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« Picture Me », une certaine idée de la femme

De très jeunes filles anonymes, rêvant de réussite dans le showbiz, face à des hommes d’âge mûr, auréolés de leur prestige de photographe ou de cinéaste, qui ont le pouvoir de transformer le rêve en réalité – ou pas : l’année dernière, les remous suscités par le documentaire d’Ole Schell et Sara Ziff consacré à l’univers des mannequins, Picture Me, qui venait de sortir aux Etats-Unis, nous avaient paru jeter un éclairage particulièrement pertinent sur l’affaire Polanski, qui battait alors son plein. Le film a fait sensation parce qu’il témoigne de la banalité des abus sexuels dans cet univers. Il arrive sur les écrans français ce 20 octobre, et il mérite le détour. S’il n’a rien d’un brûlot – il oscille entre l’esprit critique et un reste de fascination –, il démonte efficacement la vision des femmes dont ce milieu est le laboratoire ; une vision dont il n’est pas anodin qu’elle soit diffusée auprès des adolescentes comme un idéal.

par Mona Chollet, 20 octobre 2010

New-yorkaise issue d’un milieu aisé et cultivé – père neurobiologiste, mère avocate –, Sara Ziff a été, conformément à la trame classique de la success story dans ce métier, « découverte » dans la rue à l’âge de 14 ans. Pendant dix ans, elle a enchaîné publicités, défilés et photos de mode ; une vie que son petit ami Ole Schell, apprenti réalisateur, a filmée avec son caméscope. D’abord frais et innocent, Picture Me prend progressivement une tonalité plus sombre, au fur et à mesure que la jeune fille, après l’excitation des débuts, se heurte aux limites de l’expérience, et découvre l’envers du décor.

L’une des séquences les plus marquantes la montre en larmes après un défilé. Dans les coulisses, les mannequins ne disposent d’aucun espace privatif : entre deux passages, elles se changent au milieu de l’agitation générale, et des intrus en profitent sans vergogne. « Il y avait ce type qui prenait des photos, sanglote-t-elle. Je lui ai dit d’arrêter de me prendre en photo quand j’étais nue, mais, au lieu d’arrêter, il m’a répondu : “Tu auras peut-être le privilège de poser pour moi un jour” ! » Tout y est : l’asymétrie d’un rapport de pouvoir qui réduit les femmes à un pur objet de voyeurisme sous le prétexte parfois mince de l’« art », mais aussi l’injonction à développer un rapport froid et détaché à son propre corps, la demande de respect de son intimité se voyant opposer une fin de non-recevoir. « Dans ce métier, ton corps n’est pas connecté à ton esprit, à toi-même : c’est juste un corps », entend-on dans le film. « On est des poupées vivantes », dit une autre.

Confirmant cette éradication de la subjectivité, Sara Ziff dit avoir développé une conscience extrême des regards posés sur elle : « A chaque fois, ma tête se vide, et mon apparence prend le dessus. » Cette conscience est d’ailleurs flagrante dans toute son attitude, y compris sur les images tournées dans l’intimité. On aperçoit également, durant quelques secondes, la fillette d’une de ses collègues russes : haute comme trois pommes, l’enfant minaude, virevolte et tourne gracieusement sur elle-même, en regardant la caméra par-dessus son épaule, pour révéler le mot « LOVE » brodé dans le dos de son tee-shirt… Aujourd’hui, Ziff dit avoir acquis la conviction qu’il est « plus agréable de regarder quelqu’un que d’être quelqu’un que tout le monde regarde ».

Le fantasme d’un corps-machine
étranger à toute faiblesse

On ne peut qu’être frappé par le contraste entre son caractère spontané et souriant dans la vie, et son air dur et hautain sur les photos. Contemplant dans la rue, à New York, deux panneaux publicitaires géants où elle figure, situés à un jet de pierre l’un de l’autre, elle remarque : « J’ai l’air agacé sur les deux. » Ce que les mannequins sont censés incarner, c’est le fantasme d’un corps-machine parfait, arrogant, éthéré, aseptisé, impersonnel, étranger à toute faiblesse. On assiste dans le film à la répétition du final d’un défilé de Chanel, au cours duquel Karl Lagerfeld, le directeur artistique de la marque, s’avance d’un pas décidé au milieu de ses mannequins. « Plus affirmé ! Comme une armée ! » tonne le maître de cérémonie dans les haut-parleurs. La scène évoque irrésistiblement une parade officielle nord-coréenne – en plus riche.

Le rythme imposé aux modèles pendant la semaine de la mode témoigne également de ce règne du « Marche ou crève » : quatre semaines durant (successivement à Londres, New York, Milan et Paris), sept jours sur sept, elles enchaînent quatre ou cinq défilés par jour ; mobilisées pour des répétitions jusque tard dans la nuit, elles doivent se lever à l’aube – et on s’étonne de leur addiction à la cocaïne… Une autre séquence de Picture Me montre Sara Ziff au téléphone avec son agence, en larmes (encore), suppliant qu’on annule une séance de photos à Paris. Elle a beau insister sur l’aspect repoussant que lui donne sa fatigue (« Je suis épuisée, je suis vidée, et ça se voit, je t’assure, j’ai une peau horrible… »), c’est peine perdue. Une frange viendra opportunément cacher les boutons qui ont explosé sur son front – comme si son corps protestait contre sa réduction à un simple objet esthétique. Elle finit par s’interroger : « Faire ce métier, est-ce vraiment un privilège ? »

Tous les agréments supposés de la profession, abondamment mis en scène par les médias, se révèlent être une illusion. Ainsi de l’avantage supposé d’avoir des cohortes de coiffeurs et de maquilleurs qui se dévouent pour vous faire belle : dans le stress qui précède les défilés, racontent les modèles filmés ici, ceux-ci « oublient que vous êtes humaine. Ils vous traitent comme si vous étiez un robot. Ils vous tirent les cheveux, vous arrachent à moitié les paupières »… Ziff filme les talons, d’une hauteur véritablement effrayante, sur lesquels est juchée l’une de ses camarades, et s’inquiète de sa capacité à défiler avec. « Ça va, répond sobrement la jeune femme. J’ai l’habitude. »

Quant à ces corps dont la perfection est censée combler leurs propriétaires, et dont les photos de mode mettent en scène la sensualité extatique, illusion, là encore. « Je ne connais pas un seul mannequin qui dise : “J’ai un corps formidable, je l’adore.” Pas un seul », insiste la colocataire russe de Sara Ziff. « Dans ce métier, renchérit une autre, les gens parlent toujours de vous comme si vous n’étiez pas là, et on les entend dire des choses comme : “Dommage qu’elle ait de si grosses fesses, sinon elle aurait pu porter cette robe.” On est toutes extrêmement minces, et pourtant, ils n’arrêtent pas de nous donner des claques sur les cuisses ou les fesses en disant qu’on est grosses. » Engoncée dans son anorak, Sara Ziff écume les kiosques new-yorkais, feuilletant d’une main vengeresse les magazines où elle apparaît : « Là je suis affreuse, là j’ai l’air conne… »

Le goût des jeunes filles fraîches et dociles

Le corps qui est recherché dans la mode, témoigne-t-elle dans le dossier de presse du film, c’est le corps androgyne de l’adolescence : « J’ai connu une fille qui a développé des hanches et des seins à la sortie de l’adolescence. Son agence lui a dit de “faire attention” car elle était “en train de devenir une femme”. Comme si devenir une femme était quelque chose à éviter ! » Ces critères s’expliquent, selon elle, par le fait qu’« une femme avec des formes attire l’attention sur son corps et son sex-appeal, ce qui fait passer les vêtements au second plan. Les vêtements semblent mieux coupés sur une fille mince, et si tous les mannequins ont la même carrure, la collection paraît plus homogène. Ce qui revient à dire que les vêtements ne sont pas faits pour être portés sur des corps ! »

Mais ce type de morphologie n’est pas anodin ; il traduit aussi le fantasme prégnant de la lolita – aussi fraîche que docile : « Quelqu’un de jeune et maigre est influençable, malléable, pas complètement formé. » Le film donne un aperçu des extrêmes auxquels peut conduire ce goût de la jeunesse, lorsque ses protagonistes évoquent un mannequin âgé de 12 ans : « Mais si, rappelle-toi, l’année dernière elle faisait des coloriages dans les coulisses du défilé Calvin Klein… »

On constate surtout que parmi les candidates à la réussite, tout le monde n’est pas logé à la même enseigne : Ziff a peu en commun avec ses homologues russes ou roumaines, qui se retrouvent, encore gamines, livrées à elles-mêmes dans des villes comme Tokyo, New York ou Paris, dans des pays dont elles ne maîtrisent pas la langue. On imagine leur degré de vulnérabilité : endettées jusqu’au cou auprès des agences, qui leur facturent frais de dossier et voyages en avion tout en les sommant de « tout faire pour faire bonne impression » sur les photographes, elles nourrissent l’espoir d’une carrière qui leur permettrait de faire vivre leur famille restée au pays. La frontière avec le marché de la prostitution paraît assez mince. Mais l’exemple de leurs illustres compatriotes dont les magazines ressassent le « conte de fées » – comme la Russe Natalia Vodianova, passée de la grisaille post-soviétique, lorsqu’elle « vendait des légumes sur les marchés », au rêve éveillé du bling-bling capitaliste – est là pour les stimuler…

Un autre système de valeurs

A l’inverse, les parents de Sara Ziff, d’un haut niveau culturel et financier, veillent sur elle, mais lui fournissent aussi un système de valeurs concurrent. « Gagner autant d’argent juste parce qu’on est jolie et qu’on est arrivée au bon moment, je trouve quand même cela un peu étrange », dit sa mère, sceptique. « Dans la famille, c’était la première fois que quelqu’un avait l’occasion de faire des études et ne la saisissait pas », ajoute son père. De fait, l’argent, qui constitue le seul avantage – non négligeable – de ce métier, ne parvient pas à combler la frustration et le sentiment de vanité de la jeune fille. Une séquence la montre prostrée sur son lit, totalement déprimée, tandis que son petit ami, fasciné, tourne et retourne entre ses mains le chèque qu’elle vient de recevoir. « Tu as un chèque de 112 000 dollars, et tu as l’air sombre », constate-t-il. A quoi elle répond, blasée : « C’est presque 112 000 dollars. » Avant d’avouer qu’elle pense à ses amies d’enfance qui sont sur le point d’obtenir leur diplôme, et qu’elle se demande si elle a fait le bon choix. Ce marché qui semblait de prime abord irrésistible, « gagner beaucoup d’argent juste en acceptant qu’on vous prenne en photo », commence à lui paraître beaucoup moins avantageux.

Se pose aussi la question de la reconversion, dans un métier où le turn-over est impitoyable, où on est « vieille » à 22 ans et où, à cet âge, on n’a pour bagage culturel que la liste exhaustive des grandes marques du luxe. « Tout ce qu’il me reste de ces années, ce sont de vieilles photos et des placards remplis de vêtements chers. Mais ce n’est pas de cela que j’ai besoin », dit l’une. Une autre s’épargne les interrogations métaphysiques : « J’espère trouver un mari qui aura un super boulot et être une bonne mère. » Ziff, elle, ira s’inscrire à l’université de Columbia, saisissant enfin sa chance d’être autre chose qu’une « sweetie » (« un cœur »). Après plus d’une heure d’immersion dans cet univers roucoulant, superficiel et stupide, le spectateur ne peut que comprendre sa joie lorsque, à la fin du film, elle apprend qu’elle est admise, et que son dossier a été jugé « remarquable ». « Dans les magazines pour adolescentes, dit-elle, les seules femmes qui sont mises en vedette, ce sont les mannequins et les actrices. Forcément, leurs lectrices en déduisent que c’est cela, la réussite pour une femme. »

Picture Me, un documentaire d’Ole Schell et Sara Ziff, Etats-Unis, 2009, 85 minutes. Sortie le 20 octobre 2010.

Mona Chollet

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