le jour où elles apprennent que leur entreprise va fermer. Elles ne trouvent rien à dire. Le frémissement a été trop court pour que les effleure l’idée d’une révolte collective. Chacune se replie déjà sur elle-même, sachant trop bien qu’elle devra s’en sortir seule. Leur parole s’éteint, cédant la place à un émouvant baroud d’honneur : une chanson, leur ultime œuvre commune.

(Article initialement publié en mai 2010.)


Entre nos mains, en salles depuis le 6 octobre. Mariana Otero a réalisé plusieurs autres documentaires, dont le très beau Histoire d’un secret (2003 – lire Mona Chollet, « Les acquis féministes sont-ils irréversibles ? », Le Monde diplomatique, avril 2007).

Mehdi Benallal

(1) Lire Vincent Chenille et Marc Gauchée, « Mais où sont les “salauds” d’antan ? – Les patrons dans le cinéma français (1976-1997) », Le Monde diplomatique, avril 2001.

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