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Les politiques, nouveaux critiques des médias ?

Les attaques récentes d’Arnaud Montebourg et de Jean-Luc Mélenchon contre TF1 ou le présentateur vedette de France 2, David Pujadas, dans un film de Pierre Carles, semblent témoigner d’une critique des médias de plus en plus en vogue chez les responsables politiques. Pourtant, les mises en cause frontales de médias dominants restent l’exception dans la classe politique. Les liens entre certains propriétaires d’empires médiatiques et Nicolas Sarkozy sont régulièrement pointés, notamment en période électorale. Mais rares sont ceux qui osent s’en prendre à certaines postures journalistiques qui servent des intérêts politiques...

par Marie Bénilde, 18 octobre 2010

Le député PS de Saône et Loire Arnaud Montebourg fustigeant en TF1 une « chaîne à tradition délinquante », son collègue du Parti de gauche Jean-Luc Mélenchon s’en prenant au présentateur de France 2 David Pujadas qualifié de « salaud » ou de « larbin », l’ancien ministre mitterrandien Bernard Tapie déclarant sur France Inter que les journalistes « ne pensent qu’au fric »... Après l’appel à la démission d’Arlette Chabot, la directrice de l’information de France Télévisions, lancé en début d’année par l’eurodéputé socialiste Vincent Peillon, et quatre ans après la campagne du président du Modem, François Bayrou, dénonçant la « bipolarisation » du débat politique organisée par de puissants groupes industriels vivant de la commande publique, le système d’information français est de plus en plus ouvertement mis en cause par des responsables politiques. Même Ségolène Royal, la candidate du Parti socialiste à l’élection présidentielle, s’était glissée dans ce registre en déclarant au micro de RTL en mai 2007 : « Je ne suis liée à aucune puissance financière, à aucun système médiatique qui aujourd’hui fonctionne comme de véritables tracts. » Plus loin dans le temps, le député PS Julien Dray avait qualifié la première chaîne française de « TF-haine » pour son rôle joué — au même titre que France 2 — dans l’exacerbation du sentiment d’insécurité qui avait conduit Jean-Marie Le Pen au second tour du scrutin présidentiel de 2002.

Le journaliste « intuitu personae »

Pourtant, derrière cette apparente banalisation du discours critique vis-à-vis des médias, la contestation de l’ordre médiatique dominant reste l’exception chez les hommes et les femmes politiques. S’il est aujourd’hui admis que certains médias servent des intérêts politiques en raison de la proximité de leurs propriétaires avec le parti présidentiel de Nicolas Sarkozy (Bouygues et TF1, Dassault et Le Figaro, Lagardère et Europe 1...), il est en revanche plus rare de voir des personnalités politiques mettre directement en cause des journalistes « intuitu personae », pour leur façon de pratiquer leur métier, et non pour leur appartenance à tel ou tel média. Arnaud Montebourg, qui s’en est pris à la « télé de la droite », du « fric » ou des « idées qui détruisent la France », dans le film de Pierre Carles Fin de concession, vise clairement « les rapports de proximité politique entre les orientations éditoriales de TF1 et le pouvoir actuel ». Néanmoins, pas question pour lui de fustiger la collectivité journalistique qui sert cette ligne éditoriale, ni même un responsable en particulier. Seul le PDG de TF1, Nonce Paolini, est jugé coupable « ès qualités ». Dans sa lettre adressée à ce patron le 30 septembre, Arnaud Montebourg croit même bon de préciser que « les journalistes de TF1, dont le professionnalisme est connu et louable, n’ont pas la responsabilité qui est la vôtre dans cet état de fait mémorable ».

Quant à Vincent Peillon, qui a cherché à créer la surprise en janvier 2010 en boycottant une invitation d’Arlette Chabot à l’émission A vous de juger, sur France 2, il s’agissait surtout de se positionner dans le débat sur l’identité nationale. De se distinguer en refusant de servir de « caution » à un face-à-face opposant en première partie de soirée Eric Besson, ministre de l’immigration, et Marine Le Pen, figure montante du Front national. Si la démission d’Arlette Chabot fut alors demandée à la télévision, dans une lettre lue en direct par l’intéressée, c’était moins une pratique du journalisme qui était visée qu’une façon de coller l’agenda médiatique à l’ordre du jour du gouvernement.

David Pujadas, confesseur, idéologue et policier

On comprend mieux, dès lors, ce qui fait la singularité de la saillie de Jean-Luc Mélenchon, réagissant en téléspectateur bouillant à un certain type d’interview convenu de David Pujadas, dont la violence des propos s’efface parfois derrière le ronronnement du présentateur.

Si l’on reprend les trois questions posées par ce journaliste au délégué CGT de l’usine Continental de Clairoix, Xavier Mathieu (après les dégâts matériels commis à la sous-préfecture de Compiègne à la suite de la confirmation de la fermeture de leur usine par le Tribunal de Sarreguemines), on mesure aisément tout l’arrière plan idéologique de David Pujadas. Trois interventions qui sont aussi de vieilles rengaines des cléricatures régnantes :

1. - La culpabilisation par le remords
« On comprend bien sûr votre désarroi, mais est-ce que ça ne va pas trop loin ? Est-ce que vous regrettez ces violences ? »

2. - L’exhumation de la dictature du prolétariat
« Pour vous, la fin justifie les moyens. »

3. - Le rappel à l’ordre policier
« On entend votre colère, mais est-ce que vous lancez un appel au calme ce soir ? »

Tour à tour confesseur, commissaire politique et défenseur de l’ordre public, le présentateur signe par ces trois questions davantage encore qu’un habitus : une posture de proximité avec le pouvoir qui avait conduit quelques lecteurs du Plan B à lui remettre une « laisse d’or » non-officielle pour « son dévouement envers les puissants », comme le relève un article d’Acrimed du 22 juillet 2010. Dans un documentaire de Denis Jeambar, « Huit journalistes en colère » (Arte, 9 février 2010), il donnait la pleine mesure de sa perméabilité à la logique du dominant : « Le journalisme des bons sentiments, c’est aussi une bien-pensance. C’est l’idée que, par définition, le faible a toujours raison contre le fort, le salarié contre l’entreprise, l’administré contre l’Etat, le pays pauvre contre le pays riche, la liberté individuelle contre la morale collective. En fait, c’est une sorte de dérive mal digérée de la défense de la veuve et de l’orphelin. » Jean-Luc Mélenchon est-il alors infondé à rappeler que Voltaire fustigeait déjà « le laquais qui singe son maître » en croyant ainsi s’accaparer une part de sa puissance ? La dénonciation de cette servilité a été accueillie par la direction du service politique de France 2 comme la mise en cause de « toute la rédaction ». Rappelons que c’est pourtant le « buzz » fait autour de l’extrait du film de Pierre Carles qui a transformé une réaction de bon sens en insultante philippique. Jean-Luc Mélenchon avait d’ailleurs été cloué au pilori de la même manière quand il avait osé s’en prendre à un journaliste étudiant qui, par réflexe corporatiste (déjà), ne voyait pas ce qu’il pouvait y avoir de gênant à faire la « Une » du Parisien sur le fantasme des maisons closes alors que le pays s’enfonçait dans la crise sociale. Finalement, Mélenchon est le catalyseur du dysfonctionnement médiatique, l’empêcheur de tourner en rond qui déclenche aussitôt la « circulation circulaire » des soutiens confraternels.

Le problème, c’est que cette clémence absolue, cette absolution systématique du professionnel, fût-il le plus en vue, par la profession, vire parfois à la complaisance envers le monde des puissants. Le comportement de David Pujadas lors d’une interview de Nicolas Sarkozy, le 12 juillet 2010, dans les jardins de l’Elysée, en dit long aussi sur son degré de soumission au pouvoir qui vient de nommer son patron Rémy Pflimlin à la tête de France Télévisions. Le journaliste laisse alors passer de criantes contre-vérités, comme l’affirmation selon laquelle il y aurait un bouclier fiscal en Allemagne ou que certains contribuables payaient avant son élection 100 % d’impôts (1). Surtout, son manque de pugnacité et sa propension à se contenter sans ciller de toutes les réponses du super-communicant de l’Elysée laissent sans voix quant on se souvient de son entretien avec Martine Aubry, le 19 mai. Un entretien qu’Arrêt sur images a qualifié « d’interview tenace, exigeante sur la précision des réponses attendues ». En comparaison, le Syndicat national des journalistes-CGT de France Télévisions a jugé que l’interview présidentielle de David Pujadas était « une honte pour l’information de service public ». Et de justifier en soulignant que le téléspectateur a pu assister à « une heure de communication sans opposition avec un journaliste KO debout face au Président, un journaliste complaisant, incompétent sur les dossiers traités, notamment sur les retraites, et laissant Nicolas Sarkozy avancer des contre-vérités ».

Martine Aubry s’en prend à Pujadas... en privé

La CGT ne fut pourtant pas la seule à s’offusquer de cette passivité de passeur de plats du présentateur de France 2. Cela ne s’est pas su, mais la première secrétaire du PS elle-même s’est émue auprès de la direction de la chaîne de cette atonie bienveillante. En visite au Festival d’Avignon avec les députés de son parti Claude Bartelone et Marylise Lebranchu, à la mi-juillet, Martine Aubry a en effet raconté en privé qu’elle avait téléphoné à France 2 pour demander « la même interview, la même » que celle dont avait bénéficié le président de la République en ses jardins. Son intervention est arrivée aux oreilles du journaliste, puisqu’il a lui-même décidé de lui téléphoner pour protester de sa déontologie.

A la différence de Jean-Luc Mélenchon, Martine Aubry n’a pourtant pas assumé publiquement son différend avec la façon dont David Pujadas mène ses interviews. Probablement craint-elle d’avoir plus à perdre qu’à gagner en mettant en cause l’intervieweur numéro 1 de la première chaîne publique. Faut-il préciser aussi que la maire de Lille n’a pas, comme le leader du Parti de gauche, une propension à vilipender médias et journalistes dominants ? Sans doute sait-elle qu’un parti qui aspire à l’alternance gouvernementale ne peut se permettre de se mettre à dos un système régi — et verrouillé — par la confraternité corporatiste. Contrairement à Jean-Luc Mélenchon, Martine Aubry ne demande pas la transformation des journaux en coopératives et l’élection du président de France Télévisions par les citoyens. Sans doute ne mesure-t-elle pas non plus la colère qu’engendre toute pratique d’un journalisme en surplomb. « Les médias officiels sont encore plus haïs que les politiques », estime Jean-Luc Mélenchon (2).

Marie Bénilde

(1) Lire à ce sujet « Comment David Pujadas aurait pu argumenter contre Sarkozy », L’Expansion, 13 juillet 2010.

(2) Le Nouvel Observateur, 14 octobre 2010.

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